Entretien avec Dominique Garcia, président de l’INRAP (partie 2)

«La France, ce n’est pas uniquement les Gaulois !», m'a rappelé Dominique Garcia dans cette deuxième partie de l'entretien (pour lire la première partie), que nous avons eu le mardi 3 mars 2015. Puis, il a expliqué en quoi l'archéologie révèle la diversité et la richesse de notre passé. Et l'on découvre alors que l'on peut avoir en France des racines nord africaines datant de plus de 1000 ans… Et il apparaît que ces racines «sarrazines» peuvent être parfois juives et/ou espagnoles… Puis, d'expliquer que pour lui l'Inrap est arrivé à la maturité scientifique, qui pourrait permettre à cet établissement public de se renforcer du statut d'institut de recherche. Finalement, voilà qu'à mon incitation, le président déverse très naturellement des compliments sur les agents du dit établissement, tous très jeunes en plus…

Dominique

Dominique Garcia, archéologue, Président de l'INRAP depuis juin 2014. (photo de Chr. Durand)

F. S : As-tu le sentiment que dans la haute administration française – la convaincre est presque plus important que de convaincre l’exécutif, car elle, elle est permanente ! –… que dans la haute administration française, on a perçu que l’INRAP est un instrument de travail hautement valorisé à l’étranger, à l’expérience confirmée et qui obtient des résultats ?

 

D. G. : Oui. Oui ! Je n’en doute pas, même s’il faut sans cesse convaincre nos interlocuteurs que l’archéologie n’est pas un luxe mais une mission de service public ; une discipline de notre temps et au service de tous. L’archéologie, science humaine et sociale, vient renforcer le concept de « citoyenneté républicaine » et donne du sens au «faire peuple» dont on reparle beaucoup depuis ce début d’année… Avec l’archéologie, il est important de permettre à tous de se rendre compte qu’il n’y a pas de peuple originel, spontané voire autochtone, mais une communauté humaine qui, de façon progressive, en un lieu, produit et partage une même histoire et une même culture.

L’archéologie a la capacité à fournir des racines à chacun ou, du moins, à montrer que le socle de notre société, toujours en mutation, est formée de nombreuses strates : La France, ce n’est pas uniquement les Gaulois ! Quotidiennement, l’archéologie préventive, et en premier lieu l’Inrap, par son activité opérationnelle, « produit » des archives qui démontrent la diversité des groupes humains qui ont occupé nos territoires, la variété de leurs cultures, les capacités d’intégration et d’innovation de ces populations, les réactions face aux rejets et aux conflits, et l’hétérogénéité féconde du substrat, où tout un chacun, groupe ou individu, peut aujourd’hui faire sien ces repères civilisationnels.

 

F. S : D’où le Webdocumentaire Nos ancêtres les Sarrazins, qui a suivi le colloque «Héritages arabo-islamiques dans l'Europe méditerranéenne» à la réalisation duquel l’INRAP a participé ? C’est cet esprit là ?

 

D. G. : Oui. Précisément ; sans démagogie.

 

F. S : Je les ai regardé vos Sarrazins, et ce que vous en dites est quand même un peu démagogique, puisque ces «Sarrazins» venus vivre ici étaient souvent des Juifs marranes en fuite, qui n’avaient pas le choix, qui n’avaient rien demandé et surtout pas à se retrouver un jour «sarrazin» ! Sinon, il y a eu des envahisseurs maures qui sont restés là 100 ans, et qui ont laissé des traces de pillage, etc. Mais on sent qu’ils n’ont jamais été très à l’aise à Narbonne ou à Montpellier…

 

D. G. : Sur le territoire français, des Sarrazins, artisans, guerriers ou médecins juifs marranes, il y en a eu : souvent oubliés des textes, ils ont été oubliés par l’Histoire.

 

L’archéologie contribue à éclairer ce phénomène. La démarche de l’archéologie n’est pas de dépeindre un monde idéal ou irénique (NDB: irénique = recherchant (à tout prix) la paix; comprendre «politiquement correct»), sans conflit et sans contrainte, mais de mettre au jour une nouvelle documentation ; de se donner les moyens de l’analyser et de lui donner du sens. Il faut montrer « l’épaisseur stratigraphique » de notre société ; pas uniquement désigner ses « racines profondes ».

 

Aujourd’hui, l’archéologie est l’une des seules activités scientifiques et culturelles qui trouve une place sur l’ensemble du territoire. Dans nos régions, de belles initiatives, comme le Louvre-Lens au milieu des corons, ou le musée Soulages au cœur d’un milieu rural voient le jour ; elles rencontrent un grand succès ; d’autres suivront mais, bien souvent, seule l’archéologie (et les archéologues !) sont présents, au gré de l’aménagement du territoire pour valoriser et échanger avec tous sur un patrimoine commun. Des gosses avec leur professeur en visite sur une fouille, en ville, en banlieue ou en milieu rural ; des « gens du coin » qui en apprennent plus sur le terroir qu’ils habitent ou le bassin de vie qu’ils fréquentent… c’est aussi cela l’archéologie préventive réalisée par les collectivités ou l’Inrap.

 

Parfois, les résultats des fouilles vont à l’encontre des idées communément admises et permet « d’accompagner » l’activité économique, voire de la « justifier ». Par exemple, la mise en place d’un gazoduc à travers une forêt montre que le boisement du secteur n’est pas forcement très ancien et qu’avant ces bois, il pouvait y avoir des champs et des constructions… les travaux actuel ne détruisent pas la « nature » mais constitue une couche supplémentaire de l’évolution d’un paysage.

 

F. S : Je ne comprends pas…

 

D. G. : Le gazoduc –ou tout autre aménagement– apparaît comme un des éléments les plus récents de la construction paysagère actuelle ; la forêt dite «naturelle» n’est pas plus naturelle que cela… puisqu’elle a regagné sur un terrain qui était construit au Moyen-Âge. Cette relativisation est utile au «vivre ensemble» : sur notre territoire, il n’y a pas plus de forêt primaire que de peuple originel ! Cela me semble important : il n’est d’autre environnement que celui des humains.

Le patrimoine archéologique est constitutif de l’environnement et ne doit pas être un otage du processus d’aménagement du territoire comme l’est parfois la protection de la Nature, par exemple à Sivens et ou à Roybon. Les vestiges du passé ne sont jamais un obstacle à l’aménagement du territoire lorsque cet aménagement se fait de façon concerté et responsable.

Les archéologues « arrivent » en amont des travaux d’aménagement. S’il y a des vestiges, on fouille à la demande et sous le contrôle l’Etat. Puis, par la suite, on restitue les découvertes par l’étude. Il n’y a jamais un endroit où l’archéologie est un obstacle à l’aménagement du territoire : soit on fouille et on informe, soit on valorise ou on protège les vestiges. De fait, la loi de 2001 sur l’archéologie préventive est une véritable loi de simplification. L’Inrap est donc aussi le partenaire des aménageurs, qui intègrent l’archéologie à leurs projets et permettent les découvertes. Élus et aménageurs participent ainsi, fût-ce de manière indirecte, au développement de la recherche archéologique et à la production de connaissances.

 

F. S : Qu’as-tu constaté à l’Inrap alors ? Comment va cet organisme ? Il est jeune, mais ses agents sont déjà vieux. C’est çà ?

 

D. G. : Pas tant que cela : la moyenne d’âge est d’environ 40 ans.

 

F. S : C’est jeune !

 

D. G. : C’est jeune. C’est aussi la garantie que cet institut refusera de s’installer dans une routine voire d’aller à contre-courant des valeurs de la discipline. Pourtant, l’activité opérationnelle est usante ; sur le terrain les contraintes physiques sont fortes. Les pressions diverses pour travailler plus vite (moins cher !) avec un niveau d’exigence scientifique moindre peuvent parfois apparaître. Donc, parfois et malheureusement de plus en plus, on note une usure physique et psychologique. Il faut sans cesse réaffirmer que l’archéologie n’est pas une activité de BTP et que le patrimoine – richesse non renouvelable – n’est pas une marchandise mais un bien commun. Les statuts de l’Inrap doivent évoluer puis l’établissement doit devenir un institut de recherche à part entière ; dans l’intérêt de tous.

 

F. S : L’Inrap, l’Institut national de recherche archéologique préventive, n’est pas un institut de recherche ?

 

D. G. : Non, c’est un Établissement public administratif, un EPA dont les missions de recherche sont parfois contrariées par un manque de moyens et une mise en concurrence des activités de terrain.

 

F. S : Tu voudrais donc le transformer en institut de recherche. Comme un institut du CNRS ?

 

D. G. : Par exemple. Mais aussi comme l’INRA, l’INSERM, etc. Le but est d’établir des connexions plus étroites avec les autres instituts et de renforcer le pôle public de la recherche ; de faire en sorte que les prochains grands programmes de recherche du CNRS et des universités se fondent en partie sur les données de l’archéologie préventive pour rebâtir des programmes ambitieux… L’enjeu est là : montrer que les données collectées peuvent permettre de renouveler les problématiques, de bâtir de nouveaux objets de recherche et de répondre plus précisément à des questionnements scientifiques et sociétaux: l’environnement, le climat,  l’aménagement du territoire, les migrations… Poser des questions à l’échelle du territoire et à la hauteur de la documentation que nous avons aujourd’hui. Acquérir les données de base de façon exigeante et mutualiser leur exploitation.

 

F. S : Je t’avoue que les agents de l’Inrap me semblent souvent très compétents, et d’une compétence qui est liée, justement, à leur pratique du prélèvement des données. C’est-à-dire que j’ai le sentiment que là où ils sont très forts, c’est qu’ils savent comment les données se présentent, comment elles se situent dans la terre, ce qui peut les altérer, ce qui peut fausser leur lecture, au sens de la lecture brute. Quelque part, cette compétence là, chez les gens de l’archéologie programmée n’a jamais existé… Je ne sais pas ce qu’elle apporte, mais j’ai l’impression qu’elle apporte quelque chose, car je constate que ces gens ont une jugeote, qui est incomparable…

 

D. G. : Ils bénéficient d’une formation et d’une expérience remarquables ; une technicité souvent inégalée. Quelqu’un en archéologie programmée sait ce qu’il va trouver…

 

F. S : C’est raisonnable quand on fait de la recherche de savoir ce qu’on va trouver…

 

D. G. : Oui, mais un archéologue préventif doit être attentif à l’ensemble des données pour savoir ce qu’elles vont apporter aujourd’hui… mais aussi, peut-être, demain. Cela peut donner un autre regard, apporter un sens original à la démarche de terrain…

 

F. S : …et on peut trouver des données intéressantes pour trois ou quatre époques.

 

D. G. : Notamment. Une fouille stratigraphique d’ampleur demande d’avoir une certaine humilité par rapport aux données. On ne trouve pas forcément le beau vase, le beau document, etc., même si parfois cela peut arriver. Mais une politique générale de prescriptions (NDB : c’est-à-dire d’ordres de fouille par la DRAC, la Direction régionale des affaires culturelles) et de fouilles peut permettre, dans la durée, de renouveler nos connaissances sur une région.

 

C’est le cas, récemment exposé par François Fichet et Cyril Marcigny, des 2000 hectares explorés aux portes de Caen et qui ont permis de renouveler l’histoire de ce territoire des premiers hommes à l’époque antique. De nombreux autres exemples existent. Pour prendre un exemple plus urbain : l’archéologie de la ville Nîmes n’a gêné en rien l’évolution topographique et économique de la ville, mais, alors que l’on croyait cette ville pré-romaine et romaine bien connue, la vision que nous en avons a été totalement transformée par l’archéologie préventive.


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