Questions pour un imam

12.01.2016 par Alexandre Moatti, dans Non classé

On se rappelle la vidéo de l’imam de Brest, Rachid Houdeyfa, expliquant aux garçons et filles de 7-10 ans en son école coranique du mercredi que la musique MP3 est la créature du diable, qu’il faut l’effacer de ses téléphones (article Télégramme de Brest, 24 septembre 2015, à/s d’une conférence donnée en mai 2014).

Extraits de l’article

« Qui écoute de la musique ? », demande l'imam. De nombreux doigts se lèvent spontanément. L'imam poursuit : « Écouter de la musique, c'est un grave péché. C'est écouter Scheitan, le diable » […] Un enfant lève le doigt. « Moi je fais de la batterie ». « Et bien tu vas arrêter d'en faire », poursuit l'imam en faisant référence à l'apocalypse pour mieux marquer les esprits. « Ceux qui chantent, le prophète a dit qu'ils seront engloutis sous la terre. Ils seront transformés en singes ou en porcs. Qui aime encore la musique ? » (Télégramme de Brest)

Mais si nous y revenons ici, c’est à propos du début de la vidéo (en version intégrale ici), intéressant épistémologiquement.

Premier point, sur la notion de science. Voici le dialogue :

− L’imam : « On fait quoi avec la science ?
− Un enfant : « C’est pour apprendre plus de choses.
− L’imam : « Non, c’est pour pratiquer.

On retrouve là une constante de certains discours islamiques sur la science, qui serait un chemin vers Dieu (chez Tariq Ramadan, chez Muzzafar Iqbal étudié dans ce blog, chez le physicien Bechir Torki[1], chez beaucoup d’autres). Je ne crois pas qu’il soit utile de finasser sur le sens du mot science (ilm, علم en arabe, qui peut aussi être traduit par connaissance, comme dans un emploi ancien du terme en français) : car dans le discours des intellectuels islamiques comme Ramadan, c’est bien de science au sens commun, actuel, qu'il s’agit. L’imam lui-même n’ignore pas ce sens-là. Quant aux enfants, comment peuvent-ils comprendre qu’on leur parle de science à la mosquée d’une façon si opposée à ce qu’ils apprennent à l’école ? Cela fait partie, parmi d’autres choses, de l’écartèlement culturel qu’ils ont à subir.

Un enfant lève le doigt au premier rang. Il va être rabroué.

Deuxième point, sur la démarche scientifique. Voici le dialogue (un monologue, dans ce cas) :

− L’imam : « Et on ne lève pas le doigt pour poser une question, ça ne sert à rien. On ne lève le doigt que quand je pose une question.

C’est ainsi que le doute ou le questionnement, qui sont au fondement de la démarche scientifique (dont se prévaut l’orateur), ou même la simple curiosité d’esprit, sont évacués, et les intelligences bridées. C’est pourtant ce questionnement ou cette curiosité qui permettront plus tard à ces enfants – comme elles le permettent à chacun de nous – d’exercer leur discernement, dans le domaine technique ou scientifique, mais aussi dans tous les domaines d’opinion, face aux discours radicaux ou trop simplificateurs.

[1] Cité par Faouzia Charfi, La Science voilée, Odile Jacob, 2013.


5 commentaires pour “Questions pour un imam”

  1. Taki Répondre | Permalink

    J'ai entendu le même type de remarque, des souvenirs d'un ami qui expliquait que ses cours de religions se passaient "pas très bien" quand il était petit, par exemple quand il répliquait à la création du monde qu'il avait été crée il y a longtemps et que les espèces n'avait pas été crée comme ça mais par l'évolution. Évidemment les petites brimades suivaient.

    Le prosélytisme chez l'enfant me parait une chose malsaine, que ce soit par des imam ou dans le catéchisme, qui choque beaucoup moins, mais qui se fait encore en masse dans notre pays.

  2. Tranbert Répondre | Permalink

    Le prosélytisme chez l'enfant en ce qui concerne l'énergie nucléaire (nucléon, etc.) choque beaucoup moins, mais se fait encore en masse dans notre pays le plus nucléarisé au monde...

    • Gunther Répondre | Permalink

      C'est plutôt le contraire : la propagande anti-nucléaire s'étale à fond dans les manuels scolaires, en conformité avec l'ignorance des réalités industrielles de beaucoup d'enseignants.

      • Taki Répondre | Permalink

        deux chose :
        @Tranber le prosélytisme concerne des croyances religieuses.
        Pour le nucléaire, des aspects peuvent être mis en avant pour indiquer soit qu'il est une merveille, soit un risque inacceptable. Il s'agit d'orienter un point de vue, soit avec les réels risques d'irradiation, soit avec l'énergie réelle aussi qu'il produit en grande quantité.
        Je ne vois pas trop le lien avec du prosélytisme religieux travaillant à accroître la croyance et la crédulité des enfants en partant de faits entièrement faux.
        La seule question "moins folklorique" : "y a t-il un être supérieur au monde, un conscience" n'étant d'ailleurs jamais abordé, puisque le principe est que les gens croient en une version particulière de cet être et surtout pas en un principe fondamental faisant consensus entre les croyants.

  3. gastong Répondre | Permalink

    Cet homme a bien raison. L'élève qui pose une question n'est pas loin de mettre en cause la savoir de l'Enseignant. Or l'enseignement est un processus unilatéral qui va de la source du Savoir (le Haut) vers la terre de l'inculte (en bas). Jamais en sens inverse. L'Enseignant questionne car du haut il n'est pas sûr que le savoir s'est bien répandu en bas. A l'enseigné de le lui faire savoir en remplissant qcm, dissertations etc. En bref en répondant aux questions de l'Enseignant. Et ceux qui survivent désaltérés seront admis à gouverner et --pour certains-- à enseigner à leur tour.

    C'est là le fondement de notre procédé de sélection des élites, le concours républicain, qui nous a été transmis depuis la Chine par nos Pères Jésuites et Napoléon.

    L'auteur de ce blog le sait bien (comme moi il a grimpé la pente en son temps).

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