De l’amour viking pour l’argent arabe

Une bague retrouvée à la fin du XIXe siècle dans une tombe de la ville de Birka en Suède illustre une fois de plus les relations qu'entretenaient les Scandinaves de l'époque viking avec le Califat abbasside (750-1258). Constitué d'argent à haute teneur, son anneau est surmonté d'une perle de verre coloré portant une inscription en écriture coufique, la plus ancienne calligraphie arabe, inventée dans la ville de Koufa en Irak. Suivant la façon, dont on l’interprète, elle pourrait signifier Inch’allah, c’est-à-dire – à Dieu veut – ou «Il-la-lah», c’est-à-dire «Pour Dieu».

Cette bague probablement issue du califat abbaside accompagna une défunte à Birka en Suède au IXe siècle.

Cette bague probablement issue du califat abbaside accompagna une défunte à Birka en Suède au IXe siècle.

Or ce genre de découverte n’est pas rare en Scandinavie. En avril 2008, on rapportait qu’un trésor monétaire avait été découvert fortuitement près de l’aéroport d’Arlanda en Suède. Parmi les centaines de pièces de provenances diverses qu’il contenait, se trouvaient toute une série de pièces venant de Bagdad et de Damas et datant d’avant 840. En 2011, un trésor de 67 kilogrammes comportant plus de 500 bracelets et 14500 monnaies était découvert sur l’île suédoise de Gotland. Parmi les monnaies se trouvaient de nombreuses monnaies sassanides, donc provenant de l’Iran antérieur à l’invasion arabe de 651. Déjà plus de 700 trésors d’argent ont été découverts sur l’île de Gotland…

 

    Monnaies Sassanides trouvées près de l'aéroport d'Arlanda à Stockhom. (crédit: Bengt A. Lundberg, Riksantikvarieämbetet)

Monnaies Sassanides trouvées sur l'île de Gotland. (crédit: Bengt A. Lundberg, Riksantikvarieämbetet)

Ces trésors illustrent le fort goût viking pour le métal argent, qui semble les avoir intéressés plus que l’or. Les monnaies issues de l’Orient arabe et perse semblent avoir joué pour eux le rôle de petits lingots à stocker ou retravailler, par exemple pour en tirer des bijoux en argent, qu'ils prisaient apparemment plus que ceux en or. Où se les procuraient-ils ?

Selon le cliché circulant le plus sur internet à propos des trésors vikings, leurs mélanges d’objets de toutes origines illustrent les voyages marins aux longs cours des Vikings. Une idée certainement juste s'agissant des trésors trouvés à l'Ouest – par exemple en Écosse – , qui regorgent d'objets francs, par exemple carolingien au IXe et Xe siècles. S'agissant des trésors suédois, il est toutefois bien  plus probable que leur contenu proviennent d’Orient par la Russie. Après être devenus les maîtres dès le VIIe siècle du Golfe de Finlande, les Vikings suédois ont pénétré loin le long des fleuves d'Europe orientale jusqu’à découvrir comment passer dans les bassins versants de la Volga et le Dniepr, qui coulent vers le Sud. Dès le VIIIe siècle, ces Varègues (leur nom slave) ou Rus’ (un autre nom qui leur fut attaché, et dont dérive le terme russe) y établirent deux routes commerciales leur permettant de voyager vite jusqu’aux environs de la mer Noire (face à l’Anatolie) et à la mer Caspienne (face à l’Iran). Dans ces régions où vivaient des musulmans, on pouvait rencontrer des marchands issus du Califat, dont la monnaie – le dirham d’argent – semble avoir servi d’unité monétaire dans le Sud de l’Europe de l'est  et le long de la Volga.

Le long de ces routes commerciales, les Vikings des fleuves rencontraient des populations slaves et turques (khazars, bulgares, Oghouzes), et fondèrent en accord ou en cohabitation avec elles de petits États, telle le royaume de Novgorod, le Rus’ de Kiev et un mystérieux Kaghanat (royaume turc) qu’évoqua le voyageur perse Ibn Rustah. Né à Ispahan en Iran, a accompagné des Vikings jusqu’à Novgorod au Xe siècle et a laissé cette description de la ville et de leur mode de vie :

Les Rus' vivent sur une île couverte de broussailles et de forêts épaisses dont le tour nécessite trois jours de marche… ; ils pillent les Slaves qu’ils atteignent à l’aide de navires ; ils les emmènent au loin comme esclaves et… les vendent ; ils n'ont aucun champ, ne vivant que de ce qu’ils obtiennent… des terres des Slaves ; quand un fils leur naît, le père se dirige vers le nouveau-né, l’épée à la main et, la jetant à terre, il lui dit : "Je ne te lèguerai aucun bien : tu n’auras que ce que tu peux te procurer avec cette arme."

Or le Califat entretenait des relations diplomatiques avec les puissances turques installées le long de la Volga, et y envoyaient des diplomates arabes et perses. C’est ainsi qu’en 921, Ibn Fadlan est envoyé en ambassade au roi des Bulgares (des Turcs) installés sur la Volga. Il observe les Rus' et ce passage concernant leurs femmes illustre leur grand intérêt pour l’argent du califat, qui semble avoir constitué la principale monnaie en usage le long de la Volga :

Chaque femme porte sur sa poitrine un petit disque de fer pendu à son cou. Façonné en fer, en cuivre, en argent ou en or, il est en relation avec le rang financier et social de son mari. Un poignard relié à un anneau attaché à chaque disque pend entre les seins. Chaque fois qu’un homme entre en possession de 10000 dirhams (NDB : d’argent !), il fait réaliser un torque pour sa femme ; s’il entre en possession de 20000 dirhams, il fait réaliser un second torque, et ainsi de suite pour chaque dizaine de millier en plus. Il arrive que l’on observe des femmes rus' portant de nombreux torques autour du cou.

Ainsi, les Vikings du Dniepr et de la Volga étaient reliés à Novgorod, de là au Golfe de Finlande et à la Suède. L’île de Gotland et la ville de Birka situées en face étaient dont les points terminaux en Scandinavie du réseau oriental viking dans lequel au VIIe VIIIe, IXe et jusqu’au Xe siècle peut-être se sont aventurés de nombreux Suédois pour s’enrichir de dirhams par le commerce et la piraterie. Les quelques 700 trésors déjà trouvés à Gotland et les nombreux objets orientaux retrouvés dans les tombes de Birka attestent qu’ils y réussirent.


Un commentaire pour “De l’amour viking pour l’argent arabe”

Publier un commentaire