Yves Gingras, L’Impossible Dialogue. Sciences et religions (PUF, 2016)

27.10.2016 par Alexandre Moatti, dans Non classé

Yves Gingras, L’Impossible Dialogue. Sciences et religions, PUF, 2016 (422 p., 21€)puf-gingras(ce texte est la version longue d'une recension publiée dans Pour La Science n°469 de novembre 2016)plsnov2016
C’est un ouvrage à la fois documenté historiquement et très lié à l’actualité que nous livre le sociologue et historien des sciences canadien Yves Gingras (UQAM université du Québec à Montréal). Parfois touffu – mais plein de faits précis – et au titre en fait assez peu explicite, l’ouvrage éclaire un phénomène qui n’est plus mineur : le retour depuis les années 1990 d’un prétendu dialogue, fort artificiel, entre science et religion – deux concepts qui avaient eu tendance à s’éloigner de plus en plus depuis les années 1920, comme le souligne à raison l’auteur. Depuis une trentaine d’années donc, se développe une littérature scientifique (en sciences humaines) visant à réhabiliter l’idée d’un dialogue entre science et religion, et à montrer que ces deux entités ont été, à travers l’histoire, moins en conflit qu’on ne le croit.

Cette littérature académique émane de scientifiques croyants de renom (historiens, philosophes, parfois physiciens comme le prix Nobel Ch. Townes, 1915-2015), publiant dans des presses universitaires prestigieuses (Oxford, Harvard, Chicago, Yale). L’un des principaux promoteurs de ce « marché », dans un univers de la recherche subissant les affres des restrictions budgétaires et de la compétition mondialisée, est la Fondation américaine Templeton, créée en 1987 par le financier et philanthrope John Templeton (1912-2008) pour promouvoir le progrès de la spiritualité ; elle finance des prix et des programmes de recherche d’un montant conséquent (par exemple 280 000 $ à la Royal Society de Londres – l’équivalent de l’Académie des sciences – pour un programme de conférences sur « connaissance et spiritualité »).

Fidèle à sa conception d’une sociologie des sciences non relativiste (cf. son Que sais-je Sociologie des Sciences, PUF, 2013), l’auteur montre comment cette montée du religieux s’accommode fort bien d’une forme de relativisme culturel, « remettant en question les méthodes et résultats de la science au nom de savoirs locaux et de spiritualités particulières à certains groupes sociaux ». Ainsi, l’appel à la figure de Newton voire de Planck (on ne pourrait prétendument dissocier leur science de leur foi, ou de leur occultisme, pour le premier) est-il un exemple souvent donné aussi bien par les courants académiques science-religion que par les science studies : et Gingras de rappeler à juste titre qu’on ne saurait confondre chez ces savants « le contexte de découverte et le contexte de justification », c’est-à-dire l’importance de la méthode scientifique.

Méthode et avancement de la science que ces courants religieux ou cultuels peuvent effectivement contrecarrer (et pas seulement se développer en parallèle, au sein même du monde académique) : le dernier chapitre montre comment en Amérique du Nord les tribunaux ont donné raison à des peuples autochtones qui souhaitaient récupérer pour les enterrer « leurs » squelettes datant de plus de dix mille ans – jugement rendu contre des instituts de recherche et des anthropologues qui devaient étudier ces squelettes, récemment découverts.

On aurait pu souhaiter un distinguo plus net entre religions (et notamment un développement plus important sur l’islam – au détriment d’une première partie peut-être un peu longue quoique très documentée sur l’affaire Galilée). Mais en tout état de cause, cet ouvrage renouvelle le genre dans une épistémologie française trop centrée sur la dénonciation militante d’un « créationnisme » (très englobant et pas toujours bien caractérisé) et la promotion d’une « science laïque » (concept franco-français qui, lui, mêle science et politique – celui de science athée est plus neutre, et plus proche de la réalité). Il nous apporte une vision francophone d’outre-Atlantique dont nous avons bien besoin, sur un sujet dont l’actualité n’est pas près de faiblir.

Alexandre Moatti (Université Paris-Diderot)


5 commentaires pour “Yves Gingras, L’Impossible Dialogue. Sciences et religions (PUF, 2016)”

  1. Georges Répondre | Permalink

    "le dernier chapitre montre comment en Amérique du Nord les tribunaux ont donné raison à des peuples autochtones qui souhaitaient récupérer pour les enterrer « leurs » squelettes datant de plus de dix mille ans"
    Parce que ce ne sont pas les leurs? Ce sont les nôtres peut-être, puisqu'on les leur a volés?!
    On voit bien chez vous ce que veut dire absence de relativisme culturel: suffisance du scientiste...

    • Alexandre Moatti Répondre | Permalink

      Ce ne sont ni "leurs" cadavres, ni les "nôtres". Et il y a sans doute de la place entre "relativisme culturel" et "suffisance scientiste": c'est là que j'essaie de me situer, comme Gingras sans doute. Et sans invective.

    • claudio Répondre | Permalink

      Je me demande, même si je ne connais pas le détail de cette histoire de squelettes, au nom de quoi peut-on les réclamer après 10000 ans ? les croyances étaient les mêmes il y a 10000 ans qu'aujourd'hui pour ces peuples autochtones ?
      Et c'est quoi l'opposé de 'suffisance scientiste' ? peut-être suffisance de cul-béni ?

  2. ANTOINE GUGGENHEIM Répondre | Permalink

    Merci beaucoup de cet article éclairant, en particulier par la distinction des "contextes", du relativisme et la demande de mieux distinguer entre l'histoire des religions. La séparation théologie-culture dans "l'islam historique" n'est bonne ni pour la théologique ni pour la politique, comme on le voit, mais elle peut avoir des avantages pour la liberté scientifique ! A méditer; De mon côté, je parle plutôt de science agnostique, ou d'un agnosticisme de méthode des sciences, qui englobe aussi les valeurs morales, du moins celles qui ne sont pas nécessaires à la méthode elle-même : "Pour un nouvel humanisme. Essai sur la philosophie de Jean-Paul II", Parole et Silence, 2010.

  3. domnin Répondre | Permalink

    Depuis l'aube des temps l'être humain est à la fois rationnel et croyant. Rationnel pour essayer de comprendre et d'agir sur le monde qui nous entoure. Croyant par choix et par conscience que ce monde est infiniment trop vaste et trop complexe pour nos petits cerveaux de poussières humanoïdes. Croyance et rationalité sont deux qualités humaines incontournables qui se complètent et s'épaulent mutuellement. Georges Lemaître, inventeur du Bigbang, déclarait: "Dieu et la science sont les deux voies qui me paraissent mener à la vérité que je recherche. J'ai décidé de les suivre, l'une et l'autre".

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