« Islam et Science », Muzaffar Iqbal

13.09.2013 | par Alexandre Moatti | Non classé

Les recherches bibliographiques dans le catalogue de la BnF peuvent être très intéressantes – notamment parce que l’indexation par les bibliothécaires est bien faite.  Je tombe sur un Islam and Science, de Muzaffar Iqbal (2002, notice). Ce jour-là, la BnF est en grève partielle, on ne peut pas demander des livres en réserve : ça tombe bien, celui-ci est en libre accès en rez-de-jardin (ce qui est réservé aux livres de référence…).

Ce livre est très érudit et fort documenté – à preuve, il est édité par un éditeur universitaire britannique, Ashgate. Il rappelle les apports des pays d’Islam au développement de la connaissance scientifique. Mais c’est aussi un livre engagé religieusement, qui souhaite préserver l’Islam de la science moderne. Comme souvent (cf. les exemples Bieberbach, Comte, Godement, Lenard cités ou analysés dans mon ouvrage Alterscience), ce sont les introduction et conclusion qui recèlent les ferments d’idéologie, dans des ouvrages par ailleurs scientifiques et académiques.

Morceaux choisis (Iqbal)

  • [p. 309] « On ne peut faire revivre une ancienne tradition en injectant du sang étranger. Il est devenu évident pour un grand nombre de chercheurs musulmans que le malaise dont souffre le monde musulman ne peut être soigné simplement en important la science occidentale et ses produits ; au contraire, cela n’a fait qu’aggraver la situation en créant de nombreux nouveaux problèmes »
  • [p. 311] « il ne s’agit pas de ressusciter la gloire passée des savants musulmans comme une exposition nostalgique de leur héritage ; il s’agit d’une réorientation complète de la société hors de l’état d’esprit colonial, avec un mouvement centripète conscient vers la fontaine de la tradition ». [La science occidentale moderne fait partie du] « legs colonial ».
  • [phrases de conclusion] « On aura besoin de cette nouvelle génération de chercheurs musulmans vivant à l’Ouest et travaillant dans les labos les plus avancés. Ils peuvent être formés à l’univers spirituel de la tradition tout en étant capables de comprendre les avancées de la science moderne […] leur éducation en matière de science occidentale est à la fois un avantage et un inconvénient […] avantage : le miroir, même avec de la poussière dessus [NB : la poussière est la science occidentale] reste un miroir […] inconvénient : leur formation et leur expérience de vie dans un milieu non traditionnel ont créé de nombreux modèles cognitifs, des habitudes intellectuelles particulières et un certain obscurcissement de l’intellect, qui tous agissent comme des trous noirs. »
  • [introduction] « nonobstant l’idée erronée de l’universalité et de la neutralité de la science moderne […] la science moderne a créée plusieurs avatars [strands]  de sa propre pseudo-théologie – elle veut remplacer toutes les visions du monde autres que la sienne. »

Allégorie de « La Science voilée » (montage parodique A. M.)

Comme l’écrit Faouzia Charfi dans son plaidoyer La Science voilée, « la science actuelle […] est perçue par certains comme le vecteur d’un Occident triomphant et dominateur dont il faut se préserver et face auquel il faut affirmer son "identité culturelle", c'est-à-dire d’abord religieuse [1] ».

C’est bien le cas chez Iqbal, qui en appelle à « une nouvelle alliance » entre Islam et science (a new nexus : ce mot latin est d’utilisation courante en anglais, pas en français – en tout cas il semble à la mode, cf. mon billet précédent).

Muzaffar Iqbal, né en 1954, est docteur en chimie (voir sa fiche Wikipédia{{en}}). Il a fondé en 2000 le Center for Islam and Science, dans l’Alberta (Canada) (actuellement à Sherwood Park, sans doute chez lui). Ce centre autonome (non universitaire) a été renommé Center for Islamic Sciences (voir son International Advisory Board, où figure un directeur de recherche CNRS [2]). Iqbal est un créationniste du dessein intelligent, et fait partie des scientifiques cités en 4e de couverture à l’appui du livre de Dembsky sur le sujet (l’évolution vers l’homme n’a pu être atteinte sans une intervention de nature ‘intelligente’ ou divine).

À suivre.


[1] Faouzia Farida Charfi, La Science voilée, Odile Jacob 2013. Ce plaidoyer important et courageux témoigne d’une expérience professionnelle (en Tunisie notamment) et rappelle quelques éléments importants d’histoire des sciences (sur la science arabe entre 800 et 1200, sur la darwinisme, etc.). Il paraîtrait utile de faire, en complément, une étude détaillée des textes de doctrine fondamentaliste islamique portant sur la science contemporaine, comme ceux d’Iqbal ou de Sayyd Qutb (1906-1966, inspirateur des Frères musulmans).

[2] Il s’agit de Roshdi Rashed , historien des sciences de référence et d’une grande érudition, qui a été l’un des artisans de la redécouverte de l’importance de la science arabe médiévale (à travers tous ses ouvrages). Bien évidemment, hors ce que nous mentionnons, nous ne traçons aucun parallèle entre lui et Iqbal.


8 commentaires pour “« Islam et Science », Muzaffar Iqbal”

  1. prib Répondre | Permalink

    Intéressant !
    Dans le même ordre d'idée, j'ai cru remarquer une sur-représentétion des musulmans, comparativement aux chrétiens ou autres religions, dans les commentaires des sites de magazines scientifiques, les forums de science, les groupes Facebook touchant à la science, etc). Simple coïncidence ou biais statistique, ou vraies motivations ?

  2. Thibault Répondre | Permalink

    C'est une des nombreuses occasions de rappeller que la sciences est une méthode et pas seulement la somme des connaissances construites par elle. Le seul modèle cognitif qui compte ici c'est "la paillasse" et les visions du monde que la science entend remplacer sont celles qui ne veulent pas être mises à l'épreuve. Après tout, la Science avec un "S" recherche l'éfficacité. Si quelqu'un peut démontrer une méthode supérieur il est toujours le bienvenu. C'est ça qui est drôle : Ceux qui sont mal à l'aise avec la science moderne n'oseraient même pas essayer de la battre sur son propre terrain. Ca en dit long non ?

  3. belkarem Répondre | Permalink

    le malheur des pays musulmans viens de ce genre de "scientifiques".
    j'enrage a chaque fois que j’entends le termes sciences islamiques ...comme s'il y avait une nature islamique ...un univers islamique ...une cellule islamique ..un co-magnon islamique. etc...
    la colonisation des esprit a encore de beaux jours devant elle
    signé un musulman

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