Interview du Paléogénéticien Svante Pääbo, partie 2


Le 6 octobre 2015, j’ai eu le privilège d’interviewer Svante Pääbo une heure !

Voici la deuxième partie de cette passionnante conversation avec le pionnier de la paléogénétique, que je n'avais pas eu le temps de transcrire après l'interview (et ici l'Interview du paléogénéticien Svante Pääbo, partie 1) . Elle contient quelques informations sur les projets scientifiques menés ou laissés de côté par l’équipe de Svante Pääbo et une remarque intéressante sur un métis néandertalien-sapiens découvert en Roumanie.

SP: = Svante Pääbo ; FS: = François Savatier

 

F.S : Pensez vous que La Gran Dolina ou en général le site d’Atapuerca en Espagne sont des tombes ou des pièges à fossiles ?

S. P. : Voilà une question à laquelle des paléogénéticiens ne peuvent répondre !

 

F.S : Oui, mais c’est important d’en discuter pour essayer de savoir. En particulier, il y a eu le cas de ce biface rose qui a été jeté dans la doline comme une offrande funéraire… de sorte que cela pourrait être une tombe.

S.P. : oui, un unique biface…

 

F. S : … de sorte qu’il est difficile de conclure, je sais…

S.P. : oui !

 

F. S. : Mais, nous avons de si grandes lacunes dans le registre fossiles (NDB : entre le site d’Atapuerca et les premiers fossiles néandertaliens, plusieurs centaines de milliers d’années se sont écoulés…) qu’il est important de réfléchir à comment chercher des fossiles. Les gens du passé avaient une relation à la mort différente de la notre : ils pourraient avoir à moitié mangé leurs morts ou en avoir abandonné les restes à l’air libre pour les laisser revenir à la nature…Donc, il se pourrait que pour des raisons culturelles, nous ne trouvions pas de fossiles…

S. P. : Oui, mais d’un autre côté, on pense qu’à El Sidron en Espagne, leurs os d’abord déposés dans quelque mare ont ensuite été entrainés par des écoulements dans la grotte… Oui je pense que comme la plupart de ces gens vivaient dehors, leurs corps ont été déposés à l’air libre, de sorte que nous ignorons où les chercher, et ne pouvons que nous concentrer sur les grottes…

 

F. S : Il y a un tel biais de fossilisation! Et puis, même certains des groupes humains actuels déposent leurs morts à l’air libre où ils les laissent pourrir… ce qui est spirituellement important pour eux… Les gens vivant dans la nature, comme nos ancêtres, faisaient probablement la même chose…

S. P. : Oui, ce biais est un problème général en paléontologie…

 

F.S : Planifiez vous de nouvelles recherches sur les hommes modernes, aussi ? Je veux dire sur des fossiles ultérieurs à il y a 40000 ans ?

S. P : Non. Il y a maintenant une sorte de multiplication explosive des laboratoires qui appliquent nos techniques à cet aspect, de sorte que nous le leur laissons. Nous nous intéressons à la question des contacts entre les tous premiers hommes modernes et les néandertaliens, mais il y a assez d'équipes de qualité qui s’intéressent à des questions telle que la diffusion de l’agriculture, celle des langages européens, l’histoire du Moyen Orient, etc.

 

F. S : À propos des hommes modernes d’avant le dernier maximum glaciaire, par exemple les  Aurignaciens et les Gravettiens… Pensez vous que nous avons des chances de retrouver de l’ADN de ces gens ?

S. P. : Oui, oui. Nous collaborons avec certains laboratoires pour examiner cette possibilité, notamment avec les gens de Jena.

 

F. S : Tant mieux, car il y a une grande question dont il serait intéressant que vous vous occupiez. Apparemment, nous autres les Européens de l’Ouest ne sommes pas des hybrides néandertaliens-sapiens du type de l’individu trouvé dans la grotte roumaine de Pestera cu Oase (NDB : pour tout savoir sur ce fossile, lire l’actualité de Pour la science : Un métissage tardif entre néandertalien et sapiens en Europe). Nous les Européens portons seulement 1,5 % de gènes néandertaliens, ce qui semble signifier que le métissage que montre l’individu roumain n’a pas eu lieu en Europe de l’Ouest.

 

S. P. : Probablement pas. Certes, cet individu en Roumanie a de 11 à 12 % d’ADN néandertalien, mais c’est parce qu’il s’agit d’un individu dont un des arrières arrières grands parents était néandertalien. Bien entendu, il y a eu aussi des individus métissés à ce degré dans notre ascendance européenne, puisqu’à un moment, il a bien fallu qu’on se mélange…

 

F. S : Oui, mais à cette époque, c’est-à-dire il y a quelque 40000 ans ?

S. P. : Hummm, 40000 ans, je ne sais pas,…

 

F. S : Cela pourrait être le cas ?

S. P. : Je ne sais pas, mais il y a d’autres données qui suggèrent que cet individu trouvé en Roumanie n’est pas l’un des ancêtres directs des Européens d’aujourd’hui. Si l’on considère son génome dans son ensemble, on remarque qu’il est aussi proche de celui des Orientaux de l’Est qu’il l’est des Européens… comme s’il y avait eu une dissémination très précoces d’humains modernes, qui se seraient mélangés avec les néandertaliens, mais sans que cette première vague ait réussi à constituer une groupe humain…

 

NDB : Au moment de cette conversation, je n’avais pas conscience que le préhistorien chinois Wu Liu publierait très vite 47 dents d’hommes modernes trouvées dans la grotte de Zhiren en Chine du Sud datant de plus de 100000 ans… (Lire à ce propos mon billet dans Bafouilles archéologiques : Quand Homo sapiens est-il vraiment sorti d’Afrique ?). Peu nombreuse, quoique mobile, cette première couche sapiens en Eurasie a-t-elle fourni le métis OASE 1 ?

 

 

 

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