Entretien avec Dominique Garcia, président de l’INRAP (partie 3)

Après deux entretiens dans lesquels il m'a parlé d'abord de la place de l'archéologie préventive dans la recherche sur le passé, puis expliqué pourquoi selon lui l'INRAP est arrivé à la maturité scientifique, Dominique Garcia a abordé avec moi le sujet plus délicat du parcours des agents de l'Institut et de leurs compétences. On sent que ce grand universitaire, qui a lui-même commencé par des expériences de sauvetage, voudrait que la recherche universitaire profite davantage des compétences «inrapiennes», et qu'il y ait plus de chercheurs universitaires à l'INRAP…

Dominique Garcia, archéologue, Président de l'INRAP depuis juin 2014. (photo de Chr. Durand)

Dominique Garcia, archéologue, Président de l'INRAP depuis juin 2014. (photo de Chr. Durand)

François Savatier: On pourrait dire que l’INRAP a inauguré l’archéologie de la société dans son ensemble. Je suis conscient des compétences développées par les gens de l’INRAP pour mener cette archéologie et de l’intérêt de leur travail, mais sont-elles connues et reconnues ? J’ai noté chez les «gens d’en face», ceux de l’archéologie programmée, des critiques et même parfois une certaine arrogance à l’égard des gens de l’INRAP et de leurs compétences.

Dominique Garcia : Possible. Pour autant, je pense que nous nous approchons d’un consensus. Dans son ensemble, la communauté archéologique est d’accord pour noter qu’il n’existe aucune raison autre qu’opérationnelle de distinguer archéologie programmée et archéologie préventive : l’une et l’autre constituent les deux faces complémentaires d’une seule et même recherche sur l’Histoire de l’Homme depuis ses origines jusqu’à nos jours. En outre, les fouilles préventives constituent un véritable laboratoire, où toujours plus de nouvelles méthodes d’étude et d’analyse sont expérimentées.

 

F. S: Quelles méthodes?

 

D. G. : Elles sont mises en œuvre dès le diagnostic…

 

F. S : C’est-à-dire, avant que les travaux d’aménagement ne débutent?

 

D. G. : Oui, on réalise d'abord des diagnostics. Puis, selon les résultats, les services de l’État prescrivent une fouille, ou pas…. Expérimentée depuis longtemps, la méthode des sondages mécaniques est une vraie démarche scientifique, qui permet de détecter, caractériser, circonscrire et dater les sites. Lors de cette étape les sondages à la pelle mécanique peuvent être associés à des prospections géophysiques, qui les complètent sans les remplacer! L’acquisition des données et leur enregistrement font l’objet d’une réelle démarche de R&D ; les relevés et leur archivage notamment. En ce domaine, le savoir-faire des collègues de l’INRAP est souvent sollicité sur des fouilles programmées – en France et à l’étranger.

 

F. S : Et lors de la fouille …

 

D. G. : Les fouilles en extension, diachroniques parfois (NDB : concernant plusieurs époques à la fois), impliquent des collaborations pluridisciplinaires : archéologues spécialisés dans diverses époque depuis la Préhistoire jusqu'à nos jours, spécialistes des sciences de la Terre, de l’Environnement, du bâti, anthropologues… Un grand nombre de ces collègues sont maintenant associés à des laboratoires universitaires ou du CNRS, de sorte que lorsqu'ils participent à une fouille préventive, il peuvent, tout en répondant aux exigences du projet scientifique et technique défini pour chaque opération, recueillir aussi des données utiles à une recherche de fond à laquelle ils participent. Pour cela, il leur est tout naturel de mettre en œuvre les stratégies qui facilitent la collecte, puis l'analyse d'un maximum d’informations.

 

F. S : Oui, c’est impressionnant à voir quand on va sur un chantier de l'INRAP.

Bon alors, pour résumer, ils ont vieilli les agents ; ils sont fatigués, mais en même temps, on voit que par les stratégies qui ont été induites par la guerre qu’ils doivent mener contre le temps, par la logique du préventif, et par l’organisation naturelle de leur «armée», ils arrivent à développer des compétences que n'a personne d’autre. Alors, n’est ce pas le contraire? Ne peut-on inverser la logique et dire que c’est eux qui indiquent vers où aller en archéologie ?

 

D. G. : Aujourd'hui, tant l'Université ne peut se passer de ce qui est accompli par l'INRAP; tant l'INRAP ne saurait se suffire des compétences, souvent nouvelles, qu'il a en son sein. Ce n'est qu’ensemble que l’on pourra avancer. La discipline  a souvent pâti d'un faible pilotage et d'un manque de cohésion.

 

F. S : Que manque-t-il aujourd'hui aux archéologues de l’INRAP ?

 

D. G. : Il est difficile d'être un archéologue complet : certains manquent de formation théorique, ils ont parfois quitté l’Université trop tôt ; par goût du terrain ou par engagement vis-à-vis de l’archéologie préventive et de ses enjeux sociétaux.

 

F. S : Tu veux dire qu’ils n’ont pas été formés par la recherche? Ils ont été formés par la fouille, mais pas par la recherche.

 

D. G. : Parfois. Mais leur potentiel est important. Cela résulte d'un phénomène qu'en tant qu'enseignant j'ai vu se produire sous mes yeux : de très bons étudiants ont fait le choix, parfois avant la fin du Master, de travailler à l’INRAP, dans une collectivité ou dans une boîte privée d'archéologie de sauvetage… Leur objectif était clair: «Un vrai travail d’archéologue, avec un vrai salaire, et cela à la fin de ma licence, moi je prends ! J’ai toujours rêvé de faire de l’archéologie, alors j’y vais ! ». Tout cela explique que nombre de collègues de l’INRAP sont souvent d’anciens étudiants de qualité, qui ont quitté les rangs de l’Université alors que certains de leurs camarades, peut-être par peur de s’engager sur le terrain, ont souhaité faire une thèse … alors que, parfois, leur potentiel était moindre. D'où l'intérêt particulier qu'il y a dans le fait d'aider les archéologues de l’INRAP qui le souhaite à compléter leur formation et à exploiter au mieux leur savoir-faire…

 

F. S : Ils ont été en quelque sorte partis poussés par leur passion de l’archéologie et par celle de remplir le frigo…

 

D. G. : Voilà, et puis aussi par esprit militant.

 

F. S : Mais c’est du courage cela.

 

D. G. : Oui !

 

F. S : Et toi dans ta jeunesse, tu en faisais du préventif ? Parce que j’ai remarqué plus d'une fois que des archéologues notables, de grands professeurs d’archéologie actuels, ont souvent commencé comme cela. Quand tu les fais parler, tu remarques souvent qu’ils ont eu une jeunesse d’archéologue amateur très intense…

 

D. G. : J’ai eu de la chance ; l’archéologie est une passion et j’ai pu la pratiquer très jeune dans des contextes variés, en France et à l’étranger. J’ai commencé à faire du terrain dès l’âge de 14 ans, en Languedoc, dans un cadre associatif : des prospections, des fouilles programmées mais aussi des fouilles de sauvetage où rapidement on pouvait se former et obtenir des contrats de travail.

J'ai ainsi accumulé de belles expériences à Narbonne, à Nîmes, à Agde en côtoyant des archéologues non professionnels, des agents des Drac, de jeunes chercheurs du CNRS… Ces chantiers m’ont non seulement aidé à financer mes études, mais aussi à nourrir mes travaux universitaires d’une documentation nouvelle. J’ai en particulier  dirigé de nombreuses campagnes de fouilles programmées, dont le chantier-école de Lattes (NDR : Lattara, un comptoir préromain aux bouches du Lez) et j'ai collaboré à des missions en Italie, en Grèce en Syrie avec un savoir-faire d'archéologue métropolitain. Rapidement, je me suis durablement intégré à des réseaux de chercheurs en France et à l’étranger, auxquels appartenaient de nombreux collègues de ma génération…

 

F. S : … qui sont aujourd’hui à l’INRAP ?

 

D. G. : Certains, oui. Ensemble, nous réalisions des inventaires archéologiques, des opérations de sauvetage, nous organisions de réunions scientifiques, animions des petites équipes, faisions des conférences, de la vulgarisation... Nous avions cette volonté de faire de la recherche ; de nous former et de partager nos connaissances.

F. S : C’est-à-dire de créer du sens ?

D. G. : Voilà. Et cet état d’esprit était très influencé par les rencontres que nous faisions. À l’époque en Languedoc, il y avait André Nickels, un conservateur du patrimoine – spécialiste de Protohistoire – qui avait beaucoup de charisme et une formation solide. C’est lui qui a fouillé la nécropole d’Agde et qui, avec Henri Duday, a repensé les modèles funéraires préromains. Ces archéologues donnaient une belle image de la discipline, sur le plan scientifique, comme sur le plan humain. C'était des gens engagés.

F. S : Je vois. Pour revenir à nos propos, voici comment je les résume: les agents ont cette chose irremplaçable qui n’est acquise que par l’expérience : la jugeote. Ils ont vus plusieurs époques et savent aller vite tout en étant sachant ne jamais aller trop vite. Sinon, ils ont naturellement développé des stratégies collectives très puissantes et, chose notable, qui s'avèrent aussi d'une grande pertinence en termes de décryptage. Cette puissance collective et cette pertinence dans le décryptage à grande échelle n'avait pas été atteinte par les gens de la fouille programmée... Donc finalement, on ne trouve que des supériorités au gens de l'INRAP…

 

D. G. : Non, ils n’ont pas que des « qualités ». Mais ce sont de vrais pros que j'aimerais pleinement accompagner plus loin encore, dans l’intérêt de la discipline et du plus grand nombre de nos concitoyens...

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