Ce que nous dit le Stonehenge de pierre bleue


Le monument de Stonehenge est censé selon certains avoir notamment servi à opérer des visées solaires et lunaires à certaines dates. (C:)

Le monument de Stonehenge est censé selon certains avoir notamment servi à opérer des visées solaires et lunaires à certaines dates . (C: Jlert Joseph Lertola)

 

Stonehenge, dans la plaine de Salisbury dans le Compté de Wiltshire en Angleterre témoigne du mégalithisme attardé jusque dans l'Âge de bronze des îles Britanniques. Ce monument complexe est resté en usage entre 2800 et 1100 avant notre ère. Selon l'interprétation la plus courante, il s'agirait d'un sanctuaire doublé d'un observatoire.

Il est clair qu'un monument ayant servi aussi longtemps a pu avoir au cours des siècles des usages variables. Du reste, il a été refait plusieurs fois. Ainsi, vers 2600 avant notre ère, l'enceinte ronde délimitée par un fossé, un talus et peut-être une palissade qui forma le tout premier sanctuaire est complétée par le «Stonehenge de pierre bleue», un cercle de mégalithes en dolérite (une roche magmatique) ou rhyolite (une roche volcanique). On sait depuis les années 1920 que cette «pierre bleue» provient des collines de Preseli au Pays de Galles. Si les affleurements rocheux à l'origine de la dolérite avaient déjà été identifiés, on ignorait encore la provenance de la rhyolite. Cette énigme est résolue depuis que Mike Parker Pearson de l’Université de Londres et toute une équipe de collègues ont mené l'enquête. À Rhos-y-Felin dans les collines de Preseli, ils ont retrouvé la carrière d'extraction de la rhyolite, qui contenait encore des mégalithes imparfaits abandonnés et les foyers allumés par les carriers (voir l'actualité de Pour la Science consacrée à cette recherche intitulée La rhyolite de Stonehenge est galloise):

La carrière néolithique de Rhos-y-Felin dans le pays de Galles en cours de fouilles. (C: Mike Parker Pierson)

La carrière néolithique de Rhos-y-Felin dans le pays de Galles en cours de fouilles. (C: Mike Parker Pierson)

 

Ainsi, il semble qu'au IIIe millénaire avant notre ère, les paysans néolithiques des îles Britanniques ont transporté d'énormes roches sur plus de 240 kilomètres pour ériger le sanctuaire de Stonehenge… En fait, le déroulement des choses a sans doute été bien plus indirect. Pour s'en rendre compte, il faut d'abord réfléchir aux techniques plausibles de transport d'énormes pierres depuis le Pays de Galles jusque dans la plaine de Salisbury. De nombreuses hypothèses techniques ont été envisagées à cet égard, mais selon Mike Parker Pearson, le plus probable est que les anciens Britanniques construisaient des structures porteuses conçues pour qu'avec assez de longues perches et de porteurs, il soit possible de les soulever ainsi que la pierre qu'elle soutenaient:

 

Avec assez de perches bien disposées sous les deux poutres maîtresses (au milieu), une soixantaine de personnes peuvent soulever une pierre de deux tonnes sans jamais avoir à soutenir plus de 30 à 50 kilogrammes. (C: Shutterstock)

Avec assez de perches bien disposées sous les deux poutres maîtresses (au milieu), une soixantaine de personnes peuvent soulever une pierre de deux tonnes sans jamais avoir à soutenir plus de 30 à 50 kilogrammes. (C: Shutterstock)

 

Ensuite, sans doute n'est-il pas nécessaire d'imaginer, comme nous avons tendance à le faire, que le transport de mégalithes vers Stonehenge fut rapide. Quelles étaient les échelles de temps normales au Néolithique? Les pierres devant servir à quelque œuvre mégalithique étaient sans doute chargées symboliquement, de sorte qu'il est fort possible que leur transport ait duré des années, donnant lieu à des festivités intercommunautaires. On peut par exemple imaginer que les communautés paysannes voisines se rassemblaient à l'occasion de grandes fêtes dont l'un des aspects était de faire passer plusieurs pierres du territoire d'un groupe au territoire du groupe suivant suivant. Des pierres étaient sans doutes gardées pour les besoins locaux et d'autres transmises dans le cadre d'une culture sacrée qui nous échappe aujourd'hui… mais qui aurait suscité pendant plusieurs siècles l'extraction de mégalithes dans le pays de Galles et leur transport au loin.

On peut subodorer que cette tradition a commencé très tôt, c'est-à-dire dès le IVe millénaire avant notre ère. En effet, les dates recueillies dans la carrière de rhyolite découverte par les chercheurs suggèrent que l'extraction de mégalithes a pu y commencer dès la première moitié de ce millénaire, même si la plus grande partie de l'activité a sans doute eu lieu pendant l'Âge du bronze. Or le IVe millénaire avant notre ère est la période des long barrows, c'est-à-dire de l'érection par les paysans britanniques de longs enclos funéraires comportant une chambre funéraire en bois, où l'on venait déposer des restes humains pendant des années, voire des dizaines d'années. Ensuite, lorsque l'enclos funéraire avait accompli sa fonction, la chambre était entourée et protégée par des mégalithes, avant que l'ensemble ne soit recouvert par un long amas de terre. Résultat? Un tumulus long, c'est-à-dire un long barrow:

Le tumulus de Gussage, un exemple bien conservé de «long barrow» britannique (C: Jim Champion)

Le tumulus long de Gussage, un exemple bien conservé de «long barrow» britannique (C: Jim Champion)

 

Remarquons en passant que les paysans britanniques du IVe millénaire avant notre ère sont l'aboutissement terminal du courant de néolithisation danubien, de sorte que leur mégalithisme devait être assez proche dans son esprit de celui que pratiquaient les cultures néolithiques françaises. Ainsi, on ne peut qu'être frappé par la ressemblance entre les enclos funéraires des longs barrows et ceux de la culture de Passy (4 700 à 4 500 ans avant notre ère), implantée dans la région parisienne et jusque dans le Calvados (à ce propos, lire l'actualité de Pour la Science consacrée à la découverte de tumuli de la culture de Passy :Des tombes néolithiques monumentales à Fleury-sur-Orne):

 

Les traces de tumuli de la culture de Passy découverts par l'équipe de Hervé Ghesquière de l'Inram à Fleury-sur-Orne, dans le Calvados. (C: Inrap)

Les traces de tumuli de la culture de Passy découverts par l'équipe de Hervé Ghesquière de l'Inrap à Fleury-sur-Orne, dans le Calvados. (C: Inrap)

 

Nous voyons donc que le phénomène mégalithique a commencé très tôt en Angleterre par l'édification de long barrows, laquelle exigeait des mégalithes pour constituer le cairn protégeant la chambre funéraire de bois. Pour quelque raison culturelle qui nous échappe aujourd'hui, les mégalithes de pierre bleue semblent avoir été prisés, même si des affleurements d'autres types de pierres étaient plus proches. Dans la plaine de Salisbury, non loin de Stonehenge, deux long tumulus ont été construit vers 3500 avant notre ère, ce qui coïncide avec les premières extractions possibles de piliers de rhyolithe dans la carrière de Rhos-y-Felin retrouvée par les chercheurs. Or un autre indice suggère que de la rhyolithe galloise a pu arriver dans la plaine de Salisbury dès la fin du IVe siècle avant notre ère : le Boles Barrow, un tumulus long situé à quelque 20 kilomètres de Stonehenge datant de vers 3600 avant notre ère. Son fouilleur des années 1920 rapporte en effet y avoir trouvé de la pierre bleue «du même type que certaines des pierres dressées du cercle intérieur de Stonehenge»:

Un fragment de «pierre bleue» découvert dans les années 1920 dans le tumulus de Boles dans la plaine de Salisbury. De quand date-il?

Un fragment de «pierre bleue» découvert dans les années 1920 dans le tumulus de Boles dans la plaine de Salisbury. De quand date-il?

 

Ainsi, il est clair que des pierres bleues provenant du pays de Galles ont été employées dans la plaine de Salisbury plus de 1000 ans avant l'érection du Stonehenge de pierre bleue pour ériger des tumulus. Sans doute, peut-on imaginer, qu'une fois en place, elles furent-elles progressivement chargées d'une signification sacrée et d'une grande valeur symbolique à mesure que le temps passait? Puis les habitudes funéraires changeant, les enclos funéraires néolithiques perdirent leur fonction, sans que les mégalithes qui en constituaient des parties perdent leur charge symbolique. Du reste, nos dolmens et menhirs n'ont-ils toujours pas une certaine aura pour nous?

C'est pourquoi, il semble vraisemblable que pour construire le Stonehenge de pierre bleue, les paysans de la fin du Néolithique ont exploité les grandes pierres bleues entrant dans la constitution des long barrows des environs. Jusqu'où durent-ils aller pour en trouver assez? Nous l'ignorons, mais nous ne pouvons douter du fait qu'ils maîtrisaient le transport de grosses pierres sur de grandes distances, comme leurs ancêtres depuis plus de mille ans.

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