En complément de «Un out of Africa, il y a trois millions d’années», interview de la paléoanthropologue Anne Dambricourt Malassé, partie 2


Le 10 février 2016, j’ai eu le privilège d’interviewer la paléoanthropologue Anne Dambricourt Malassé une heure entière!

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Anne Dambricourt Malassé, du CNRS, travaille à l'Institut de paléontologie humaine, la fondation scientifique faite en 1910 par le Prince Albert Iier de Monaco (1848-1922) pour développer la science préhistorique française. Une équipe de chercheurs français et indiens qu'elle a codirigée vient de d'étudier une scène de boucherie vieille de 2,6 millions d'années près du village de Masol, dans l'État indien du Pendjab, au pied de l'Himalaya. J'ai été si intrigué par le fait que ces traces de charognage semblent comparables à celles que l'on observe dans les scènes de boucherie d'Olduwaï, qui sont humaines mais plus jeunes de 800000 ans, que j'y ai réfléchi longuement dans le billet : Un «Out of Africa», il y a trois millions d'années? Dans ce long texte, je fais preuve de mon prudent conservatisme (!), puisque, après avoir rappelé les tenants et aboutissants essentiels de l'hominisation, j'argumente géologiquement afin de rendre la découverte de preuves de la présence vraisemblable d'hominines pré humains en Asie avant les premières preuves de la même chose en Afrique compatible avec l'idée traditionnelle d'une hominisation seulement en Afrique. Pour sa part, Anne Dambricourt Malassé m'a expliqué dans cette interview pourquoi, selon elle, il est possible d'envisager aussi qu'une partie de l'hominisation ait pu avoir lieu en Asie. Si vous avez lu la première partie de cette conversation approfondie, vous serez passionné d'en lire la seconde partie qui suit.

ADM: = Anne Dambricourt Malassé ; FS: = François Savatier ; NDB = Note du blogueur

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F.S. : L’hominisation est le processus évolutif au cours duquel nos ancêtres sont passés de la forme de grands singes à celle d’homme. Il a commencé il y a quelques 6 millions d’années, mais le passage de la forme australopithécinée à la forme humaine en est une étape majeure. Qu’est-ce que les constatations faites à Masol impliquent quant cette étape ? Cette partie de l’hominisation s’est-elle produite en Afrique ?

A.D.M. : Incontestablement, les autsralopithèques sont des hominiens. Elle s'est donc produite en Afrique d'autant plus qu'il existait en Afrique de l'Est de grands anthropoïdes, de grands singes, que l'on appelle entre autres Dryopithecus ou Proconsul. Brigitte Senut du Muséum et Martin Pickford du Collège de France, en ont trouvé jusqu'à 23 millions d'années. Donc des grands singes sont présents en Afrique déjà depuis 23 millions d'années. Cette région de l'Afrique a également livré le fameux Orrorin, qui montre de par son fémur une aptitude à la locomotion bipède, non exclusive, mais en tout cas fréquente. Donc des espèces de grands singes étaient préadaptées à une locomotion bipède permanente en Afrique il y six millions d'années déjà. Cette adaptation comportementale à une bipédie fréquente existait avant le redressement du système nerveux embryonnaire. Elle deviendra permanente après l'évolution de toute la structure cranio-sacrée liée au redressement du système nerveux, déjà visible à la naissance puisque son origine est embryonnaire.

 

F.S. : Mais en Asie, on a aussi trouvé une espèce de grand singe nommée Sivapithecus, je crois. Comment le placer par rapport aux grands singes africains préhumains?

A.D.M. : Jusqu'à présent, on considère que les grands singes sont apparus en Afrique vers 23 millions d'années à partir de petits singes anthropoïdes, connus en Égypte et nommés Aegyptopithecus, ou Propliopithecus, dont on a des fossiles à partir de 35 millions d'années. Ensuite, à la faveur de la tectonique des plaques, des grands singes aurait quitté l'Afrique en gagnant l'Eurasie avant 14 millions d'années, les plus vieilles espèces asiatiques de grands singes sont connues dans les Siwaliks un peu avant 13 millions d'années. Partant de ces fossiles classés dans le genre Sivapithecus, certaines espèces vivant dans la grande plaine sous-himalayenne auraient migré vers la Chine du sud, dans le Yunnan et l'Asie du sud-est, notamment en Birmanie et en Thaïlande.

 

F.S. : C'est-à-dire dans la bande tropicale?

A.D.M. : On reste dans la bande tropicale, oui.

 

F.S. : Si pareille sortie d'Afrique a pu se produire chez les grands singes avant 14 millions d'années, une autre a-t-elle pu avoir lieu plus tard pour des hominiens?

A.D.M. : Disons que Masol étant très proche d'une zone paléontologique riche en grands singes avec deux genres, le Gigantopithecus (devenu Indopithecus) et Sivapithecus avec cinq espèces, il me semble nécessaire d’en tenir compte. Parmi ces espèces, certaines sont probablement liées aux ancêtres des orangs-outangs, d’autres aux Lufengpithèques et autres espèces de Chine comme le Gigantopithèque, et d’autres encore dont on ne sait ce qu’elles ont donné, se sont éteintes… Mais avant d’aller chercher une espèce du genre Homo depuis le Malawi, à des milliers de kilomètres où les plus anciens fossiles sont reconnus sans générer de controverse à moins de 2,6 millions d'années, pourquoi ne pas envisager qu’il y ait eu également en Asie cette complexification de tout le système nerveux central qui provoque le redressement du corps au cours de sa formation intra-utérine ? C’est ce processus qui est à comprendre. Ce mécanisme évolutif est encore incompris. Ce fut une mutagenèse qui concerne tout le développement du système nerveux et son enveloppe squelettique… Pourquoi limiter a priori aux anthropoïdes vivant en Afrique ces mécanismes intéressant depuis des dizaines de millions d’années la complexité croissante du système nerveux ? Pourquoi ce type de mutations ne serait pas possible parmi les espèces de grands singes arrivés en Asie depuis au moins 14 millions d’années ?

 

F.S. : Est-ce là l’hypothèse la plus parcimonieuse ?

A.D.M. : Non, ce n’est pas la plus parcimonieuse, si l’on se fonde uniquement sur les fossiles d’hominiens connus et si l'on postule l'impossibilité génétique des espèces de grands singes asiatiques de voir leur système nerveux se complexifier dans les mêmes conditions de changements écologiques. Mais il faut tenir d'un biais géophysique, la Rift Valley (NDB : le grand rift africain) est une tectonique qui étale ses couches fossilifères. L’absence de fossiles entre Masol et Bilaspur peut s’expliquer par la tectonique inverse qui a considérablement compressés et redressées les couches fossilifères. Il existe certainement des proches fossilifères en profondeur et qui sait ce qu'elles contiennent comme primates ? Le seul recours est donc d'envisager une deuxième phase d’expansion vers l’Asie avant 2,6 millions d’années, suite à une nouvelle phase d’hominisation, j’entends une accentuation du redressement du système nerveux central qui cette fois a atteint la verticalité – les hominiens, ou bipèdes exclusifs. Nous avons affaire à des processus qui se déclinent à plusieurs niveaux, l’adaptation locomotrice et alimentaire qui domine majoritairement les modèles (arboricolisme, fréquence du déplacement au sol en mode bipède, régimes omnivores ou frugivores) mais aussi et surtout la morphogenèse, très rarement prise en considération alors qu'elle est tributaire de la complexification du système nerveux central et de son redressement avant la naissance. C’est ce double processus qui est incompris, et à peine formulé. Envisager un deuxième foyer d’hominisation en Asie demande certes de réfléchir à ces mécanismes plus complexes, de compliquer les modèles. La parcimonie imposée par l'absence de fossiles ne m’apparaît pas ici, un critère scientifique car elle imposerait une limitation à la réflexion. Il s’agit donc d’une hypothèse de travail qu’il faut envisager parallèlement à un foyer unique. Même si elle fait bouger les contours de nos modèles, il serait déraisonnable de la laisser de côté dans la mesure où, encore une fois, l'objectif est la compréhension des mécanismes très complexes de cette évolution dans certaines conditions environnementales adéquates. Pour ma part, je l’accepte a priori, en Asie comme en Afrique…

 

F.S. : Du reste, l’idée qu’une partie de l’évolution qui a conduit aux hominiens est à l’homme se serait produite en Asie n’est pas nouvelle. On a, je crois découvert de minuscules espèces arboricoles de singes vieilles de quelque 40 millions d’années en Lybie, dont on s’est demandé s’il ne s’agirait pas d’ancêtres des grands singes africains… Or ces espèces partageaient des caractères avec les singes asiatiques d’époque comparable, de sorte que l’on se demande s’ils ne sont pas d’origine asiatique (lire à ce propos L’homme descend-il d'un primate passé d'Asie en Afrique ? sur le site de Pour la Science)… Cela va aussi dans le sens de suggérer qu’il y a une communauté de milieu entre les deux continents, et que pourvu qu’il y ait eu des couloirs de migration…

A.D.M. : Voilà, cette idée est poursuivie par une équipe de Poitiers, celle de Jean-Jacques Jeaeger, qui travaille en Birmanie et qui y a trouvé des espèces de singes, et non plus des «prosimiens»… Mais cette école rejoint comme la grande majorité des paléoprimatologues, le paradigme africain des origines du genre Homo sur la base des modèles adaptatifs classiques. Comme ailleurs, la morphogenèse embryonnaire n'est pas encore prise en compte. Certaines espèces de primates « prosimiens » (NDB : les prosimiens regroupent des espèces de primates dont les origines sont plus anciennes que les simiens, c’est-à-dire les singes dont descendent les hominiens) sont vues comme des ancêtres des simiens, des vrais singes… Celles-ci ressemblent au Tarsier actuel des îles du Sud-Est (Bornéo etc..). De sorte que les plus vieux singes seraient connus, si je ne me trompe pas, en Birmanie. Donc si les singes sont apparus en Asie du sud vers 39 millions d'années, et que l’on en retrouve à 35 millions d'années en Afrique du nord, notamment au Fayoum, le mouvement se serait fait de l’Asie vers l’Afrique. Vers 23 millions d'années c'est l’apparition des grands singes sur le continent africain, dont certains sont à l'origine des hominiens connus vers 4 millions d'années avec Australopithecus

Qui est l'ancêtre d'Homo à plus de 3 millions d'années? C'est la question que soulève la découverte de Masol. Où est le foyer de son émergence? Étaient-ce les régions des grands lacs du Rift comme au Malawi ? Un nouveau mouvement inverse aurait conduit des populations de la plus vieille espèce du genre Homo de l’Afrique vers l’Asie avant le Quaternaire, c'est cela qu'impose le paradigme actuel des origines des cultures de type humain en Asie. Il s'imposait de lui-même à 2 millions d'années, mais avant 2,6 millions d'années, c'est quand même un grand bouleversement. Nous étions les premiers avec mes collègues à vouloir nous assurer de l'authenticité de cette découverte.

 

F.S. : Associer l’Asie à des origines primates du genre Homo n’a donc rien de nouveau. Elle est déjà présente. Non seulement, elle n’est pas ridicule. Elle est ancienne.

A.D.M. : C’est même la plus ancienne.

 

F.S. : Pour autant, c’est le fait d’accepter qu’il y aurait eu en Asie des activités hominiennes à 2,6 millions d’années, qui est extrêmement provocant pour le paradigme actuel.

A.D.M. : Oui. Et à commencer pour mon équipe. Mais nous avons accepté l'évidence des faits après sept années de recherche pluridisciplinaire.

 

F.S. : Alors quelle sont les implications de cette constatation sur la façon dont nous devons reconsidérer l’histoire de l’hominisation si nous restons dans le paradigme out of Africa ?

A.D.M. : Le fond ne change pas. L’évolution que l’on cherche à comprendre est toujours la même. Toutefois, et cette démarche n'engage que moi, je considère qu'en recherche fondamentale l'attitude scientifique consiste à envisager toutes les hypothèses, surtout lorsqu'elles s'appuient sur d'autres découvertes encore absentes du paradigme en vigueur. Il est légitime de se demander si les processus de l’hominisation ont pu se produire en Asie et en Afrique. Cette question m’intéresse.

 

F.S. : Connaissez vous d’autres exemples d’apparitions simultanées des mêmes caractères dans deux endroits différents ?

A.D.M. : C’est ce que les paléontologues nomment la convergence, ou plutôt l'évolution parallèle…

 

F.S. : Oui, mais j’en connais des exemples, mais diachroniques (NDB : ce qui veut dire que les mêmes caractères similaires auraient été sélectionnés deux fois, mais pas au mêmes époques), mais pas synchrones.

A.D.M. : …oui, de coadaptations, d’adaptations similaires. Pour le redressement d'origine embryonnaire, je connais justement le cas du Zinjanthrope de 1,75 millions d'années en Afrique de l'Est, également nommé Paranthropus boisei, et du Paranthropus robustus en Afrique du Sud de 2 millions d'années. Sur ces deux crânes, la zone proche de l'hypophyse est très redressée. Or ils sont plus tardifs et dérivent parallèlement et probablement d'espèces d'Australopithèque.

 

F.S. : Ce serait un phénomène surprenant, car on se dit qu’il est plus parcimonieux justement d’imaginer la circulation d’une même espèce. Ces deux espèces différentes qui seraient apparues en deux endroits différentes auraient-elles été interfécondes ? Si oui, auraient-elles pu fonder ensemble la population des Homo erectus eurasiatiques que l’on observe plus tard ? Autant de questions auxquelles, dans l’hypothèse d’un foyer asiatique d’hominisation, nous ne pouvons répondre à ce stade. Or elles sont cruciales pour interpréter les fossiles que l’on trouve en Eurasie à partir de deux millions d’années… Là pour le moment, nous sommes complètement dans le domaine hypothétique…

A.D.M. : Complètement,…

 

F.S. : Il me semble que là où votre découverte change vraiment la donne pour le moment, c’est en ce qui concerne la chronologie de l’hominisation.

A.D.M. : En effet, ces observations nous invitent donc à repousser dans le temps l’émergence du genre Homo, ce que Yves Coppens nomme l’ «(H)omo event».

 

F.S. : Notamment à cause du site chinois où l’on a trouvé un pré erectus de l’ordre de 2 millions d’années d’âge?

A.D.M. : Ce sont les 2,6 millions d'années qui repoussent cette date. En Chine, dans le Yunnan, où les couches ne sont pas compressées comme dans les Siwaliks créant une énorme lacune fossilifère entre 8 et 2,6 millions d'années, il existe des espèces de grand singe entre 7 et 6 millions d'années. J'ai vu des mandibules, des crânes et un fémur, il existe au moins un genre Lufengpithecus, dont la face présente des caractéristiques communes avec l'orang-outang, et d'autres faces différentes. Mes collègues chinois les attribuent à au moins un genre de grand singe, en insistant sur les caractéristiques d'une tête fémorale plus  «bipède» que chez n'importe quelle espèce actuelle, gorille, chimpanzé, orang outan... C'est la même période qu'Orrorin. Donc il y à 6 millions d'années, l'usage de la bipédie occasionnelle était fréquent et mieux visiblement mieux adapté au niveau de la ceinture pelvienne, aussi bien en Afrique qu'en Asie.

 

F.S. : Si on résume : nous avons la découverte d’une industrie lithique à 3,3 millions d'années à Lomekwi 3, que l’on ne peut attribuer à un Australopithéciné tant qu’on n’aura pas trouvé de restes d'Homo aussi vieux… Nous avons des traces de boucherie à 3,4 millions d’années à Dikika en Éthiopie, que l’on attribue sans trop savoir à quelle espèce d'Australopithèque, deyiremeda ou afarensis. Cela désigne néanmoins au-dessus de 3 millions d’années un stade d’évolution………

 

A.D.M. : … du redressement du système nerveux central et consécutivement des capacités cognitives…

F.S. : …qui néanmoins peut pas non plus être attribué à l’homme tant qu’on n’a pas trouvé de forme humaine aussi vieille ? Nous avons enfin à 2,6 millions à Masol en Asie des traces de boucherie et très probablement une industrie associée qui traduisent un state évolutif, une habileté de la main, des capacités cognitives qui vont avec la bipédie permanente et que jusqu’à présent on n’a attribué normalement qu’à l’homme.

A.D.M. : Voilà.

 

F.S. : Donc nous devons passer de 3,3 millions d’années à 2,6 millions d’années d’années, tandis que les plus anciens fossiles humains sont à 2,3 et 2,4 millions d’années. Cela suggère que l’(H)omo event, l’apparition de formes véritablement humaines se serait faite entre 3 millions d’années et 2,5 millions d’années…

A.D.M. : Pour moi, au moins trois millions d’années, le temps que cette première population se stabilise, qu’elle atteigne un équilibre démographique et que la nécessité de quitter sa niche écologique se produise dans ce tout petit effectif. Pourquoi migrer si les ressources alimentaires ne manquent pas? Il aura fallu un ensemble de nombreuses circonstances pour que leurs descendants aient l'occasion de passer en Asie pour s’y trouver vers 2,6 millions d’années…

Maintenant, Australopithecus afarensis n’est plus considéré comme l’ancêtre du genre Homo et je ne vois plus l’Australopithèque, quelle que soit l'espèce, comme le développement embryonnaire ayant évolué en Homo. Cette évolution du redressement embryonnaire du système nerveux a eu lieu: elle a donné le -zinjanthrope et le paranthrope robuste vers 2 millions d'années … Le préanthrope d'Yves Coppens et de Brigitte Senut descendrait d’une autre population de grands singes pré-hominiens, et il pourrait déjà être Homo du point de la morphogenèse embryonnaire.

 

F.S. : Mais on n’a jamais trouvé de candidat !

A.D.M. : Si, c’est le squelette de Kadanuumu, daté de 3,6 en Éthiopie, son étude exhaustive a été publiée en 2015. Les auteurs relèvent les caractères humains modernes. Malheureusement la base de crâne n'a pas été retrouvée. Certains angles liés au redressement embryonnaires sont communs à Homo et Australopithecus, d'autres non, comme les trois canaux semi-circulaires nécessaires au contrôle de l'équilibre vertical. Cette partie du squelette ne laisse aucun doute sur l'embryogenèse, elle est soit Homo, soit australopithécinée.

 

F.S. : Affaire à suivre…

 

 

 

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