Michelet et le « machinisme »

10.06.2016 par Alexandre Moatti, dans Non classé

L’histoire de la critique de la technique s’adjoint utilement celle du vocabulaire critique. Ainsi en est-il du mot machinisme – vu comme la toute-puissance de la machine[1]. Il est très présent dans les années 1930, utilisé par divers courants de pensée (notamment le personnalisme et les idéologies de 3e voie) très réticents à une société organisée et taylorisée – dans la vie personnelle comme la vie professionnelle, au bureau, à l’usine – modèle de société venant tout droit des États-Unis et dénoncé comme tel. À propos d’organisation – liée à la société industrielle, c’est aussi dans les années 1930 qu’apparaît le mot technocratie – gouvernement par la technique, par les techniciens.

Ngram

De nos jours on ne peut plus faire de recherche sans faire de recherche Google NGram: donc voici le diagramme chronologique du mot. Dans la suite, on s’intéressera aux premières émergences du mot, dans les années 1840.

 

Mais le mot machinisme a une histoire plus ancienne qui nous intéresse ici. On en trouve une définition assez précise chez un auteur qu’on n’attendait pas forcément là, l’historien Jules Michelet (1798-1874), dans Le Peuple (1846):

Michelet-Machnisme-1843

Voici donc une première définition par Michelet du mot dans son usage ultérieur. La suite de la note de bas de page est faite de considérations qui ne seront pas vérifiées (preuve que l’historien a du mal à faire de la prospective) : « plus les premiers besoins seront satisfaits à bas prix par les machines, plus le goût s’élèvera au-dessus des produits du machinisme, et recherchera les produits d’un art tout personnel », en ce dernier point « est le véritable avenir de la France industrielle, bien plus que dans la fabrication mécanique où elle reste inférieure [à l’Angleterre] ».

Mais Michelet donne – en complément – une acception bien plus vaste et allégorique du terme. Avec un grand M (le Machinisme, toujours dans Le Peuple, p. 123), il en appelle à l’Histoire pour montrer qu’après la Renaissance et l’épanouissement des arts, la société a regrettablement cherché à s’organiser : « on refit des machines administratives, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois », « le Machinisme [a] mécanisé le monde ailé de la fantaisie ». C’est même un « machinisme administratif, industriel, politique, littéraire », ces deux derniers s’attaquant à la « méditation philosophique » qui est le propre de l’Homme. Dès 1843[2], Michelet s’était élevé contre un « machinisme moral » : « au milieu d’un immense accroissement de production matérielle, la production intellectuelle a considérablement diminué d’importance », on ne fait que des « réimpressions de livres pittoresques à bon marché ». On trouve là une critique qu’on retrouvera souvent par la suite de l’essor de la technique au détriment des savoirs, comme dans cet extrait (Michelet 1843)[3] :

Michelet 1843 Des Jésuites

Et, après la guerre de 1870, désabusé, à la fin de sa vie, il écrit : « ce siècle terrible, appliquant à la guerre son génie machiniste, a fait hier la victoire de la Prusse […] par ses grandes machines (l’usine et la caserne) attelant l’homme à l’aveugle, il a progressé dans la fatalité[4] ».

Pour finir, un petit point de sémantique, puisque c’était le thème de départ de l’article : le mot machinisme existait au XVIIIe siècle dans un sens différent – celui du machinisme au théâtre, à l’opéra (contre lequel certains s’élevaient, aussi). De nos jours on dit toujours un machiniste de théâtre – comme pour un conducteurs d’engins et de machines, dans le bus « il est interdit de parler au machiniste ».

Ces recherches d’apparition de termes sont intéressantes et fructueuses – le même mot pouvant aussi avoir des acceptions différentes, aussi. Elles permettent de remettre en contexte la technocritique – mais aussi d’analyser sa permanence argumentative à travers les âges. Avec mon collègue Olivier Dard (Paris I-Sorbonne), nous faisons paraître dans Futuribles le mois prochain un article sur une histoire mouvementée du mot transhumanisme. À suivre.


[1] Comme nous l’avons indiqué dans plusieurs articles, certains arguments des années 1930 contre le machinisme peuvent se retrouver inchangés de nos jours contre la technoscience – à cet égard, le mot machinisme a vieilli, mais pas ce qu’il recouvre.

[2] Ceux qui s’intéressent plus avant à Michelet peuvent consulter cet article de référence de Paul Villaneix dans la revue Romantisme en 1979 (Persée). L’auteur, grand spécialiste de Michelet, atteste dans cet article assez littéraire le 1er emploi du mot machinisme en 1843. Dans un domaine historiographique plus proche du nôtre, François Jarrige rappelle l'utilisation du terme par Michelet, dans son ouvrage Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences (La Découverte, 2015); je le remercie de m'avoir signalé l'article de François Vatin, "Machinisme, marxisme, humanisme : Georges Friedmann avant et après-guerre", Sociologie du travail, 46 (2004), qui comprend un assez long développement sur Michelet (PDF).

[3] « Leçons de M. Michelet », in Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, Liège, 1843.

[4] Histoire du XIXe siècle, tome I (cité par Villaneix).

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