Rousseau et la science

05.06.2014 | par Alexandre Moatti | Non classé

La majorité des historiens et philosophes, tout court ou des sciences, voient Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) très réticent envers la science, dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), ou la Préface à Narcisse (1753). Comme D. Lecourt ou D. Boy, j’ai moi-même rappelé (Annales des Mines 2010, Alterscience  2013, p.167-169, Cahiers de l’Institut Diderot janvier 2014) la filiation entre Rousseau et la critique de la science, écologiste notamment – on cite souvent cette phrase du Discours : « […] la nature a voulu vous préserver de la science […] tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit. ». Je rappelle néanmoins, compte tenu de la portée de la pensée de ce philosophe, qu’on est tous un peu rousseauistes !

D’un autre côté, certains philosophes des sciences, dans l’école des social studies of science notamment (Michel Serres, Bernadette Bensaude-Vincent), proposent « d’en finir avec l’image, issue d’une lecture superficielle du premier Discours, d’un adversaire des sciences et des arts » – et : « les historiens de la littérature ont longtemps entretenu l’image d’un Rousseau préromantique et contempteur des sciences de son époque[1] ». Il est toujours utile d’examiner les opinions contraires, même si je reste assez convaincu de ma première interprétation.

Rousseau herborisant

Rousseau herborisant, et vue de son pavillon et du pont d'Ermenonville
Eau-forte de G.-F. Meyer gravée par J.-B. Huet le vieux.
© BGE - Centre d'iconographie genevoise

Apportons ici une micro-pierre à ce débat, que j’ai voulu approfondir avec la lecture des Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778, en fin de vie de Rousseau), et notamment la 7e promenade, très instructive sur la science.

Extraits

  • Pour Rousseau, la médecine s’est accaparée la botanique : « On ne conçoit pas que l’organisation végétale puisse par elle-même mériter quelque attention […] toutes ces structures charmantes et gracieuses intéressent fort peu qui conque ne veut que piler tout cela dans un mortier [ ...] » Il convient de s’intéresser « à la nature qui ne ment point », alors que la science émane de « l’autorité des hommes qui sont menteurs et qui affirment beaucoup de choses qu’il faut croire sur leur parole, fondée elle-même le plus souvent sur l’autorité d’autrui ».
  • Et Rousseau de s’intéresser successivement au règne minéral, au règne animal, au règne végétal : Pour profiter de l’étude du règne minéral, qui nous est caché par la nature (« ses richesses sont enfermées dans le sein de la terre »), « il faut être chimiste et physicien, il faut faire des expériences pénibles et coûteuses […] de tout ce triste et fatigant travail résulte pour l’ordinaire beaucoup moins de savoir que d’orgueil […] ». Quant à l’étude du règne animal, Rousseau « n’a ni le goût ni les moyens de tenir [les animaux] en captivité,  ni l’agilité nécessaire pour les suivre dans leurs allures quand ils sont en liberté » – les animaux morts le dégoûtent. Quant à l’étude du règne végétal, c’est le choix de Jean-Jacques : « la botanique est l’étude d’un oisif et paresseux solitaire : une pointe et une loupe sont tout l’appareil dont il a besoin pour observer [les plantes] ».
  • Mais, avertit-il, même cette étude du règne végétal ne saurait être faite dans un motif utilitaire : « sitôt qu’on y mêle un motif d’intérêt ou de vanité, soit pour remplir des places ou pour faire des livres, sitôt qu’on ne veut apprendre que pour instruire, qu’on n’herborise que pour devenir auteur ou professeur, tout ce doux charme s’évanouit […] on ne veut plus savoir mais montrer qu’on sait »

Comment peut-on interpréter ces phrases ? C’est à mon sens la définition d’une science contemplative, éloignée de toute application, et même de toute transmission de connaissances (étonnant pour l’auteur de l’Émile – mais là aussi contradiction à creuser). C’est aussi, me semble-t-il, la vision d’un homme solitaire et devenu assez désabusé, voire misanthrope, à la fin de sa vie, comme le montre cette phrase un peu triste : la botanique « me fait oublier les persécutions des hommes, leur haine, leur mépris, leurs outrages, et tous les maux dont ils ont payé mon sincère attachement pour eux ». Ce n’est plus le même contexte de l’écrivain ambitieux et relativement jeune de 1750 dans son Discours sur les sciences et les arts. Finalement, ceci montre à quel point une pensée peut évoluer et se déployer différemment avec l’âge et sous un contexte personnel – c’est là chose évidente mais il est intéressant de s’en rendre compte à la lecture de Rousseau, qui reste un maître à penser…


[1] Les deux citations de B. Bensaude, in Bernadette Bensaude-Vincent et Bruno Bernardi (dir.), Rousseau et les sciences, L’Harmattan, 2003. On lira notamment la préface des deux directeurs d’ouvrages, l’article d’Evelyne Barbin sur les mathématiques, l’article de Jean-Marc Drouin sur la botanique.


3 commentaires pour “Rousseau et la science”

  1. Victor Digiorgi Répondre | Permalink

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    « La science est en crise » (Edmund Husserl)

    « La science ne pense pas » (Martin Heidegger)

    « Les théories scientifiques perdent de vue l'homme véritable » (Karl Jaspers)

    « La science est barbare » (Michel Henry)

    La négativité du regard porté sur la science par des penseurs considérés pourtant comme de grands philosophes a pour le moins quelque chose d'étonnant.

    Curieux retournement : ce sont les sciences qui sont en train d'organiser la faillite de la philosophie « officielle », dont les systèmes ne sont plus qu'un sauve-qui-peut général.

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