Le blé en Chine: un cadeau des steppes?


En Chine, le blé est cultivé depuis l'âge du Bronze (C: Shutterstock).

Quand est née la civilisation chinoise ? La date de l’introduction du blé en Chine que propose une équipe internationale dirigée par Pavel Tarasov de l’université libre de Berlin, pousse à placer sa naissance vers le milieu du IIIe millénaire avant notre ère.

Le riz n'est pas tout en Chine

Le riz est un marqueur de toute les civilisations asiatiques. De fait, il a été domestiqué aussi en Chine, sans doute dans la vallée du Yang-Tsé. Pour autant, cet aliment de base de la cuisine asiatique, est une céréale exigeante en termes de travail, notamment parce qu’elle se cultive en champ inondé. Le blé, en revanche se cultive hors d'eau et de façon beaucoup plus simple. Dès lors, son rôle dans l'évolution de la civilisation chinoise n'est pas à négliger. Or, tout indique qu'il est provenu de tout temps surtout du Nord-Est de la Chine, où l'importance de son rôle économique est évidente. Les bonnes années, la République populaire de Chine produit un sixième de la production mondiale de blé! Pratiquement tout le blé cultivé en Chine est de qualité assez médiocre, mais suffit à la fabrication de nouilles, l'un des aliments les plus importants du pays, tout particulièrement dans le Nord du pays.

Fabrication traditionnelle de nouilles de blé en chine. (C: Uwe Aranas)

Quand la Chine s'éveillera… au croissant!

Aujourd'hui, à mesure que le pays se se développe, les Chinois prennent goût au pain, aux pâtisseries à base de farine et autres croissants. Comme le blé cultivé en Chine convient mal à leur fabrication, la Chine importe aussi du blé de qualité supérieure. Le volume correspondant dépasse désormais le million de tonnes chaque année. Même si cela ne représente que de 5 à 10 % des besoins chinois en blé, une certaine inquiétude quant aux effets de cette consommation croissante de blé par les Chinois existe: va-t-elle pousser le prix du blé vers le haut sur le marché mondial?

Une boulangerie à la française en Chine.

Quoi qu'il en soit, la Chine va sans doute aussi travailler efficacement à augmenter tant la qualité de son blé, que son volume. Plus grand producteur de blé au monde, elle stocke chaque année à peu près la moitié de sa récolte. Celle-ci provient surtout de l’Est et du Nord-est, plus précisément du Shandong, de l’Henan, de l’Hebei, de l’Anhui, du Shanxi, du Shaanxi, du Gansu et du Jiangsu. Tant cette géographie de la production chinoise de blé que son importance sont déjà de très forts indices de l'ancienneté de cette céréale en Chine. Dans tout cela, deux faits et une impression frappent: 1/ le blé fait partie de la culture alimentaire chinoise. 2/ il est particulièrement caractéristique du Nord-Est de la Chine. 3/ il serait donc arrivé il y a très longtemps plutôt dans cette région du pays. L'archéologie confirme-t-elle cette impression?

L'archéologie confirme l'ancienneté du blé dans le noyau historique chinois

En Chine historique des Hans (l’ethnie d’origine de la civilisation chinoise), c'est-à-dire dans le noyau historique de la civilisation chinoise, de très nombreux toponymes notés par les caractères 来 (lái, signifiant aujourd'hui «venir»), 莱 (lái, signifiant aujourd’hui «terre agricole») ou encore 麦 (mài, signifiant aujourd’hui «blé» ou «orge») attestent de l’ancienneté de sa culture en Chine, de sorte que beaucoup d’érudits chinois ont proposé une domestication du blé au sein du noyau historique chinois, c'est-à-dire dans le bassin fertile du fleuve Jaune, ce grand fleuve qui a la particularité de rouler des sédiments lœssiques, d'où son nom.

Si une domestication locale est une proposition certainement très satisfaisante pour les nationalistes chinois, elle semble en revanche invraisemblable aux chercheurs. Tout indique en effet que le blé a été introduit dans la basse vallée du fleuve Jaune sous la forme déjà domestiquée du froment (Triticum aestivum). Or le froment est un hybride de l’amidonnier (Triticum turgidum, l’un des tous premiers blés domestiqués) et d'une égilope (Aegilops squarrosa), c'est-à-dire d'une herbacée de genre Aegilops qui a la particularité de pouvoir s’hybrider avec le genre Triticum ; et ces deux progéniteurs ne sont pas présents en Asie orientale, alors qu’ils le sont en Asie occidentale…

Des grains de blés calcinés anciens de tailles variables

Dès lors, l’idée – dominante actuellement – a surgi qu’un front de paysans pionniers cultivant le blé aurait progressé jusqu’à la Chine, exactement comme un front de premiers paysans néolithiques s’est propagé depuis le Proche Orient vers l’Europe… Les partisans de ce modèle – le modèle de la propagation Ouest-Est – imaginent que ces pionniers de l’agriculture du blé ont progressé le long de la principale branche de la route de la soie, suivant l’axe Xinjiang (Turkestan oriental), Gansu (corridor coincé entre plateau Tibétain et plateau de Mongolie débouchant sur le cours amont du fleuve Jaune), puis vers le Shandong (bas cours du fleuve Jaune). Cette progression, argumentent-ils, se lirait dans la diminution de la taille des grains de blé (surtout de leur longueur) tout au long du chemin des pionniers.

Les chercheurs de l'équipe de Pavel Tarasov ont comparé sur un plan [largeur, longueur] les tailles de très anciens grains calcinés chinois avec les tailles moyennes de grains actuels plus occidentaux. (C: Tengwen Long, et al., Nature Plants)

Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont comparé les largeurs et longueurs de dix grains de blé calcinés anciens trouvés en Chine aux valeurs moyennes disponibles pour ces grandeurs de grains actuels de plusieurs régions d’Asie centrale et occidentale. Au moins cinq grains anciens chinois sont plus longs que des grains actuels plus occidentaux ; et d’une manière générale, une certaine diversité des formes de grain est présente partout (voir les exemples ci-dessus). Tout cela contredit l’idée qu’une propagation depuis l’Ouest de l’Eurasie aurait produit du blé chinois à grains plus courts.

Pour leur part, les chercheurs de l'équipe de Pavel Tarasov favorisent l’idée que ce sont des échanges à longue distance avec une culture extérieure au monde paléo chinois qui ont introduit le blé en Chine. Afin de pouvoir argumenter en ce sens, ils ont daté par le radiocarbone et spectrométrie de masse par accélérateur à l’université de Poznan en Pologne les dix grains calcinés anciens. Quatre d’entre eux se sont avérés bien plus jeunes que les strates dont ils ont été tirés. Les chercheurs y voient le résultat d’un phénomène banal : la contamination d’une strate inférieure par de la matière organique provenant des strates qui la recouvrent. Sinon, trois grains provenant des sites de Dinggong et de Zhaojiazhuang datent de plus de 2000 ans avant notre ère et trois provenus des sites de Dongpan, Wangjiacun et Wutai de la tranche temporelle 1200-500 avant notre ère.

La diffusion du blé en Chine

Afin de reconstituer la diffusion du blé en Chine, les chercheurs ont sélectionné dans la littérature 73 grains ancien déjà datés (comprenant les dix datés par eux), puis ont employé les probabilités bayésiennes pour établir des arborescences de dates successives décrivant l’arrivée du blé dans cinq grandes régions de la Chine. Ceci les conduit à constater qu'il semble que le blé est d'abord apparu dans le bas cours du fleuve jaune aux alentours de 2600 ans avant notre ère, soit quelque 700 ans avant son apparition dans le Xinjiang et 1000 ans avant son apparition dans le cours moyen du fleuve Jaune et au Tibet.

Le blé a pu pénétrer en Chine par plusieurs voies (en rouge), la plupart passant par la steppe et arrivent directement dans le nord-est de la Chine, la région où les plus anciens grains de blé ont été découverts. Une fois dans le Nord-Est, le blé a, semble-t-il, diffusé dans le reste de la Chine. Grâce aux probabilités bayésiennes, les chercheurs ont tenté de restituer par quelles routes (en jaune). (C: Tengwen Long, et al., Nature Plants)

Une situation qu'ils interprètent ainsi : des nomades des steppes seraient très tôt venus du Nord échanger avec les élites du Nord-Est de la Chine. Ces dernières auraient apprécié cette céréale exotique, non seulement parce qu'elle est très productive, mais aussi parce qu'elle leur permettait de se distinguer de leurs concurrentes. Les nomades auraient  aussi apporté ces animaux d'élevage typiques de l'Asie occidentale puis des steppes, que sont le mouton et la chèvre ainsi que le cheval (leurs cultures n'étaient toutefois pas encore cavalières) ; et ils ont aussi apporté la métallurgie du cuivre, puis du bronze, dans lesquelles ils ont très tôt excellé. De fait, vers 2500 avant notre ère, des similitudes de style existent entre les objets de bronze des steppes eurasiennes et ceux de Chine, soulignent les chercheurs, qui font aussi remarquer que sur le site fortifié de Shimao (2300 à 1800 avant notre ère), des poignards de bronze et des moules ont été retrouvés ainsi que des os de moutons, de chèvres et de chevaux… Bref le blé serait l'un des cadeaux à la Chine des nomades des steppes , qui lui ont aussi donné la métallurgie du bronze.

L'entrée de la Chine dans le blé et dans l'âge du Bronze!

Son arrivée est donc l'un des marqueurs de l’entrée des paléo Chinois dans l’âge du Bronze et du développement économique qui l'a accompagnée. En Chine, comme en Mésopotamie et autour de la Méditerranée, le développement de la métallurgie est la traduction de l’émergence des élites guerrières à l’origine des premiers États. Or les premiers artefacts de bronze chinois ont été découverts sur le site de Majiayao Nord-Ouest de la Chine sur le cours supérieur du fleuve Jaune daté d’entre 3100 et 2700 avant notre ère. Accompagnée, comme partout ailleurs dans le monde d’une intensification de la guerre, l'entrée dans l'âge du Bronze du Nord-Est de la Chine fut à l’origine des premières confédérations de tribus huexia au IIIe millénaire avant notre ère à l’origine du noyau han.

Zhou Yi

L'une des toutes premières dynastie évoquée par les lettrés chinois – la dynastie Xia – est censée avoir existé entre 2205 and 1766 avant notre ère d’après la tradition. Toutefois, son territoire se confond avec celui de la culture d'Erlitou (1900 to 1500 avant notre ère) de sorte que la plupart des archéologues pensent que la dynastie Xia est essentiellement mythique. Quoi qu'il en soit, cette culture et cette dynastie mythique de l'âge du Bronze chinois semblent être les héritières de l'arrivée de la métallurgie et du système économique de l'âge du Bronze en Chine, tel que les nomades des steppes l'ont transporté depuis le Proche-Orient. Ces nomades, qui n'étaient pas encore à cheval (les cultures pré scythiques se développent à la fin du IIe millénaire avant notre ère ) ne sont certainement pas venus en Chine pour repartir. Ils font sans doute partie, eux-aussi des ancêtres des Chinois, des ancêtres à qui ils doivent des progrès en métallurgie du bronze (remarquable de finesse en Chine), le blé, les moutons, les chèvres et les chevaux... La dynastie Qin (-221 à -206), puis la dynastie han (-206 à 220), qui lancera l'expansion han et donc la Chine impériale, a été une bénéficiaire directe de ces progrès venus des steppes. Cela explique peut-être en partie son immense rôle historique?


Un commentaire pour “Le blé en Chine: un cadeau des steppes?”

  1. Pierre Diebolt Répondre | Permalink

    Quelques coquilles sur la chronologie : "la dynastie Xia – est censée avoir existé entre le IXe et le VIe siècle avant notre ère. Son territoire se confond avec celui de la culture d'Erlitou (1600-1400 avant notre ère?)". Avant le 9ème et après le 6ème siècle avant notre ère, la dynastie Zhou est attestée historiquement.
    "les cultures pré scythiques se développent à la fin du Ier millénaire avant notre ère": Hérodote au IVème siècle av JC parlait des Scythes, faut-il comprendre : "au début du Ier millénaire " ?
    Orthographe pinyin : Qin.

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