Alexis Carrel et les vertus curatives de la prière

01.05.2016 par Alexandre Moatti, dans Non classé

Reprenons ce blog avec Alexis Carrel (1873-1944, Prix Nobel de physiologie et médecine 1912). Ç’a été un personnage controversé à la fin du XXe siècle[1] ; pour notre part (dans notre livre Alterscience, 2013), nous l’avions qualifié avec D. Lindenberg[2] de « moderniste réactionnaire » (moderniste car positiviste, croyant en la valeur de la science ; réactionnaire car engagé à droite – à une époque où la droite était plutôt « anti-progressiste » ; un autre exemple de moderniste réactionnaire est Gustave Le Bon, 1841-1931).

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Photographie de Carrel (WikiCommons, National Library of Congress). Carrel, peu intégré dans les milieux hospitalo-universitaires français, a passé la quasi totalité de sa carrière aux Etats-Unis (sauf pendant les deux guerres mondiales).

 

Carrel est une personnalité épistémologiquement complexe – nous n’en avions pas détaillé un aspect : c’était un croyant convaincu (il aurait été « born-again Christian » lors d’un voyage à Lourdes en 1902). Libre à lui : ce qui nous intéresse ici est l’impact de sa foi sur sa vision de la science.

Dans un curieux petit opuscule publié chez Plon en janvier 1944 (pendant l’Occupation, alors que Carrel préside la Fondation française pour l’étude des problèmes humains qu’il a créée sous Vichy), intitulé La Prière, il attribue, en médecin et physiologiste, des vertus curatives à la prière[3].

Extraits commentés

  • « Comment donc acquérir une connaissance positive de la prière ? »
  • Les médecins, par manque d’intérêt, laissent souvent passer sans les étudier les cas [NB : de ‘guérison’ par la prière] qui se trouvent à leur portée (p. 15)
  • La prière a des effets calmants, « cependant, elle ne doit pas être assimilée à la morphine » (p. 19). Car elle engendre aussi « une sorte de floraison de la personnalité, parfois l’héroïsme ».
  • Effets curatifs de la prière (« lupus, cancer, infections du rein, ulcères, tuberculose », p.21). Il n’est pas besoin que le malade prie lui-même pour obtenir des résultats : quelqu’un placé à ses côtés peut prier pour un enfant en bas âge, pour un incroyant.
  • Hélas, à Lourdes, les miracles sont beaucoup moins fréquents maintenant, car le recueillement est moindre, et les pèlerins sont devenus des touristes.
  • « Tout se passe comme si Dieu écoutait l’homme et lui répondait ».
  • « La prière pourrait être considérée comme l’agent des relations naturelles entre la conscience et son milieu propre » (p. 30) – le milieu spirituel divin qui nous environne comme nous environne le milieu matériel.

PrièreQue tirer de ce petit texte, émanant d’un Carrel positiviste et croyant ?

D’abord, une réflexion politique. Carrel – et cela lui sera reproché dans les années 1990 – pense que « la perte du sens moral et du sens du sacré dans la majorité des éléments actifs d’une nation amène la déchéance de cette nation et son asservissement à l’étranger ».

Ensuite, une réflexion épistémologique, toujours actuelle. Citons Carrel à nouveau (p. 3) : « Le domaine de la science comprend heureusement la totalité de l’observable. Et il peut, par l’intermédiaire du physiologique, s’étendre jusqu’aux manifestations du spirituel. C’est donc par l’observation systématique de l’homme qui prie que nous apprendrons en quoi consiste le phénomène de la prière […] ». Carrel illustre là un débat toujours ouvert : c’est, par exemple, un des reproches faits par le biologiste R. Dawkins (né en 1941) au solide principe NOMA de son collègue S. J. Gould (1941-2002) (NOMA = Non Overlapping Magisteria = la science et la religion ont des magistères indépendants) : la religion peut avoir des prétentions ou même des revendications scientifiques – le prétendu « effet curatif de la prière » en est une belle illustration[4]. Le linceul de Turin (mon billet de mars 2015) comme revendication de miraculosité en est une, aussi.

Dans un cas (la prière) comme dans l’autre (le linceul), la revendication émane de personnes de formation scientifique, plutôt positivistes (le linceul comme preuve positive – au sens comtien – de la Résurrection). Et, bien que Carrel n’aille pas jusque-là dans son opuscule, il serait sans doute prêt à prédire que la science en viendra à expliquer les effets curatifs de la prière (pas seulement les « observer »).

Pour terminer, signalons que ce dernier type de considérations n’est pas nécessairement lié à la religion : j’ai déjà entendu un ami ingénieur (polytechnicien) m’expliquer que la prétendue télépathie (« j’ai pensé à tel ami au moment même où il a eu un accident au bout du monde ») sera un jour expliquée par la science…


[1] Une campagne menée sur le fondement du dernier chapitre du best-seller de Carrel (L’Homme, cet inconnu, 1935) et de son attitude pendant l’Occupation, a conduit à débaptiser, vers 1996-2000, un certain nombre de rues et d’hôpitaux à son nom (qui pour certains portaient son nom depuis… 1973 date du centenaire de sa naissance).

[2] Daniel Lindenberg, Les années souterraines (1937-1947), La Découverte, 1990.

[3] On peut trouver ce texte sur la bibliothèque numérique « Classiques des sciences sociales », Université du Québec à Chicoutimi (lien). Le titre en est un peu différent (Un Médecin parle de la prière) car Carrel avait été amené à réécrire une traduction en français de son article anglais (il écrivait directement en anglais – comme il l’avait fait pour son ouvrage Man the Unknown) ; il s’explique sur cette double version dans la préface de l’opuscule Plon de 1944.

[4] On peut penser que Dawkins n’a jamais lu La Prière de Carrel, mais qui sait ?


8 commentaires pour “Alexis Carrel et les vertus curatives de la prière”

  1. Dr. Goulu Répondre | Permalink

    Ma référence favorite sur ce sujet :
    Herbert Benson et al., « Study of the Therapeutic Effects of Intercessory Prayer (STEP) in cardiac bypass patients: A multicenter randomized trial of uncertainty and certainty of receiving intercessory prayer », American Heart Journal, Volume 151, No 4, 934-42 (2006)
    D'après cet article la prière a un effet nocebo sur les patients cardiaques...

  2. Bruno Répondre | Permalink

    merci, la conclusion de l'article [Intercessory prayer itself had no effect on complication-free recovery from CABG, but certainty of
    receiving intercessory prayer was associated with a higher incidence of complications.] est en effet éclairante... elle!

  3. Jean-Christophe BENOIST Répondre | Permalink

    Le principe NOMA est à double tranchant. Il a été invoqué (sans le savoir) par Marthe Robin qui a refusé de se laisser examiner par des scientifiques, sous le prétexte qu'un résultat positif ne convaincrait pas les athées, et qu'un résultat négatif n'aurait aucun effet sur les croyants. Mais le résultat net est que le cas Robin continue de flotter dans l'incertitude, et est la proie des non-scientifiques : pas un livre sceptique n'est sorti sur ce cas. Si les croyants revendiquent des effets observables de la prière ou de la foi, alors il est du devoir de la science de tester ces effets, pour au moins que les personnes qui s'interrogent honnêtement aient des bases objectives sur lesquelles raisonner. Et au mieux (oui, au mieux) cela peut ouvrir d'autres horizons.. à la science !

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Merci Jean-Christophe de votre commentaire. Je n'invoque pas le principe NOMA comme ...une Bible (:-): au contraire, il me semble que le débat ouvert par Carrel (croyant et scientifique), à sa manière, est le même que celui que Dawkins (athée militant et scientifique) a ouvert contre Gould et NOMA, c'est ce que je souligne. Cependant, quelques remarques :
      1) Le principe NOMA est un principe très satisfaisant en 1ère approximation, me semble-t-il, permettant de délimiter les domaines. Là, je vous le concède, on est dans un cas d'ordre 2 (d'où le parallèle, aussi incongru qu'il puisse paraître, entre Carrel et Dawkins, tant ces deux biologistes sont éloignés).
      2) Après, il me semble que chacun peut avoir une lecture différente d'un tel sujet (ou d'un tel billet), en fonction de sa position (athée / agnostique / croyant, etc.)
      3) Pour ma part, autant l'argumentaire de Dawkins est audible et étayé, autant celui de Carrel dans ce petit opuscule me paraît épistémologiquement fragile et peu étayé, dicté par sa foi – comme s'il avait déjà le résultat de ce l'hypothèse qu'il émet. C'est cela, surtout, que je voulais souligner.

  4. Jean-Christophe BENOIST Répondre | Permalink

    Oui, sur l'opposition Carrel/Dawkins, il n'y a pas photo. Il me semble que le message fondamental du NOMA est : les dogmes, écrits et croyances religieuses ne doivent pas contraindre ou s'overlapper avec la science (et réciproquement) et là dessus les personnes raisonnables se retrouvent, et je m'y retrouve complètement.

    Mais il y a deux points (peut être plus) où il ne s'agit pas de ce message fondamental, mais qui se trouvent souvent incluses (à tort ?) dans le NOMA :
    * Les conséquences observables des croyances religieuses peuvent-elles/doivent-elles être examinées de manière scientifique ? (au risque, si on répond non, de laisser sans argument scientifique des cas comme Marthe Robin)
    * Est-ce que la *métaphysique* non religieuse (au lieu de dogme,écrit,croyance..) peut s'overlapper à la science ? La frontière entre métaphysique et religion est parfois difficile à établir, mais je pense que des gens raisonnables peuvent penser que c'est possible, au contraire du NOMA tel que décrit ci-dessus. Cf le centre Samy Maroun, rempli de gens raisonnables 😉

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