Interview de l’écologue Pierre Jouventin à propos de «Un semi-molossoïde, il y a 17000 ans!»

Récemment, j'ai attiré l'attention sur une gravure sur os représentant SELON MOI une sorte de molosse et l'arrière train d'un autre (lire le billet Un semi-molossoïde, il y a 17000 ans!). C'est par hasard que j'ai remarqué la photographie de cette œuvre posée sur une table alors que je visitais un laboratoire de recherche. Elle portait la mention «Os gravé figurant un loup, vers -15000 ans». Toutefois, ce «loup» me semblait bien étrange, en particulier parce que le museau lupoïde lui manquait... Après l'avoir intensément étudié et comparé ce museau à celui de nombre de chiens, je suis parvenu à l'impression très forte qu'il s'agissait bien d'une gueule de molosse, ou, disons, de celle d'un paléomolosse:

À gauche une tête de Berger allemand ; à gauche, la tête du chien préhistorique.

À gauche une tête de chien lupoïde ; à gauche, la tête du chien préhistorique, molossoïde selon moi.

Je sais, je sais, la chose peut ne pas paraître évidente à qui n'est pas familier de l'écologie du loup, dont le museau pointu, a évolué pour mordre, certes, mais aussi pour saisir habilement (ses petits, de petites proies, des baies,… ) ou trier et non pas pour broyer comme la gueule du molosse. Selon Pierre Jouventin, un écologue qui s'intéresse à la domestication, le museau lupoïde est indispensable au loup pour vivre dans la nature (lire son article dans Pour la Science La domestication du loup).

Pierre Jouventin connaît intimement les loups, puisque dans sa jeunesse, il a commis la sorte de folie consistant à élever une jeune louve dans son appartement de ville. A priori, ce cas est unique, et, du reste, aucun connaisseur du loup n'y croit:

Le jeune Pierre Jouventin en promenade avec sa louve (C: Pierre Jouventin).

Le jeune Pierre Jouventin en promenade avec sa louve Kamala, dont on note le museau pointu, très pointu, nécessaire à la vie sauvage. (C: Pierre Jouventin)

Mais cette aventure étonnante a bien eu lieu, de sorte que sa famille, dont deux jeunes enfants, est en quelque sorte devenue la «meute» de la louve Kamala (lire son livre Kamala, une louve dans ma famille ou encore celui qu'il a consacré à nos relations avec les chiens et les chats :Trois prédateurs dans un salon : Une histoire du chat, du chien et de l'homme). D'un côté, Pierre Jouventin, a vite réalisé non sans effroi la puissance de son animal «domestique» par comparaison avec les chiens… normaux, mais cette cohabitation 24 heures sur 24 de sa famille avec un loup lui a aussi permis de découvrir les instincts altruistes de cet animal social. En fait, en a-t-il déduit, les loups avec leur comportement social fondé sur la hiérarchie et leur chasse coordonnée au gros gibier occupe dans la nature exactement la même niche écologique que celle des chasseurs-cueilleurs paléolithiques (à ce propos, lire son article dans Pour la Science La domestication du loup), de sorte qu'il n'est pas si étonnant que les deux espèces aient fini par pouvoir faire cause commune, par fonder des hordes mixtes pourrait-on dire… Cela amène Pierre Jouventin à considérer que chaque espèce a en quelque sorte domestiqué l'autre…

Alors, constatant que mon billet (lire Un semi-molossoïde, il y a 17000 ans!) avait beaucoup intéressé, il était normal que je pense à le faire commenter par Pierre Jouventin. À lire l'interview qui suit, vous découvrirez que l'hypothèse que je propose d'une création des molosses par les nomades d'Asie centrale n'est qu'une possibilité parmi d'autres et que Pierre Jouventin précise aussi le lien que j'établissais entre molosses et guerre… Il trouve un argument de plus à ceux que j'alignais dans La guerre est-elle apparue au Paléolithique? pour faire remonter la guerre au Paléolithique, mais ce faisant, il propose de préciser la définition du Néolithique, pour le faire remonter plus loin, de sorte que la fin du Paléolithique serait en fait néolithique…

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P.J. = Pierre Jouventin

FS: = François Savatier

NDB = Note du blogueur

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François Savatier : Croyez vous à l’authenticité des caractères molossoïdes de cette gravure préhistorique de chien ?

Pierre Jouventin : J’ai plutôt tendance à croire qu’ils sont authentiques pour la raison que les Préhistoriques étaient des naturalistes autrement plus doués que nous, du fait de leur mode de vie de chasseurs ; cela se voit dans les grottes ornées, où ils représentent des détails du corps animal que la plupart de nos contemporains ne connaissent pas. Je ne crois pas qu’ils auraient commis une erreur grossière ou une maladresse, mais bien que l’auteur de cette gravure a sciemment représenté un chien molossoïde.

En fait, ces gens là étaient des éthologistes avant l’heure ; ils passaient leur vie à observer les animaux pour savoir comment faire pour les approcher et ne pouvaient pas ignorer un détail tel la forme d’un museau.

 

F.S : Est-ce qu’un bon chasseur actuel aurait la même connaissance ?

P.J. : Certains chasseurs de notre pays ne sont pas bons naturalistes ce qui est paradoxal. Ce genre de lacune illustre notre déconnexion quasi totale de la nature et la perte de la culture naturaliste que les Préhistoriques possédaient. Depuis le Paléolithique et en particulier depuis la fin de la ruralité, l’humanité a en fait perdu un pan gigantesque de sa culture. Cela explique que certains enfants des villes, à qui l’on demande de dessiner un poisson, tracent un carré de chair surgelée… En revanche, les Préhistoriques étaient des naturalistes très observateurs, de sorte que je serais extrêmement surpris que ces gens qui passaient leur temps dans la nature à observer les animaux, aient pu commettre une erreur en représentant un chien qu’ils voyaient tous les jours dans leur campement.

 

F.S : Quelles sont pour vous les implications de l’existence de molosses, il y a 17000 ans, en termes de chronologie de la domestication ?

P.J. : D’une part, cela montre que, comme on l’a dit, mais encore plus que ce que l’on croyait, le chien est bien le premier animal à avoir été domestiqué et, selon certains préhistoriens qui ont trouvé des crânes de chiens -c’est à dire de «loups» au museau raccourci et donc sélectionnés par l’homme-, dès 35000 ans, soit 25000 ans avant l’agriculture et l’élevage, alors qu’il y a seulement quelques années on parlait d’une domestication vieille de 8000 à 12000 ans !

Deuxièmement, cela montre qu’il y a un décalage énorme entre la domestication du loup, l’ancêtre sauvage du chien, et celle des autres animaux domestiqués. Cela implique que le chien avait une fonction prépondérante auprès des chasseurs-cueilleurs.

 

F.S : Quelle fonction?

P.J. : Celle d’auxiliaire à la chasse évidemment. Longtemps, on a cru que le chien avait été créé par l’homme à partir du croisement de différents canidés par les premiers paysans et éleveurs, mais il est prouvé qu’il l’a été bien avant, à l’époque des chasseurs-cueilleurs, et qu’il descend du loup uniquement. Cela implique que le chien avait un rôle prépondérant dans le mode de vie des chasseurs. Il était l’auxiliaire parfait pour la chasse du gros gibier que nous avons pratiqué en groupe pendant 96% de l’existence d’Homo sapiens, car le loup dont il est issu est comme l'humain un chasseur coopératif de gros gibier. On a constaté que les derniers chasseurs-cueilleurs, s’ils sont aidés par un chien, triplent le produit de leur chasse. Le chien compense les faiblesses du chasseur humain, qui en tant que primate n’a guère d’olfaction et court deux fois moins vite. D’autre part, avoir un chien permettait aussi de garder le campement…

 

F.S : quelles sont les implications des traits molossoïdes en terme d’usage du chien ?

P.J : Ce qui est très intéressant dans le débat que vous avez soulevé avec cette gravure, c’est qu’un molosse, on ne voit pas quel autre rôle cela peut avoir que celui, cette fois, d’auxiliaire à la guerre. Si un loup ou un chien lupoïde mord, un molosse ne lâche pas prise et cisaille les chairs, ce qui est bien plus meurtrier. Les molosses sont des chiens de combat. Ce qui est original dans l’information livrée par cette gravure, c’est qu’elle nous prouve à la fois que les chiens sont anciens mais, plus original et plus controversé, que ce que j’appelle la guerre, c’est-à-dire l’institutionnalisation de la violence, est aussi très ancienne. Cette gravure laisse supposer que dès -15000 ans, les premières guerres étaient apparues. Or la guerre serait plus récente d’après la thèse défendue par plusieurs préhistoriens, dont par exemple Marylène Patou-Mathis, qui constatent que les vestiges de champs de bataille et de massacres n’apparaissent qu’au Néolithique.

 

F.S : Est-ce que pour vous la guerre a pu être en particulier une forme de chasse ?

P.J. : À mon avis, c’est là une manière erronée de poser le problème. Je pense aussi que nous avons été des chasseurs-cueilleurs pendant 190000 ans et des guerriers pendant les derniers 10 à 15000 ans. La violence n’est pas propre à l’homme. L’agressivité existe chez toutes les espèces, car elle est utile pour qu’elles se défendent. En revanche, à l’époque des chasseurs-cueilleurs, d’après ce que disent plusieurs préhistoriens, la violence entre clans se limitait à des escarmouches, parce qu’il n’y avait rien à voler. Quand l’accumulation de grains puis de richesses a commencé au Néolithique, les enjeux sont devenus tels que la guerre a véritablement commencé. C'est pourquoi elle semble être devenue endémique à partir du moment où les humains ont inventé une culture d’élevage et d’agriculture.

NDB: Des indices de guerre sous la forme de chasse à l'homme vue comme une proie existent cependant. À ce propos, lire par exemple l'actualité de Pour la Science Le cannibalisme guerrier de Gough's Cave, qui atteste d'un cas impressionnant de consommation de chair humaine identique à celle d'autres proies et par les mêmes techniques bouchères.

 

F.S : Ce que vous dites suggère que la guerre aurait commencé chez les chasseurs-cueilleurs post glaciaires et que…

 P.J. : J’ai remarqué que vous n’employez pas exactement la même définition de ce qu’est un chasseur-cueilleur que moi. Pour moi, un chasseur-cueilleur est un prédateur humain qui vit en équilibre avec son environnement, c’est-à-dire en prélevant des ressources dans la nature au fur et à mesure qu’il en a besoin et sans les accumuler. En bref, il exploite le milieu comme un animal, c’est-à-dire sans le surexploiter.

Or à partir de -10000 ans ou -15000 ans, on commence à accumuler, notamment par la culture ou l’élevage, de sorte que le vol des réserves peut se développer. À partir de là, tout change et l’on commence à avoir besoin de chiens de combat en plus de chiens de chasse et de garde.

En tant qu’écologue, j’établis une distinction nette entre le chasseur-cueilleur qui vit comme un animal en équilibre avec le milieu et le Préhistorique «récent» – qui existe depuis 10 à 15000 ans – qui lui se sédentarise et entre dans les processus d’accumulation et donc de guerre.

Cette gravure de chien de combat laisserait donc supposer – si du moins sa datation est fiable, insistons là dessus –  que la révolution néolithique est plus ancienne qu’on le dit : dans certaines régions, la transition vers un nouveau système économique à accumulation a pu se faire dès -15000 ans, puisque la guerre existait déjà comme tend à le prouver cette gravure ! On ne peut pas savoir quand exactement on passe du Paléolithique au Néolithique car cela varie selon le lieu, mais ce chien livre un argument pour le reculer dans le temps, puisqu’il montre que le mode de vie a changé : on est passé dans le lieu où elle a été gravée de la violence individuelle à la guerre entre 15000 et 17000 ans avant le présent, ce qui fait beaucoup, du moins si sa datation est exacte!

 

F.S : En ce sens, cela signale que l’on est passé d’une économie de chasseur-cueilleur à une économie de stockage.

P.J. : Oui, c’est une façon de le formuler.

NDB : Traditionnellement, la transition néolithique est définie comme un passage à la production. Pour leur part, des humains sédentarisés dont parlent Pierre Jouventin prélèvent dans la nature plus de ressources qu’ils ne peuvent en consommer pendant la saison de leur abondance, puis les stockent pour en vivre le reste de l’année. Ils ont donc en quelque sorte accompli une sorte de transition néolithique sans production, créant une économie fondée sur le stockage de ressources naturelles. Du reste, ce type d’économie a précédé en nombre d’endroits du monde le passage à l’économie de production, de sorte qu’il peut être considéré (cela semble le point de vue de Pierre Jouventin) comme le premier stade du Néolithique.

Bref, en termes d'écologue, et si cette datation est exacte, ce que la gravure sur os suggère, c’est que le Néolithique a commencé en certains lieux plus tôt que soupçonné, ce que traduit l’existence de chiens de guerre, donc de la guerre, donc celle du stockage, donc celle du Néolithique vu comme une transition sociale avant d'être un passage à la production...

 

F.S : Et quid de l’origine des molosses ? Peut-elle avoir été une affaire de nomades, comme j’ai tenté de le soutenir ?

P.J. : Les préhistoriens se doivent de rester très prudents du fait du peu de preuves existant dans ce domaine scientifique en plein bouleversement qu’est l’étude de la domestication.

Pour y contribuer, l’éco-éthologue que je suis rappelle qu’il est facile de modifier une espèce. De la même manière qu’il est probable que le loup ait été domestiqué en plusieurs endroits, il est possible que des molosses aient été créés dans plusieurs ethnies. Du reste, la diversité des molosses que la lecture de votre essai rend évidente va dans ce sens. Modifier profondément une espèce prend seulement huit générations, comme l’ont montré les expériences du généticien russe Belaïev sur des renards arctiques devenus animaux de compagnie et comme le montrent les éleveurs canins qui créent de nouvelles races.

NDB : Le généticien Dimitri Belaïev a consacré 50 ans de sa vie à tenter de domestiquer des renards (Vulpes vulpes) comme cela a été fait pour les chiens (Canis lupus familiaris). Dans une ferme, où étaient hébergés 3000 renards sibériens, il a sélectionné les individus les plus dociles afin d’augmenter la familiarité des renards avec l’homme. Cette ferme abrite aujourd’hui une population stable de renards modifiés pour être apprivoisés. Ils répondent presque aussi bien que les chiens aux signaux de la main, ce qui montre qu’ils sont habitués à une interaction avec les humains. Toutefois, ces renards sont moins faciles à dresser que des chiens, point que l’on peut rapprocher du fait que les renards sont des animaux moins sociables que les ancêtres des chiens, les loups qui vivent en meutes.

 

 

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