Auguste Comte, une vision « positive » de la femme

06.03.2014 | par Alexandre Moatti | Non classé

C’est la semaine / journée internationale de la femme (la journée est le 8 mars). Mon ami Normand Baillargeon, professeur à l’UQAM, prépare une intervention à Radio-Canada sur la femme vue par les philosophes à travers les âges. Dans ce cadre m’est revenu quelque chose que j’avais profondément enfoui, dans mon esprit, et dans les slides annexes à un cours EHESS : les quelques remarques du philosophe Auguste Comte (1798-1857) sur la femme. Comme pour d’autres sujets chez lui, elles sont à la fois ramassées dans son œuvre et très acérées [1].

Buste d'Auguste Comte, Maison d'Auguste Comte Paris (photo cc-by-sa Alexandre Moatti, WikimediaCommons)

Buste d'Auguste Comte, Maison d'Auguste Comte, Paris (photo cc-by-sa Alexandre Moatti, WikimediaCommons)

Normand écrit à juste titre à propos des philosophes et de la femme : « on trouve dans tout cela le meilleur et le pire, bien entendu, et il est (parfois) important de contextualiser ces écrits pour ne pas être injuste à l’endroit de ces auteurs ». Bien évidemment. Appliquons cette maxime de précaution à Comte, dont l’œuvre est tellement protéiforme qu’on y trouve, là aussi, le meilleur comme le pire. Mais relevons un certain nombre de ses propos (Cours de philosophie positive, tome IV, 50e leçon, 1839, Gallica, extraits choisis p. 568-572):

Comte1[la nouvelle philosophie politique est sous la plume de Comte sa philosophie positiviste – le terme anarchie, tel qu’employé ici et en général par Comte, signifie un désordre dans la connaissance]

Comte2[la phrénologie de Gall, 1757-1828, est l’étude, aujourd’hui totalement abandonnée, des caractères humains par la forme du crâne] [ici Comte conforte son jugement de manière qu’il estime scientifique, en appui sur la science expérimentale, très valorisée dans sa philosophie] [vu de nos jours : une pseudo-science vient à l’appui d’un préjugé]

Comte3[la biologie positive, c’est la biologie suivant l’état positiviste défini par Comte, qu’il appelle de ses vœux en remplacement de « l’état métaphysique »] [le mythe de la femme-enfant est très présent à l’époque, analogue à celui de la femme inachevée, déjà mentionné dans ce blog au sujet de la télégonie]

Comte4[ce passage suit immédiatement le précédent : dans l’ordre comtien des connaissances, la sociologie – dont il est un des précurseurs – vient parachever l’œuvre de la science biologique]

Comte5[dans les sciences abstraites, mais aussi dans les arts, apparaît « l’irrécusable subalternité organique du génie féminin »]

On l’aura compris, le titre de ce billet est un clin d’œil, puisqu’aujourd’hui on n’emploie quasiment plus jamais positive au sens de positiviste. Mais il est toujours utile de relire ainsi les penseurs du passé à la lumière d’aujourd’hui : comme l’écrit Bachelard, « l’ancien doit être pensé en fonction du nouveau [2] ». Ceci nous permet à la fois de mieux comprendre la pensée globale de Comte (ou de tout autre penseur d’importance) et de mieux analyser rétrospectivement l’influence qu’il a pu avoir, et qu’il a encore.


[1] L’historien des sciences Ernest Coumet (1933-2003), dans un article de 2003 (revue Mathématiques et Sciences humaines), souligne que les attaques de Comte contre la théorie des probabilités naissante sont à chaque fois brèves mais précises, et constantes à travers son œuvre (voir mon ouvrage Alterscience, p. 201 ; mon chapitre XIII traite des positions de Comte contre la « science officielle » et les nouvelles théories scientifiques de son temps, et le chapitre XIV d'une certaine influence néfaste du positivisme sur le développement de la science en France)
[2] Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1938.


5 commentaires pour “Auguste Comte, une vision « positive » de la femme”

  1. Emmanuel Lazinier Répondre | Permalink

    Pourquoi cacher que dans ses dernières œuvres, Comte, découvrant la prépondérance de l'affectivité dans l'économie cérébrale, a changé complètement d'avis au sujet de la femme, devenue dès lors à ses yeux supérieure à l'homme (voir http://books.google.fr/books?id=wLkFAAAAQAAJ&hl=fr&pg=PA204#v=onepage) ! Citations caractéristiques :

    Supérieures par l'amour, mieux disposées à toujours subordonner au sentiment l'intelligence et l'activité, les femmes constituent spontanément des êtres intermédiaires entre l'Humanité et les hommes.
    Système de politique positive, II, 63

    La révolution féminine doit maintenant compléter la révolution prolétarienne, comme celle-ci consolida la révolution bourgeoise, émanée d'abord de la révolution philosophique.
    Catéchisme positiviste, Préface

    Quant à la phrénologie de FJ Gall, vous semblez ignorer qu'elle a été largement réhabilitée par les neurosciences. Voir ce qu'en dit Antonio Damasio dans "L'Erreur de Descartes", p.32 (http://books.google.fr/books?id=JZYO-2ZlljsC&lpg=PP1&hl=fr&pg=PA32#v=onepage). Voir aussi mon article sur la psychologie de Comte (http://confucius.chez.com/clotilde/articles/psychoac.xml) où je montre que c'est Gall qui a inspiré à Comte sa découverte capitale de l'altruisme.

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Désolé votre commentaire était dans un stockage d'attente, je viens de le publier. Concernant Comte, c'est intéressant qu'en fin de vie il change alors d'opinion (à creuser toutefois). Cela pourrait-il vouloir dire que sous l’emprise de sa 1e femme Caroline, il est assez sévère avec les femmes, puis que dans l'adoration de Clotilde il en vient à les vénérer ?
      Quant à la phrénologie, j'irai moins dans votre sens : les extraits de Damasio (p.34) montrent bien les insuffisances et les erreurs de Gall. Ce fut un précurseur par certains aspects, mais était dans l'erreur sur d'autres - c'est souvent le cas en sciences et n'enlève rien à sa valeur.
      A.M.

      • Emmanuel Lazinier Répondre | Permalink

        Moi aussi, j'ai mis du temps à découvrir que vous m'aviez répondu !

        Pour ce qui est de "creuser" le changement d'opinion de Comte, il suffit de feuilleter le Système de politique positive. Comte y explique en long et en large comment, en constituant sa propre théorie des fonctions du cerveau (voir http://confucius.chez.com/clotilde/images/cerveau.gif) à partir de celle de Gall, il a découvert, la prépondérance des fonctions affectives sur les fonctions intellectuelles (voir par ex. les occurrences de "vie affective" dans le t. I : http://books.google.fr/books?id=wLkFAAAAQAAJ&hl=fr&pg=RA1-PA12#v=snippet&q=vie%20affective&f=false). Toute sa "seconde carrière" a consisté à repenser courageusement ses travaux précédents à la lumière de cette découverte -- et la supériorité qu'il attribue désormais aux femmes sur les homme n'est qu'une "correction" parmi d'autres ! (Certes, les vicissitudes de sa propre vie affective ont contribué à son évolution -- Comte le proclame hautement, et il a peut-être eu tort de le faire, tant ses ennemis n'ont pas manqué de le caricaturer en présentant sa passion pour Clotilde, supposée, pour faire bonne mesure, concomitante avec un retour de folie, comme cause unique de son évolution !)

        Quant aux "insuffisances et erreurs de Gall", qui songe à les contester ? Mais y a-t-il eu dans l'histoire des sciences un seul découvreur qui ait été exempt d'insuffisances et d'erreurs ? Pour ce qui est de Gall, ses "insuffisances et erreurs" autorisent-elles -- avec le recul que nous avons aujourd'hui, où les localisations cérébrales, l'importance de l'affectivité, l'existence d'instincts sociaux, etc., sont devenues des lieux communs -- à le classer comme vous le faites dans la catégorie des pseudo-scientifiques ?

        A noter aussi que l'adhésion de Comte aux théories de Gall n'était pas sans réserves : "je ne m'en servirai jamais qu'à ces deux indispensables conditions, trop méconnues aujourd'hui du vulgaire des phrénologistes : 1° qu'on n'entendra point désigner ainsi une science faite, mais une science entièrement à faire, dont les principes philosophiques ont été jusqu'ici seuls convenablement établis par Gall ; 2° qu'on ne prétendra point cultiver cette étude isolément du reste de la physiologie animale." (http://books.google.fr/books?id=i-cx5K6kWVMC&pg=PA768&#v=onepage&q&f=false)

        • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

          Je suis d'accord avec ce que vous écrivez, qui constitue un bon approfondissement.

          Je ne classe pas Comte dans les pseudo-sciences, loin de là. Dans un chapitre de mon livre Alterscience, je décris la façon dont il s'en prend à la science officielle (l'Académie, Polytechnique), et j'essaie de montrer comment il voit la science au prisme de sa philosophie positiviste. Ici, j'ai signalé sa position vàv des femmes - et là aussi il prend une posture s'appuyant sur la science. Voilà mon propos.

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