Teilhard : la bombe apostolique

26.09.2015 par Alexandre Moatti, dans Non classé

L'explosion des bombes atomiques au Japon (6 et 9 août 1945) a donné lieu à des articles que l'on peut juger rétrospectivement effrayants. On connaît la fameuse une du Monde du 8 août, incroyablement surtitrée « Une révolution scientifique » ; en réponse à cette exaltation, Albert Camus (1913-1960) garde, comme souvent, la tête froide dans Combat du 8 août dans un bel éditorial (en ligne, site L'Humanité) qu'il résume lui-même ainsi : « la civilisation mécanique1 vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. »
le-monde-8-aout-19845-V2Mais l'un des textes d'époque les plus stupéfiants à la gloire de la bombe émane... d'un père jésuite, le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Il est publié en septembre 1946 dans la prestigieuse revue jésuite Études2  (fondée en 1856, déjà mentionnée dans ce blog à propos du suaire de Turin) et s'intitule « Quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique ». Oui, le retentissement spirituel : vous avez bien lu.

Extraits commentés

  • On retiendra d'abord les adjectifs amphigouriques, marquant l’émerveillement : « une lueur éblouissante », « un ébranlement formidable », « un événement prodigieux ».

  • Teilhard indique qu'il évite de parler de « la moralité essentielle » de l'énergie atomique. Tant mieux.

  • Chez Teilhard c'est une glorification de la pensée humaine, de la science, et même de ce qu'on appelle maintenant la big science – les hommes capables de se mettre à plusieurs pour une réalisation scientifique – ici celle de la bombe.

  • À cet égard, un des plus curieux items de sa démonstration en cinq points est le quatrième : malgré les apparences, « l'homme s'ennuie » dans le monde moderne, et l'énergie atomique vient lui apporter de nouveaux horizons : « pour avoir étendu notre main jusqu'au centre même de la matière, nous avons découvert à l'existence un intérêt suprême : l'intérêt de pousser plus loin, jusqu'au bout, les forces de la vie ». Oui, les forces de la vie.

  • Les conquêtes par guerres et batailles disparaîtront grâce aux nouvelles conquêtes ainsi promises. Notons que le thème de la disparition de la guerre grâce à la bombe apparaît souvent à l'époque – mais Teilhard le pousse loin dans le domaine moral en imaginant avec « les récentes explosions de Bikini » (juillet 1946) l’avènement d'« une humanité intérieurement et extérieurement pacifiée ».

  • Son leitmotiv (permanent dans son œuvre) reste celui de l'évolution vers « un être nouveau » ; après l'explosion-test dans le Nouveau-Mexique en juillet 1945, les expérimentateurs « se redressent […], animés d'un nouveau sentiment de puissance » ; l'homme, grâce à la bombe, peut « se grandir et s'achever biologiquement ». Ce thème de l'homme en constante évolution grâce à la science sera repris une décennie plus tard dans la revue Planète de Pauwels et Bergier (qui cite favorablement Teilhard3) ; il est au fondement des mouvements transhumanistes actuels.

  • Mais chez Teilhard l'évolution de l'homme va vers la rencontre de Dieu ; par l'explosion « l'homme s'est trouvé sacré » ; c'est l'éternel retour (fréquent chez Teilhard) où « l'homme collabore à sa propre genèse4 », où « nous avons mordu au fruit de la grande découverte » (fruit qui, celui-là, n'est pas défendu, à l'inverse de la pomme d'Adam). Toute la doctrine de Teilhard se trouve résumée dans sa conclusion, et tout événement (ici la bombe atomique) s'y ramène ;  la voici, suivie de la seule note de bas de page de l'auteur :

Conclusion

Il n'y a pas ambiguïté de dates, comme il peut y en avoir sur certains textes de Teilhard. Il connaît Hiroshima/Nagasaki quand le texte est publié, en septembre 1946. Le texte aurait pu être écrit dans la courte période entre les essais du désert américain d'Alamogordo5 (16 juillet 1945) et les bombes au Japon (6 et 9 août 1945) – ce n'est pas le cas puisqu'il mentionne les essais Bikini commencés en juillet 1946.

Un auteur contemporain eut la lucidité de critiquer cet article de Teilhard, et c'est, curieusement, le premier livre de... Bernard Charbonneau : Teilhard de Chardin, prophète d'un âge totalitaire, Denoël, Paris, 1963. Il y analyse notamment les Lettres 1914-1919 de Teilhard (qui venaient de paraître, en 1961), récit lui aussi assez déshumanisé de sa Grande Guerre.

De nos jours, on trouve encore un article de La Croix (novembre 2014) pour parler de cet article comme d' « une belle méditation » ; pour notre part, nous nous en tiendrons à la remarque faite par plusieurs auteurs depuis (certains l'excusent par le trop grand esprit d'abstraction de Teilhard), et par Charbonneau à l'époque, à savoir l'absence totale de mention – sans aller jusqu'à parler de compassion ! – pour les 150 000 victimes des deux bombes.

Alamogordo

Photographie en couleur du premier essai d'explosion nucléaire (Trinity près d'Alamogordo au Nouveau-Mexique, juillet 1945) Photo WikiCommons, J. W. Aeby


1 Dans les années 1930-1940, on parle de « civilisation mécanique », de « machinisme ». Ces termes sont surannés mais peuvent être transposés en gardant tout leur sens dans des locutions actuelles comme « technoscience ».
2 On peut lire le texte d'origine – merci Gallica/BnF – ici ; mais il apparaît surtout dans un ouvrage (recueil d'articles) publié à la mort de l'auteur en 1955 et constamment réédité en poche depuis, compte tenu du succès de Teilhard : L'Avenir de l'homme, Seuil Points Sagesses (lien).
3 Même s'il y a des points d'alterscience communs entre Teilhard et Planète, notamment sur cette évolution humaine, il y a une différence importante : celle de Teilhard est franchement chrétienne, celle de Planète (Pauwels notamment) dérive plutôt d'une forme de néopaganisme. Sauf sans doute chez le troisième homme de Planète, Aimé Michel, qui par la suite sera profondément chrétien. Sur ce sujet, voir A. Moatti, « Science et théories scientifiques au prisme de la revue Planète », Politica Hermetica, n°28, 2014, éd. L'Âge d'Homme.
4 Comme nous l'avons remarqué dans notre billet sur le Suaire, certains propos confinent, dans une stricte perspective religieuse, à l'hérésie : c'est le cas ici – d’ailleurs Teilhard se heurta à une partie de la hiérarchie catholique, ce qui fit qu'un certain nombre d'écrits ne furent pas publiés de son vivant (ce n'est pas le cas de cet article sur la bombe, officiellement publié dans Études en 1946). Cela faisait aussi partie du mythe entourant Teilhard, de son vivant, d'indiquer qu'il avait des choses à dire mais ne le pouvait pas (voir l'exemple donné aux Entretiens de Pontigny par O. Dard, Jean Coutrot, De l'Ingénieur au prophète, Presses universitaires de France-Comté, 2000).
5 Teilhard mentionne deux fois « l'Arizona » ; c'est une erreur, les essais Trinity furent faits dans l'Etat voisin, le Nouveau-Mexique.

Un commentaire pour “Teilhard : la bombe apostolique”

  1. Jacques PRESTREAU Répondre | Permalink

    Déjà avec l'affaire de l'Homme de Piltdown dans les années 1910 (une supercherie qui a duré jusqu'en 1959 et dont Stephen Jay Gould a plus que démontré l'implication de Teilhard au premier degré) on avait compris quel genre de personnage était Teilhard... mais il restera malgré cela toujours des aveugles pour continuer à encenser cet imposteur dans tous les domaines, évidemment aussi créationniste, et qui avait des vues très fascisantes de l'homme dans un monde "idéal" digne d'Orwell.

Publier un commentaire