1914 : La guerre des savants

25.10.2014 | par Alexandre Moatti | Non classé

En ces temps de centenaire de début de la Première Guerre mondiale (PGM), revenons ici sur ce qui s’est appelé par la suite « la guerre des savants » [1] » ou « le front des intellectuels ».

Elle marque l’apogée de ce que je vois comme une théorisation scientifique du nationalisme. À la phrase de Bergson (notre Académie « accomplit un simple devoir scientifique en signalant, dans la brutalité et le cynisme de l’Allemagne […], une régression à l’état de sauvage [2] ») répond celle du physicien Max Born, éditeur de la prestigieuse Physikalische Zeitschrift (« La physique est aux côtés de la patrie dans ces heures difficiles »). On pourrait multiplier ces exemples de petites phrases (ou de théories construites) – rappelons simplement ici les principales étapes chronologiques de cette escalade :

Chronologie simplifiée

  • Le 1er août 1914 (la guerre n’est pas encore déclarée par l’Angleterre), le Times (Londres) publie un appel d’hommes de science et de lettres anglais (dont les prix Nobel J. Thomson et W. Ramsay) dissuadant leur gouvernement de s’engager dans une guerre contre l’Allemagne aux côtés de la Russie : l’Allemagne a tant influencé la culture et la science européennes, que lui déclarer la guerre serait « un péché contre la civilisation » – il est à cet égard nécessaire de distinguer le militarisme prussien et la culture allemande. Ce profond respect de la culture allemande montre l’influence intellectuelle majeure de l’Allemagne en Europe tout au long du XIXe siècle.
  • Après la déclaration de guerre de l’Angleterre à l’Allemagne (5 août), des universitaires allemands renoncent à leurs distinctions britanniques : Ernst Haeckel (qui introduisit Darwin en Allemagne) renvoie son diplôme honoris causa de Cambridge et sa médaille Darwin de la Royal Society.
  • Le 4 octobre 1914 paraît le fameux « Manifeste des 93 » allemand (An die Kulturwelt), avec le non moins fameux paragraphe « Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps […]. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. » Comme un écho à l’appel du Times du 1er août.
    Manifeste93

    Le Manifeste des 93, avec l’anaphore « Es ist nicht wahr, daβ… » ; on relève les noms de : Emil Fischer (Nobel chimie 1902), Fritz Haber, Ph. Lenard (Nobel physique 1905), W. Nernst, W. Ostwald (Nobel chimie 1909),M. Planck, W. Röntgen (Nobel physique 1901), W. Wien (Nobel physique 1911) [image Thüringer Universitäts- und Landesbibliothek Jena]

  • Dans le Times du 21 octobre, divers savants et auteurs (dont Kipling, H.G. Wells, Thomson, Ramsay, Bragg, Rayleigh) répliquent que « les Allemands cherchent à imposer par la force brute leur culture aux autres nations ».
  • Le front des intellectuels n’est pas en reste en France. Dans la Revue scientifique du 8 novembre, on lit que « les civlisations latine et anglo-saxonne sont celles qui ont produit depuis trois siècles la plupart des grandes découvertes ». Suit une autre salve à partir  d’avril 1915, avec une série de tribunes dans Le Figaro : elles seront regroupées dans un opuscule Pour la Vérité (comme revendiqué par ses auteurs, pour les Allemands, c’est « l’Allemagne au-dessus de tout », pour les Français, c’est d’abord « la Vérité au-dessus de tout »). Albert Dastre (1844-1917), physiologiste et académicien, évoque « les caractéristiques du mécanisme cérébral des Allemands en comparaison avec le nôtre ».

Plusieurs scientifiques iront plus loin de leur côté, citons notamment William Ramsay en Angleterre (p.ex. son article dans Nature, « Germany’s aims and ambitions », 8 octobre 1914), ou Pierre Duhem en France (La Science allemande, Hermann, 1915) [3].

Cette implication du corps lettré et savant pendant la PGM est utile à rappeler, ou à se remémorer. Elle aura diverses conséquences : sur le plan scientifique, les échanges intra-européens mettront longtemps à se rétablir (à titre d’exemple, Einstein, savant allemand, n’est pas persona grata à l’Académie des sciences en 1922) ; sur le plan politique, le recul par d’autres intellectuels pris sur la Guerre, et leur critique de cet engagement nationaliste des clercs, sera – bien évidemment parmi d’autres – un des facteurs de leur pacifisme militant d’entre-deux-guerres (par exemple chez le philosophe Alain).

Duhem 2

Un des derniers ouvrages du chimiste et philosophe des sciences Pierre Duhem (1861-1916)

Pour aller plus loin :

  • Barbara Becker, University of California at Irvine, cours “The Effect of World War I on Cooperation among European Scientists” (1987) (en ligne)
  • Alexandre Moatti, Einstein, un siècle contre lui, Odile Jacob, 2007 (chapitre VI) ; Alterscience. Postures, dogmes, idéologies, Odile Jacob, 2013 (chapitre XV).
  • Anne Rasmussen, « La « science française » dans la guerre des manifestes, 1914-1918 », Mots. Les langages du politique, 76 | 2004 (en ligne)
  • Jean-François Sirinelli, « Les intellectuels français et la guerre », in Comprendre le xxe siècle français, Fayard, 2005.
  • [voir aussi mon billet suivant, Pasteur et le nationalo-scientisme après la défaite de 1871]

[1] J’ai consacré à ce sujet le chapitre VI de mon livre Einstein, un siècle contre lui (Odile Jacob) et, avec une approche différente, le chapitre XV de mon livre Alterscience. Postures, dogmes, idéologies (Odile Jacob 2013).

[2] Académie des sciences morales et politiques, 8 août 1914 (c’est nous qui soulignons). Reproduit dans Déclarations de l’Institut et des universités de France à propos du manifeste des intellectuels d’Allemagne, Paris, Impr. Nat., 1915.

[3] Duhem y décrit une science allemande abstraite, mathématique, trop déductive, trop imprégnée « d’esprit de géométrie ». Par un curieux retournement, ces reproches faits par les savants français à la science allemande seront exactement les mêmes, comme dans un jeu de poupées russes, que les savants allemands engagés dans le parti national-socialiste (les prix Nobel Lenard et Stark) feront à une science « juive », en opposition à une science « aryenne » qui se pare alors des qualités dont se paraient les savants français dix ans plus tôt. Voir Moatti, [2007], [2013].


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