Depuis quand l’art existe-t-il?


Depuis quand y-a-t-il des artistes? Pour examiner cette question, je vous invite à un parcours d'œuvre en œuvre, qui montrera, simplement, que cette question simple n'a pas de réponse… simple!

Récemment, on a retrouvé une esquisse d'alouette ou de tout autre passereau sur le revers de calcaire tendre d'un éclat de taille. Selon toutes les probabilités, il semble qu'il y a quelque 35000 ans, un tailleur de pierre, vraisemblablement, s'est amusé à la gratter en quelques minutes au revers calcaire d'un éclat de silex, avant de reprendre son travail:

Cet oiseau en train de boire a été gravé sur une surface de calcaire tendre il y a quelque 35000 ans. (C: Inrap)

Cet oiseau en train de boire (image de gauche, l'image de droite est un négatif) a été gravé sur une surface de calcaire tendre il y a quelque 35000 ans pendant l'Aurignacien (de 39000 à 28000 ans). (C: Inrap)

Pour rendre compte de cette découverte, je me suis amusé à imaginer que l'oiseau était une alouette ; qu'il y a 35000 ans à l'Aurignacien (de 38000 à 28000 ans avant le présent), les Européens étaient animistes; que le graveur avait justement l'alouette pour fétiche ; et même que, pour cette raison, on le nommait «Alouette» dans son clan…

Si vous voulez en savoir savoir davantage sur cette très intéressante découverte, lisez Une esquisse d'oiseau gravée vieille de 35000 ans sur le site de Pour la Science, et vous pourrez me suivre dans ma fantaisie.

Une fantaisie? Cette façon poétique d'introduire les résultats scientifiques sérieux fondés et vérifiés que je donne dans le corps de l'article (à PLS, nous faisons toujours relire nos comptes-rendus par les auteurs de la recherche) n'est pas que fantaisiste ! Des arguments ethnographiques sérieux la sous-tendent en effet, à savoir que de très nombreux indices invitent à penser que le premier stade évolutif du phénomène religieux a été animiste.

Né au sein d'une nature complexe et dangereuse, que percevaient en effet les membres des clans préhistoriques? Les phénomènes de la nature, qu'ils n'étaient pas en mesure de relier entre eux au sein d'une seule et même grande explication (notre science faite de physique, de chimie, de biologie, de géologie, etc.). Parmi ces phénomènes naturels, les animaux étaient ceux qui les concernaient le plus, car ils en vivaient et bien souvent en mourraient aussi, comme l'illustre particulièrement bien la célèbre scène du puits de la grotte de Lascaux:

La célèbre scène du puits découverte dans la grotte de Lascaux, dont la peinture pariétale date du Solutréen (2000 à 17000 ans avant le présent).

La célèbre scène du puits découverte dans la grotte de Lascaux, qui date du Solutréen (2000 à 17000 ans avant le présent).

On y voit en effet un chasseur menacé et sans doute sur le point d'être mis à mort par un taureau rendu furieux par les traits qui lui ont cruellement ouvert le ventre (ses entrailles pendent). Des milliers de lignes ont déjà été écrites sur cette étonnante scène de vie et de mort (et notamment sur le fait que l'homme sur le point de vivre la grande mort, est en érection, donc, semble-t-il, sur le point de vivre la petite mort en plus de la grande...), mais ce que je voudrais relever ici, c'est la différence entre la représentation du taureau et celle du chasseur renversé. La première est manifestement l'œuvre d'un peinte surentrainé, ayant les taureaux dans l'œil! On sent que, tel Katsushika Hokusai (1760-1849), ce peintre japonais, qui, à la fin de sa vie, avait pris l'habitude de dessiner un lion par jour, les peintres paléolithiques des grottes ornées européennes, avant d'oser une peinture pariétale, avaient atteint un haut niveau de maîtrise de leurs «gammes animales», c'est-à-dire du dessin de presque toujours les mêmes animaux puissants : lions, mammouth, bisons, aurochs, rhinocéros, ours… Tel Picasso abordant une toile, ils ne se présentaient devant la paroi qu'une fois leur trait sûr, et même très sûr.

En revanche, comme le montre bien la scène du puits, leurs représentations anthropomorphiques sont… débiles. Schématiques, elles sont dignes d'un enfant ou d'un caricaturiste animé la volonté de rendre grotesque l'animal humain en le réduisant à quelques traits ridicules.

Or que constate-t-on en général à étudier l'art pariétal? Que les représentations d'animaux y dominent et qu'elles sont souvent subtiles et élaborées. Ainsi, cette harde de cerfs en train de nager pour traverser un cours d'eau représentée dans la grotte de Lascaux (17000 à 18000 ans):

La frise des cerfs nageant de la grotte de Lascaux. (Fac simile du musée d'Aquitaine)

La frise des cerfs nageant de la grotte de Lascaux. (Fac simile du musée d'Aquitaine)

Certes, cette œuvre réalisée à la faible lumière de lampes à huile pourra sembler minimale. En fait, elle ne l'est pas, puisque le but du peintre était de saisir cet instant magique pendant lequel la harde au petit matin se risque à traverser la rivière, ignorant peut-être la horde humaine surarmée qui l'attend cachée sur l'autre rive...

Pas convaincu? Vous trouvez toujours ces dessins au noir de charbon schématiques? Alors, considérez ce bison représenté dans la grotte d'Altamira (il y a de 13500 à 15500 ans) en Espagne:

Un bison représenté avec toutes les nuances de sa robe dans la grotte espagnole d'Altamira (C : relevé réalisé par l'abbé Breuil au début du XXe siècle).

Un bison représenté avec toutes les nuances de sa robe dans la grotte espagnole d'Altamira (C : relevé réalisé par l'abbé Breuil au début du XXe siècle).

Là, le peintre a voulu représenter les nuances de la robe, la forme des sabots, l'attitude. Tout indique qu'il connaissaient intimement l'animal, mais aussi que la qualité de sa représentation avait une importance.

Une sensation que communique tout autant la charge de la meute de lion(ne)s de la grotte Chauvet (vers 32000 ans):

La course des lions de la grotte Chauvet, œuvre réalisée au noir de charbon, a été datée de l'Aurignacien (de 39000 à 28000 ans). (C: Réplique du musée d'archéologie de Brno)

La course des lions de la grotte Chauvet, œuvre réalisée au noir de charbon, a été datée de l'Aurignacien (de 39000 à 28000 ans). (C: Réplique du musée d'archéologie de Brno)

Malheureusement, l'image que ci-dessus rend mal ce que les peintres au dessein très sûr qui ont tracé ces lions, ont tenté de faire : rendre le mouvement d'une charge de lions... Un objectif qui avait sans doute pour eux une importance particulière.

Comparés aux représentations animalières, les représentations anthropomorphiques ne sont pas seulement schématiques, mais aussi rarissimes. Cela surprend puisque les peintres et graveurs préhistoriques avaient autant de raisons de connaître intimement l'animal humain (avec qui, comme nous, ils passaient leur vie), qu'ils en avaient de connaitre les autres animaux. En outre, la plupart des représentations sont soit symboliques (des empreintes de main), soit féminines, prenant la forme de vénus (statuettes) ou de dessins, eux aussi schématiques.

Ainsi, cette gravure de femme de la grotte de Cussac en Dordogne, qui voisine avec moulte représentations animalières plus abouties:

Cette représentation de femme ne montre qu'une silhouette avec caractéristiques, dont seul le corps est représenté de façon réaliste.

Cette représentation de femme ne montre qu'une silhouette, dont seul le corps et ses traits (sexuels) caractéristiques est représenté de façon réaliste. (C: N. Aujoulat)

Je pourrais continuer comme cela longtemps et prouverai facilement que dans l'art pariétal européen paléolithique du moins, les points suivants sont avérés:

1/ les grottes peintes du Paléolithique supérieur contiennent surtout des représentations animales.

2/ ces représentations sont très naturalistes, c'est-à-dire qu'un grand soin est mis dans la capture de traits typiques des animaux : leur robe, leur mouvements de meute, etc.

3/ les représentations anthropomorphes sont rarissimes, le plus souvent féminines et schématiques.

Certes, l'art pariétal est surtout un phénomène européen, ce qui étonne, mais pourrait résulter de biais culturels (ailleurs, on dessinait sans doute seulement sur des supports périssables). Néanmoins, il semble bien que cette rareté des représentations anthropomorphes paléolithiques et cette fréquence des représentations animalières soit universelle, du moins est-ce ce que suggère la découverte dans la grotte de Leang Timpuseng, sur l'île indonésienne de Sulawesi, de peintures pariétales vieilles de quelques 35000 ans:

Tandis que l'impression de main date d'environ 40000 ans, la représentation de l'animal local qu'est le Babiroussa date de 35000 ans. (C: Leslie Refine, Graph & Co)

Tandis que l'impression de main (à droite) date d'environ 40000 ans, la représentation d'un babiroussa, suidé local (sorte de sanglier), (au centre) date de 35000 ans. (C: Leslie Refine, Graph & Co)

Les impressions de main, très fréquentes en Europe aussi, ne sont pas des représentations d'humain, mais seulement des symboles humains. Ainsi, en même temps que se multipliaient les représentations animales sur les parois des grottes européennes de l'Aurignacien, des peintres peignaient aussi des animaux sur les parois de grottes indonésiennes.

Cette constatation, ainsi que la rareté et le schématisme des représentations anthropomorphiques au Paléolithique supérieur (45000 à 10000 ans avant le présent), me donne l'impression que la motivation des peintres paléolithiques n'était pas de représenter la beauté. Certes, leur habileté manifeste (due à un entrainement constant, dont l'esquisse rapide d'une «alouette» montrée plus haut est une illustration) leur permettait de capturer cette beauté. Cela rend leurs œuvres fascinantes pour nous. Elles l'étaient aussi sans doute pour eux, mais, sans doute, parce que leur but était autre qu'esthétique.

Nous ignorons lequel exactement, mais il est clair qu'en représentant des animaux, nos ancêtres vivaient un aspect de leur relation intime avec eux, peut-être l'expiation du fait de les tuer, ou une appropriation de leur énergie physique (d'où l'importance de les bien saisir), ou encore une préparation spirituelle à la chasse ou un dialogue avec l'esprit animal qui leur était attaché, ou... Nous ne savons pas, mais nous ressentons en tout cas que les représentations animales du paléolithiques avaient une fonction autre qu'esthétique.

Cette fonction recoupe-t-elle celle de l'art, tel que nous le concevons? Dans notre tradition le mot «art» a désigné d'abord  un talent particulier, une habileté avant d'en venir par extension à désigner le talent et l'habileté de celui qui essaie de représenter un idéal esthétique, bref de l'artiste. C'est ainsi que le «noble art» est la boxe, que nous avons des «arts et métiers», que nos spécialistes de nombre de domaines techniques de la maison ou domestiques sont des artisans, etc.

Dès lors, qu'est-ce qu'un artiste? Selon la définition que l'on trouve sur Wikipedia, c'est «un individu faisant (une) œuvre, cultivant ou maîtrisant un art, un savoir, une technique, et dont on remarque entre autres la créativité, la poésie, l'originalité de sa production, de ses actes, de ses gestes. Ses œuvres sont source d'émotions, de sentiments, de réflexion, de spiritualité ou de transcendances.»

En ce sens, les peintres préhistoriques sont bien des artistes… pour nous, puisque (pour nous) leur œuvres sont puissantes et belles ; toutefois, le plus vraisemblable est qu'ils n'étaient pas des artistes… pour eux, car (pour eux), l'intérêt essentiel de leur œuvres n'étaient pas d'être belles, mais de viser une autre puissance que seulement celle de la beauté.

Ainsi, se dit-on, si nous avons le réflexe culturel, ancestral, quasi viscéral, de rechercher la puissance du beau dans les images, c'est peut-être que nous y avons longtemps recherché d'autres formes de puissance, qui n'ont rien à voir avec le beau?

Peut-être est-ce l'activité graphique et picturale, incompréhensible aujourd'hui, des peintres paléolithiques qui a initié le transfert d'une sorte de valeur magique immanente sur les images? Ce trait culturel particulièrement caractéristique de la culture européenne (occidentale) est peut-être un trait européen ou eurasien? Après tout, il apparaitrait peut-être comme une curiosité pour un Inuit, puisque ce  peuple arctique est réputé ne pas avoir eu d'art représentatif traditionnel?

Comment désignait-on un peintre pariétal à l'époque de Lascaux, c'est-à-dire au Magdalénien (17000 à 12000 ans)? Un «préparateur de chasse», un «initiateur à la magie animale», un «interprète des esprits animaux», un shamane, un «prêtre de la religion du cerf ou du bison», etc. ?

Mystère, mais il est clair que si l'art existe dans notre regard anachronique depuis le Paléolithique, il n'existe véritablement que depuis que l'on a distingué l'«artiste» de l'«artisan», c'est-à-dire depuis la fin du XVIIIe siècle seulement!

Si vous désirez réfléchir davantage à cette question, lisez notamment : L'art pariétal était-il pompier? de Romain Pigeaud. Ou encore Grotte Margot: des graffitis de 12000 ans, du même auteur.

Un artiste paléolithique au travail. Ressentait-il seulement la beauté qu'il créait? (C: Benoît Clarys)

Un artiste paléolithique au travail. Ressentait-il seulement la beauté qu'il créait? (C: Benoît Clarys)

 

 


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