Le curieux mur calcaire de Haguenau


Aujourd'hui, je vous raconte l'enquête d'un membre éminent de la Société d'histoire et d'archéologie de Haguenau sur un curieux pan de mur de sa ville. Pour cela, il faut que je vous dise d'abord un certain nombre de choses, en particulier comment j'ai fait la connaissance d'André Wagner. Les propos et les arguments qui suivent constitue une analyse personnelle de ce que pourrait être ce mur. Ils s'appuient en particulier sur des éléments contenus dans le mémoire intitulé Contribution à l'histoire de Haguenau, soixante ans de découvertes archéologiques cherchent leur place dans l'histoire, qu'a bien voulu me faire lire André Wagner, son auteur.

Toutefois, avant de commencer à lire ce long texte, vérifiez que vous en avez le temps! Si c'est le cas, alors, je vous demande :

Connaissez-vous une contrée nommée l'Outre-Forêt?

Cleebourg-Vignoble_(4)

Une vue du beau village de Cleebourg en Outre-Forêt. (C: Ji-Elle)

L'Outre-Forêt, un joli petit pays francique, est séparé des Alémaniques d'Alsace par une grande forêt sauvage, dont les Haguenoviens gardent le centre. Haguenau, cette ville de la frontière alémanique, se trouve au centre de la forêt du milieu du monde alsacien, dans une clairière sans doute millénaire. Ainsi, Haguenau et sa forêt constituent une curieuse barrière naturelle au milieu de la plaine d'Alsace. Les gardes-frontière haguenoviens sont-ils tous d'affreux barbares, choisis pour leur particulière cruauté alémanique face à celle des Francs ? Point du tout, ils sont gentils et très modérés, notamment parce que leur rivière nationale, la Moder, traverse leur ville en leur conférant son caractère... modéré.

La Moder à Haguenau (C: Ketchikanadian).

La Moder à Haguenau (C: Ketchikanadian).

André Wagner est l'un de ces Haguenoviens gentils, mais il est du genre savant. Nous nous sommes connus, un peu par hasard, parce que nous sommes tous les deux des Français germanophiles, lui à cause de sa vie dans l'Histoire et moi à cause de l'histoire de ma vie. Nous nous sommes parlés et compris, en français d'abord, puis en allemand, puis en Français à propos de sujets allemands et en allemand à propos de sujets alsaciens, c'est-à-dire allemands ou français ou les deux et l'inverse, alternativement et à rebours avec pas mal de hin und zurück aussi.

Un érudit passionné par l'histoire de sa ville

Afin de s'occuper utilement depuis qu'il ne fait plus l'ingénieur, André Wagner a entrepris d'étudier certaines des structures anciennes de Haguenau afin de mieux les placer dans l'évolution de sa ville. C'est ainsi que j'ai entendu parler d'un mur de pierres en calcaire ferrugineux de Haguenau. Un mur atypique. Vous allez donc en entendre parler aussi. Si vous continuez votre lecture du moins!

Ce mur atypique, le voici:

Le mur atypique de Haguenau. Un résidu de la première enceinte de la ville?

Le mur atypique de Haguenau. Un résidu de la première enceinte de la ville? (C: A. Wagner)

Comme vous le constatez, ce mur grossier est constitué de trois bandes superposées de moellons de calcaire, grossièrement taillés et assez mal jointoyés par quelque sorte de mortier, d'apparence terreuse. Il semble en outre avoir été repris à deux reprises au moins, d'où sa structure en bandes. L'impression qu'il fait est peu solide et on peut dire, je trouve, qu'il est peu impressionnant. Il n'a probablement pas de bien grandes fondations.

Un tronçon de la première enceinte de Haguenau?

Pourtant, André Wagner pense qu'il s'agit d'un mur de fortification, enfin plus exactement, un tronçon de la première enceinte médiévale de Haguenau. Et depuis longtemps, il se demande si ce bout de mur ne pourrait aussi avoir quelque chose à voir avec une structure plus ancienne sous-jacente à la ville : une structure celte.

Afin de placer ce soupçon dans le contexte historique général de la région, je vais faire un long détour en évoquant plusieurs pans de l'histoire de la forêt de Haguenau. Rappelons pour commencer ce que l'on croit savoir de l'obscure naissance de la ville. Deux textes médiévaux indiscutables du XIIe siècle mentionnent le lieu : une charte de 1143 dans laquelle le duc de Franconie Conrad III de Hohenstaufen dit son intention de construire une église paroissiale à Haguenau ; une charte de Frédéric Barberousse, c'est-à-dire Frédéric Iier de Hohenstaufen, neveu du premier et Empereur romain germanique (et autres titres), qui fixe les droits et les obligations des habitants. Avant cela, on sait que Frédéric II de Souabe, dit Frédéric le borgne, le père de Frédéric Barberousse construit nombre de châteaux en Alsace et dans le Rhin moyen, afin de sécuriser les territoires de la famille. L'un d'entre eux le fut sur une «île de la Moder». La ville de Haguenau se serait petit à petit développée autour de cette fortification initiale, pense-t-on.

Un île? Aujourd'hui, la Moder est canalisée (voir plus haut), mais son lent flux parcourait il y 1000 ans un réseau de cours d'eau en tresse, qui devait en effet isoler des portions de terrain pouvant à la rigueur être considérées comme des îles. Quelle était la nature de ce castel initial? Le plus probable est qu'il s'agissait de quelque place forte palissadée, peut-être sur motte médiévale, dont la base était obligeamment fournie par la découpe du terrain effectuée par la Moder. Les environs devaient encore être très forestiers, mais il est probable que les guerriers francs qui l'investirent choisirent cet endroit humide parce qu'il avait quelque importance économique, donc stratégique en termes de pouvoir. Quel pouvait-il être?

Les Hohenstaufen ont introduit la civilisation médiévale dans un vieux pays celte en déshérence

La contrée qui allait devenir la forêt de Haguenau devait être entièrement forestière, mais elle était quelque peu peuplée aussi sans doute, donc développable et potentiellement profitable. Il s'agissait donc de structurer un terroir à l'abandon ou du moins mal exploité, ce que suggère la progression indiquée par les chartes des Hohenstaufen : d'abord, une église, c'est-à-dire un centre de civilisation médiévale, puis une fois une paroisse ainsi apparue, des règles pour la maîtriser.

L'antiquité de l'Alsace Modérée

Pourquoi susciter en cet endroit par l'installation d'une église, d'une paroisse, l'émergence de ce qui du point de vue d'un aristocrate guerrier du Moyen-Âge est un centre de contrôle et de profit? Pour pouvoir le subodorer,il va nous falloir analyser de près la structure territoriale de l'Alsace du Nord au cours de la période historique précédant le Moyen-Âge : l'Antiquité. Dans ce but, il est extrêmement intéressant de regarder une fascinante carte mise  en ligne par ce site d'intérêt majeur qu'est l'Atlas historique d'Alsace (une création bienvenue de l'Université de Haute-Alsace):

Les tumuli de la région de Haguenau cartographiés (C: AHA).

Les tumuli de la région de Haguenau cartographiés (C: AHA).

Comme l'illustre la cartographie du début des années 2010 de ces petits reliefs, la région de Haguenau ou plutôt la forêt de Haguenau est l'une des régions de France les plus riches en tertres funéraires celtes: on en connaît 639... Ces tumulus (on dit aussi tumuli) sont l'un des traits culturels des Celtes hallstattiens, ceux du Iier âge du Fer, qui se termine vers 450 avant notre ère. Des Celtes qu'il importe de ne pas confondre avec leur descendants, les Celtes du IIe âge du Fer, qui dans les territoires qui allaient devenir la France et ses environs (les Gaules) ont été désignés par le nom de «Gaulois» par Jules César. Dans ce qui suit, j'emploierai le terme de Gaulois pour désigner les Celtes des Gaules pendant le IIe âge du Fer, qui commence vers 450 avant notre ère et se termine avec l'assujettissement des Gaules à la République romaine. Les tumuli, des structures typiques du Iier âge du Fer et absentes chez les Gaulois du IIe âge du Fer, étaient des tertres édifiés pour abriter les restes mortuaires des notables qui dominaient la société celtique d'alors.

Certes, cette période précède de pas moins de 1500 ans la fondation de Haguenau et la construction du grossier mur calcaire qui nous intéresse, mais le réseau de routes gauloises que proposent les chercheurs auteurs de cette carte, suggère que le territoire de cette partie de la vallée du Rhin était maillé par de petits terroirs, où de riches communautés celtiques, sans doute apparentées, cultivaient de nombreux champs et faisaient pâturer leurs animaux. Pendant ce premier âge celtique, les paysages de la région étaient donc ouverts ou semi ouverts. Son territoire n'étaient probablement pas à dominante forestière.

Un très vieux réseau de routes

Un peu en retrait du Rhin passait une très vieille route. Sans doute déjà immémoriale au Hallstatt, elle devint gauloise (IIe âge du Fer), et resta en usage à l'époque romaine. Pourquoi, au lieu de longer le Rhin, cheminait-on à une certaine distance du grand fleuve? Parce que le cours du Rhin, il y a plus de 100 ans, a fortiori il y a plus de 2000 ans, n'avait pas son aspect de canal d'aujourd'hui, mais consistait plutôt en une myriade de marais plus ou moins temporaires, de cours d'eau répandant paresseusement les tresses de leurs multiples bras le long du grand fleuve sous des forêts humides, parsemées de marais, sans doute difficiles à traverser. Ce paradis pour cigognes devait être relativement inhabitable et s'étendait sur des kilomètres de part et d'autre d'un cours du Rhin bien moins profond et bien plus fragmenté qu'aujourd'hui. Je suis incapable de vous restituer une carte de ce qu'a dû être le Rhin au niveau de Haguenau pendant l'Antiquité, mais voici une comparaison du cours du Rhin après Bâle aujourd'hui et en... 1828:

Dans le passé, le cours du Rhin n'avait pas son aspect de canal d'aujourd'hui. (C:PLS)

Dans le passé, le cours du Rhin n'avait pas son aspect de canal d'aujourd'hui. (C:PLS)

Voilà qui donne une notion d'un aspect de la vie en Alsace et dans le pays de Bade que l'on a complètement oublié aujourd'hui. Or c'est bien ce caractère indistinct et tressé du cours du Rhin, qui multiplie les plans d'eau et les petits ruisseaux, qui a fait de la région un paradis pour ces oiseaux pêcheurs que sont les cigognes...

Non loin de l'embouchure de la Moder, le fleuve était même assez étalé pour que sa traversée sur des ponts et des passages sommairement aménagés soit possible souvent. La répartition des tumuli suggère un réseau de vieilles routes gauloises orientées vers le fleuve. Les tumuli y sont installés loin du Rhin, là où se trouvaient des habitats gaulois, puisque les nécropoles sont souvent le long des routes et à faible distance des lieux de vie. Une route, qualifions la d'autoroute, reliait ces habitats en longeant le Rhin à distance; c'était sur cette axe de circulation que transitaient les ressources économiques de valeur : dans son opus «Contribution à l'histoire d'Haguenau», André Wagner parle d'une «route du sel». Toutes ces observations suggèrent un pays celte structuré en un réseau de terroirs à ciel ouvert, c'est-à-dire cultivés et non forestiers. On note aussi que Haguenau semble être à distance des nécropoles hallstattiennes. À moins que la ville n'ait recouverte une telle nécropole? Ainsi, un pays celte du Iier âge du Fer pour l'essentiel défriché, quoi qu'incorporant des forêts semble avoir existé aux marges de la grande forêt humide de bord de fleuve dans ce qui allait devenir la forêt de Haguenau.

Une rupture sociale au début du Moyen-âge. Laquelle?

Or la structure de cet ancien pays hallstattien s'oppose fortement avec celle d'aujourd'hui héritée du Moyen-Âge : une ville installée dans une clairière au milieu d'une grande forêt barrant curieusement le couloir rhénan. On ne s'attend pas à trouver de la forêt dans ce couloir qui constitue la partie la plus cultivable et la plus utile de l'Alsace! Ainsi, il semble qu'entre la fin de l'époque hallstattienne vers -500 avant notre ère et la période médiévale qui commence après 500 de notre ère, une rupture sociale a conduit à une restructuration du territoire de la région d'Haguenau.

Quelle rupture? Je n'ai pas le temps de faire assez de recherches pour me faire une religion bien ferme, mais le plus probable me semble être que ce changement profond de la société est lié à la germanisation de la région qui a mis fin à l'époque romaine. Certes, la romanisation avait constitué une première rupture, mais concernant davantage les élites que les habitants gaulois des campagnes. Dès -72, les Germains entrent en Alsace, mais les Romains les repoussent, ce qui les fait apparaître sans doute comme les protecteurs des Celtes de la région. Hors des soldats, les Romains sont peu nombreux, de sorte que les élites «romaines» sont essentiellement gallo-romaines, ce qui va dans le sens d'une certaine continuité sociale. Pendant la première époque romaine de l'Alsace, le Rhin sert de frontière et les Romains sont les soldats qui la gardent. Pour avoir une notion de la façon dont se déroulait leur vie en Alsace, le mieux est de lire l'excellent article du spécialiste d'archéologie militaire Michel Reddé : Le soldat romain, ouvrier et fonctionnaire.

L'évolution qui se produit au Ve siècle de notre ère avec l'arrivée des Alamans est pour moi d'une tout autre ampleur : les arrivants prennent nettement le dessus, puisque ce sont eux qui ont donné leur langue aux Alsaciens (d'en deçà de la forêt, ceux d'Outre-forêt parlant francique), tandis que les Francs, alliés des Romains, étaient au nord du territoire alaman.  Ainsi, les deux ethnies germaniques se sont mutuellement bloquées au niveau de la région actuelle de Haguenau, qui est devenu une frontière, qui aujourd'hui sépare toujours l'Alsace alémanique de l'Alsace francique. Peut-être est-ce pour cette raison que l'ancienne région hautement développée de l'époque celte est abandonnées par les élites – très nombreuses à vivre dans la région à l'époque du Hallstatt. Les terroirs gaulois romanisés (quoi que cela ait voulu dire) qui ont fait suite aux riches terroirs celtes de l'époque du Hallstatt on alors été progressivement remplacés par une immense forêt, où survivent sans doute nombre des descendants de Celtes, romanisés puis germanisés, mais surtout abandonnés et négligeables. Selon cette logique (la mienne), la forêt de Haguenau serait avant tout un héritage de l'installation de la civilisation du Moyen-Âge en Alsace.

Les péquenots restés autour de micro terroirs de bords de cours d'eau mènent tranquillement leurs vies dans la forêt pendant des siècles. Je subodore qu'il a fallu attendre la soumission des Alamans aux Francs, la naissance de l'Empire franc, sa décadence en plusieurs aires culturelles diverses (dont la France), la continuation de l'empire Romain par le Saint empire romain germanique et enfin la naissance en son sein de grandes maisons féodales, pour qu'une élite emmenée par la maison des Hohenstaufen, recommence à s'intéresser à la région, ou plutôt, ait besoin de s'intéresser à ce coin forestier. Cette ancienne zone frontalière avait sans doute hérité de l'Antiquité d'une population active, qui savait vivre dans la forêt et maîtrisait la traversée du Rhin par le gué qui se trouvait non loin de l'embouchure de la Moder. Celle-ci devait être navigable jusqu'à un certain point de son cours. Gageons qu'il était peu éloigné de l'emplacement de Haguenau.

Ainsi, le lieu où la ville était implantée aurait été à la conjonction d'un vieux chemin provenant du gué et longeant la Moder, lequel était doublé pour les biens lourds par le cours de la rivière qu'il était sans doute possible de remonter en barque. Jusqu’à la Révolution, la Moder est navigable, et des bateaux de pêche à fond plat entrent et sortent de la ville. C’est l’existence de cette herse qui explique la dénomination du moulin de la Herse. Cette herse n'existe plus maintenant mais la tour est toujours là. Vous la trouverez sur le quai des pêcheurs, lit-on sur la page de Wikipedia consacrée à la Tour des pêcheurs, une tour haguenovienne. Bref, il semble que le site de Haguenau a été choisi par les Hohenstaufen parce qu'il constituait en quelque sorte le port naturel connecté au Rhin et à l'Outre-Rhin dont ils venaient. Ce «port» ouvrait sur le pays hors d'eau représentant la partie la plus utile de l'Alsace au-delà de la grande forêt humide impraticable des bords de Rhin.

Selon moi, l'implantation de Haguenau n'a donc rien à voir avec la vieille structure de l'habitat gaulois. Je ne puis en être sûr, mais mon intuition est que Haguenau n'a pas été fondée en un lieu particulièrement investi par les Celtes. Haguenau, située au milieu d'un vieux pays très intensément celte, n'a pourtant rien à voir avec le passé celte puis gaulois de son terroir. Il s'agit d'une fondation ex nihilo des Hohenstaufen.

J'ai fait un long détour pour en arriver à cette conclusion en forme d'impression, car l'histoire antique puis médiévale de la région me semble donner un contexte utile à propos des relations entre les pierres constituant le mur de calcaire de Haguenau et les Celtes. Je lui dis donc mon impression dès à présent: ces relations n'existent pas, car il n'y a pas de continuité entre l'époque de forte présence celte (le Hallstatt) et la fondation de Haguenau: pendant cette période intermédiaire de 1000 ans, les Gaulois, c'est-à-dire les Celtes du IIe âge du Fer ont reculés, puis sont revenus sous la protection romaine, se sont transformés en Gallo-Romains, puis ont été germanisés, tandis que le territoire de Haguenau, hautement développé à l'époque hallstattienne fut sans doute d'abord dévasté et dépeuplé, puis largement abandonné (apparition de la forêt) avant de devenir une frontière entre tribus germaniques, puis d'être réinvesti après l'an 1000 par les élites franques. Pareille histoire invite à ne pas considérer comme probable qu'une structure hallstattienne, devenue gauloise, soit à l'origine de la ville.

L'intuition d'André

Néanmoins, essayons de suivre le cheminement que fait André Wagner poussé par son intuition d'un passé celte de Haguenau. Quand il s'est demandé si le curieux mur de Haguenau pouvait avoir une origine celte, son soupçon provenait sans doute de son ancienneté. Il semble en effet que le tronçon de mur qui nous intéresse tant (du moins j'espère!) ait fait partie de la première des trois enceintes médiévales successives de Haguenau:

Les trois enceintes médiévales de Haguenau (C: André Wagner).

Les trois enceintes médiévales de Haguenau. La troisième enceinte est manifestement une extension de la deuxième qui date de 1228-1235. Comme toujours, la première est la plus petite. Elle date de 1152. (C: André Wagner).

Il est donc logique de soupçonner que ce mur a pu être réemployé, bref de penser qu'il est peut-être plus ancien que Haguenau. Situons-le mieux afin d'apprécier cette possibilité soulevée par André Wagner:

La plus petite et la plus ancienne des enceintes médiévales de Haguenau (C: André Wagner).

La plus petite et la plus ancienne des enceintes médiévales de Haguenau (C: André Wagner).

Le mur est une partie du tronçon A, qui longe un promontoire sur lequel se trouve l'église Saint George, qui a succédé à l'église paroissiale du XIIe siècle autorisée dont la construction est mentionnée dans la charte du duc de Franconie Conrad III de Hohenstaufen en 1143. Construite en 1152, la première enceinte est semble-t-il venu protéger le premier noyau urbain massé autour de son église. On note sur l'image ci-dessus, que ce premier groupe urbain indiqué en pontillés s'est constituée devant un promontoire sur lequel était juché l'église. André Wagner se demande si ce promontoire n'a pas été fortifié bien avant l'époque médiévale, d'où son idée d'une structure celte sous-jacente au premier groupe urbain de Haguenau. Voyons de plus près où se trouve ce bout de mur:

L'insertion du mur de pierre dans le parcours de la première enceinte de Haguenau (C: André Wagner)

L'insertion du mur de pierre dans le parcours de la première enceinte de Haguenau (C: A. Wagner)

On voit que le mur ferme le flanc occidental du promontoire qu'aucun obstacle naturel ne défend, alors qu'un ruisseau en défendait le flanc oriental. Son effet défensif était renforcé par un fossé dont des traces ont été retrouvées. Dès lors, peut-on se demander, un oppidum gaulois, c'est-à-dire un vaste enclos fortifié, a-t-il pu être installé entre le mur et le ruisseau?

Un oppidum?

Non. Les oppida gaulois n'apparaissent qu'au IIe siècle avant notre ère. Ils traduisent une évolution des structures de la société gauloise. En général, ils sont construits sur des promontoires, voire des montagnes et sont très vastes: leurs emprises sont au moins de plusieurs dizaines d'hectares, mais le plus souvent de plusieurs centaines d'hectares. Lorsque les collines ou les montagnes faisaient défaut, les Gaulois, ou du moins les Celtes du IIe âge du Fer pouvaient aussi construire des oppida de plaine, qui eux aussi étaient très grands. C'est par exemple le cas de celui de Manching en Bavière, dont le mur enceint pas moins de 380 hectares. Le petit promontoire en terrain humide de bord de rivière qui se serait trouvé à Haguenau est très loin d'avoir la taille et les avantages stratégiques pouvant correspondre à un oppidum gaulois, et je ne crois pas qu'il ait pu en accueillir un!

Un modeste habitat gaulois?

Dès lors, peut-on imaginer sur place simplement quelque habitat gaulois? C'est envisageable, mais le mur n'en constitue point un indice. Pour cela, il faudrait que le mystérieux mur de Haguenau ait la structure d'un mur gaulois. L'a-t-il? Non. Les Gaulois et les Celtes avant eux sont des héritiers du courant danubien de néolithisation: ils construisaient leurs maisons en bois et pisé et non pas en pierres. Quant à leur mur de fortification, le murus gallicus ainsi nommé par Jules César, il pouvait impliquer d'amasser des pierres en effet. Il s'agissait en effet d'un amas de terre renforcé en son intérieur par un lacis de poutres clouées les unes sur les autres et armé à l'extérieur d'un mur de pierres sèches. De pierres sèches. Donc sans mortier.

Or le mur de Haguenau n'a absolument pas cette structure, puisqu'il s'agit bien d'un mur comportant une sorte de mortier terreux. Certes, ce mortier n'est pas fameux, mais le réflexe consistant à construire un mur au mortier n'est pas gaulois, mais romain ou postérieur, c'est-à-dire médiéval (au Moyen-âge on pratiquait avant tout les techniques romaines). Du reste, André Wagner a fini par parvenir aussi à cette conclusion, depuis qu'un essai de datation du mur a livré des résultats. Des fragments de mortier prélevés à plusieurs niveaux du mur se sont en effet avérés contenir des fragments de charbon de bois, lesquels ont pu être datés de façon imprécise par le carbone 14. Un résultat fort en ressort : il y 100 chances sur 100 que le mortier ait été mis en place entre 1020 et 1165, ce qui encadre la fondation de la ville qui aurait eu lieu dans la première partie du XIIe siècle et suivi peut-être la construction d'un castel forestier par les Hohenstaufen. Ainsi, comme le conclut André Wagner: «La construction du premier tronçon (contenant le mur) se trouve indiscutablement entre 1020  et 1165.»

Intuition, quand tu nous pousses!

On pourrait penser que, dès lors, André Wagner abandonnerait dans son mémoire l'idée que le bout de mur qui nous intéresse a quelque chose à voir avec les Celtes, la datation du mortier du mur fournissant une preuve définitive de l'âge des zones où ont été prélevés des échantillons de mortier (j'ignore quelles zones, mais j'espère que la base en fait partie). Or, chose surprenante, il semble se contredire en continuant à chercher comment relier ce mur aux Celtes. Après avoir résumé l'histoire de la région de Haguenau depuis le Hallstatt, un peu comme je vous l'ai fait, il écrit:

«Dans l'enchaînement des faits, on ne voit que deux Pouvoirs, qui auraient pu construire ce mur: les Celtes à l'époque des oppida ou Frédéric le Borgne au XIIème siècle.

Nous devons abandonner cette dernière hypothèse, car au XIIème siècle, il n'y avait pas de chemin apte à supporter le charriage de cette grande masse de pierres. Et si Frédéric le Borgne les avait transporté par la Moder, il lui aurait fallu toute une flottille de barques et des années pour le faire.

On peut donc admettre que ce mur en pierre calcaire faisait initialement partie des enceintes énigmatiques en pierres sèches dont l'origine remonte à l'époque celtique.

Une pierre étrange nous en dit davantage.»

À partir de là, je n'arrive plus à suivre la logique d'André Wagner. D'abord, les moyens techniques de charriage dont disposaient les Gaulois étaient essentiellement les mêmes que ceux du Moyen-Âge : des chars à bœufs ou à chevaux et des chemins boueux! Dès lors, sur le plan technique, les bâtisseurs d'une murailles de pierres sèches aux deux époques n'ont pu que se trouver dans des conditions similaires. Opposer une époque à l'autre n'a pas de sens technique.

Peut-on aussi invoquer l'absence de chemin? Non, car les routes nouvelles recouvrent les routes anciennes, de sorte qu'il n'y a aucune raison de penser que Haguenau, dès lors qu'elle avait été créée, n'était pas desservie par des routes. La Moder, tant à l'époque gauloise, qu'à l'époque médiévale était bien un moyen de transporter des pierres, et l'importance de la flottille et le temps nécessaires ne sont pas des arguments qui tiennent. Un maître féodal puissant, Hohenstaufen par exemple, qui veut, peut rassembler la main d'œuvre nécessaire, surtout dans les conditions de semi servage du Moyen-Âge. Les paysans de la région qui lui devait des journées de travail ont très bien pu mettre cinq ans à rassembler la mauvaise pierraille d'un éventuel petit castel franc sur place.

Quant à situer, comme le fait André Wagner, la construction du mur à une époque nommée  «du Hallstatt à la Tène», c'est-à-dire du Iier au IIe âges du Fer.., cela ne tient pas... Le mur n'a pas la structure d'un mur gaulois et c'est indépassable, car cela suffit, selon moi, à prouver qu'il n'est pas gaulois.

Vous avez dit «enceintes énigmatiques»?

Par ailleurs, je ne vois guère quelles sont les «enceintes énigmatiques en pierres sèches» auxquelles André Wagner fait allusion. S'il pense au Mur des païens du Mont-Saint-Odile,il se trompe car il n'est pas celte. Cette bien étrange muraille entourant tout le sommet du mont, a la particularité d'être construite en pierres cyclopéennes assemblées par des liens de bois en forme de queue d'arondes. De plus en plus d'indices vont dans le sens de lui attribuer une origine médiévale; il serait même contemporain de la construction du monastère du Mont-Saint-Odile, donc d'époque franque! Il n'a pas la structure d'un mur gaulois de toute façon, et j'insiste, c'est rédhibitoire quant à son attribution à l'époque celte. Bref, l'argument des «énigmatiques enceintes celtes» se réfère à... quoi?

Dès lors, il ne nous reste qu'à nous préoccuper du dernier argument d'André Wagner : la pierre étrange.

Une pierre étrange

De quoi s'agit-il? Il s'agit d'un bloc de calcaire ferrugineux (comme le calcaire du mur) de dimensions pouvant suffire pour faire penser à un mégalithe : 1,5 mètres de long x 0,30 mètre d'épaisseur. Cette grosse pierre a été réemployé dans les fondations de l'abside gothique de l'église Saint George, sinon construite en grès des Vosges et en briques, comme tant de magnifiques églises en Alsace. Je vous le fais court (je sais, si vous êtes parvenus jusque là, vous devez être en train de sourire) : André Wagner soupçonne que cette pierre a été réemployée parce qu'elle se trouvait là et qu'elle était remarquable. Elle pourrait «provenir d'une tradition païenne».

Le mégalithisme, très loin des Gaulois

Là, je lui donne raison en ce sens qu'il est envisageable de penser que cette pierre ait été un mégalithe dressé depuis fort longtemps en un lieu qui allait devenir Haguenau. Depuis combien de temps? Depuis le début de l'âge du Bronze au moins, sinon la fin du Néolithique, puisque c'est de ces époques antérieures à l'époque celtique d'au moins 1000 ans, que datent les constructions mégalithiques et les mégalithes isolés, les menhirs. Or ces mégalithes avaient la fonction de représenter dans le paysage quelque grand homme, pour que la société garde son souvenir après sa mort. À cause de la bande dessinée Astérix le Gaulois, le premier réflexe de tout Français est de penser que le mégalithisme aurait eu un rapport avec l'époque gauloise, mais c'est faux. Bien entendu, les Gaulois, comme nous, ont hérité des époques mégalithiques de nombreuses pierres dressées dans leur paysage. Qu'en faisaient-ils? Ils les ignoraient, les utilisaient comme carrière, voire n'avaient même pas conscience de leur existence car à certaine époques bien antérieures à eux, une certaine réaction contre la mode mégalithique a eu lieu et de nombreux menhirs ont été renversés et enterrés!

Ce fut par exemple le cas dans une ferme gauloise de Wissous dans la région parisienne. Là, dans une ancienne pâture gauloise, les archéologues de l'Inrap ont retrouvé deux menhirs renversés et enterrés, que les Gaulois n'ont jamais vu! En réalité, plus de siècles séparent les Gaulois de l'époque mégalithique que de siècles nous séparent des Gaulois! C'est dire le peu de rapport entre un éventuel mégalithe à l'emplacement de la future Haguenau et une structure gauloise sur place!

Bon bref, cela fait des jours que je réfléchis à ce bout de mur de Haguenau et je commence à fatiguer (pas vous?). Alors, il est temps que je formule ma conclusion personnelle, parce que si je ne le fais pas, de nouvelles recherches la rendront caduque avant que j'ai fini d'écrire ces lignes!

Le mur en question n'est pas gaulois, ni celte. Il est médiéval. Le plus vraisemblable, parce que le plus logique est de penser qu'il a été créé au XIIe siècle pour défendre un l'église paroissiale que les Hohenstaufen ont édifiée sur place pour faire rentrer la civilisation chrétienne dans cette sombre forêt, où devaient vivre des gens arriérés, voire encore quelque peu païens. Les datations, du reste, vont dans ce sens.

Est-ce que cela exclue que l'intuition d'André Wagner, qu'il y aurait un héritage celte à Haguenau, puisse être juste? Non, mais si cela devait être prouvé, ce devrait l'être selon moi sur la base d'autres indices que le bout de mur et le supposé mégalithe réemployé dans les soubassements de l'église Saint George. La recherche continue et l'apport des réflexions des savants locaux, qui sont les seuls à bien connaître leur pays, est précieuse à cet égard. Surtout si, comme André Wagner, ils agitent des idées, qui demandent à être réfutées en partie, ce qui ne peut manquer de faire avancer les choses.

Publier un commentaire