La guerre est-elle apparue au Paléolithique?


HautAffichePlanèteDesSinges-300La guerre est un ogre qui dévore l'humanité depuis la nuit des temps. C'est-à-dire depuis quand? Depuis le Paléolithique? Oui, mais tout dépend des définitions que l'on adopte pour les mots «guerre» et «Paléolithique». Dans ce qui suit, je les définis de mon mieux, puis aligne les arguments allant selon moi dans le sens de l'invention de l'essentiel de la guerre au Paléolithique.

DE L'IMPORTANCE DE PENSER L'ORIGINE DE LA GUERRE

Il est très important de réfléchir à l'origine de la guerre, car plus un comportement est ancien, plus il s'est inscrit profondément dans les instincts et dans les cultures, de sorte qu'il devient difficile à domestiquer. Or la guerre ne peut qu'être très ancienne étant donnée l'importance majeure qu'elle a pris dans notre vie sociale. Quelques chiffres suffiront à nous convaincre de cette importance.

Dans une étude de 2006, Milton Leitenberg de l'université Cornell a établi qu'environ 231 millions de personnes sont mortes au XXe siècle à cause et au cours de conflits guerriers et dans la plupart des cas suite «à des décisions humaines» pour une population moyenne de l'ordre d'un milliard… Depuis leurs création en 1776, donc depuis quelque 240 ans, les États-Unis ont été en guerre 222 ans soit 93% du temps… La liste des guerres de la France publiée sur le site de Wikipedia cite plus de 80 «guerres et conflits ayant eu lieu sur l'actuel territoire français ou ayant vu la participation de la France sous ses différentes entités», ce qui est peu : il y en a eu bien plus… si l'on réalise que la liste des batailles de l'histoire de France comptabilise à mon estimation (pas eu le courage de compter!) de l'ordre de 700 batailles «importantes» sur le territoire français depuis 2500 ans… Un autre façon de réaliser qu'en Europe en tout cas, nous sommes toujours en guerre est de regarder cette compilation par l'Institut pour la recherche sur la paix à Oslo (PRIO ou Peace Research Institute Oslo) du nombre de morts dans des conflits armés en Europe depuis l'année 1400 (chaque cercle indique un conflit ; la taille des cercles (ou ovales) est indicative du nombre de morts):

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Toutefois, le plus efficace pour réaliser l'importance majeure de la guerre dans notre vie sociale est de méditer la statistique présentée en 2003 par le journaliste de guerre américain Chris Hedges dans son livre What every person should know about war : selon lui, en 3400 ans d'«histoire documentée», il n'y aurait eu que 268 années de paix. Bref, depuis plusieurs millénaires, les humains n'ont passé que 8% de leur temps en paix…

LE PALÉOLITHIQUE ET LE NÉOLITHIQUE

Et avant? Il y a 3400 ans, nous en étions à l'Âge de bronze, c'est-à-dire encore à une période où pour l'essentiel, l'humanité pratiquait le mode de vie néolithique. Avant cela, les humains vivaient au Paléolithique. Précisons ces deux notions, car la guerre est intimement liée à la nature de la vie sociale, de sorte que c'est en fonction des grands stades évolutifs qu'il importe de la raisonner.

Avant d'être une période de temps en effet, le Paléolithique est un stade évolutif de l'humanité : celui de la prédation. Pendant le Paléolithique, les humains vivaient de chasse et de cueillette et en petits groupes nomades. Il est suivi par le Néolithique, stade évolutif pendant lequel les humains, tout en continuant à prédater, se mettent aussi à produire pour subsister. Pendant le Néolithique, les humains vivaient de chasse et de cueillette, mais aussi et de plus en plus d'élevage et d'agriculture ; leur communautés sont plus grandes et installées sur un territoire défini. Selon moi, le Néolithique ne se termine vraiment que lorsque les humains cessent de vivre (et de se vivre) dans la nature pour vivre (et se vivre) au sein de sociétés gouvernées, en d'autres termes au sein d'États. Aujourd'hui, seuls de rares Papous ou aborigènes adamans ou australiens vivraient encore au Paléolithique. D'autres humains vivent encore au sein de petites sociétés néolithiques, ou du moins pratiquant un mode de vie encore assez néolithique, mais la très grande majorité de l'humanité vit au sein de sociétés étatiques de diverses échelles, qui forment ensemble la grande société mondiale.

Si l'on suppose qu'il y a des humains depuis environ deux millions d'années et que la prédation comme seul mode de subsistance le cède à la production/prédation, il y a quelque 10000 ans, alors l'humanité a été exclusivement paléolithique pendant 99,5 % de son temps d'existence. Ne serait-ce que pour cette raison, on s'attend davantage à ce que l'humanité ait développé la plupart de ses comportements archaïques (quasi instinctifs) pendant les 99,5% de son existence que représente le Paléolithique, plutôt que pendant les 0,5% de temps restant.

Ne serait-ce que pour cette raison, la guerre semble d'origine paléolithique. Toutefois, pour en être davantage certain, il importe de définir correctement ce phénomène. Comme nous allons voir, ce n'est pas évident, de sorte que je vais finir par en appeler à nos tripes…

DÉFINIR LA GUERRE

Donc tout dépend peut-être de la façon dont on définit la guerre. Comme nous allons voir, les principaux dictionnaires en usages n'en contiennent aucune définition simple, claire et valable à toutes les époques.

Dans une première définition, le Trésor de la langue française dit que la guerre est toute situation conflictuelle entre deux ou plusieurs pays, états, groupes sociaux, individus, avec ou sans lutte armée. Une définition très générale, qui explique que l'on parle de guerres économiques, sociales, intellectuelles, etc., mais qui semble trop abstraite pour s'appliquer au Paléolithique. Pendant cette longue période en effet, les genres de conflit possibles ont dû être très peu nombreux, de sorte que cette généralisation actuelle du concept de guerre soit assez précise pour servir à notre enquête sur l'origine paléolithique de la guerre.

Recherchons une définition moins généralisante. Dans sa seconde acception du terme, le Trésor de la langue française nous offre une autre version: Rapports conflictuels qui se règlent par une lutte armée, en vue de défendre un territoire, un droit ou de les conquérir, ou de faire triompher une idée. À nouveau, cette définition semble mal adaptée à une période archaïque telle que le Paléolithique : la notion de droit n'y existait sans doute guère, ni celle de territoire et l'on voit mal des chasseurs-cueilleurs se battre pour imposer leur religion (une idée) à un autre groupe... alors que le travail nécessaire à leur survie les occupaient déjà la plupart du temps... Et puis, une lutte non armée peut aussi être guerrière... Et comme le savent bien tous ceux qui pratiquent une boxe ou un autre art martial à mains nues, les êtres humains sont dotés d'armes naturelles... Donc toujours armés, même quand ils sont désarmés?

Nous voyons que la définition de la guerre de notre grand dictionnaire de référence est abstraite et sous l'influence manifeste de notre expérience récente de la guerre. Elle est en un mot anachronique s'agissant du Paléolithique.

Dès lors, recherchons le bon sens entre nous. Consultons cette grande encyclopédie populaire qu'est Wikipédia: La guerre se définit comme un état de conflit armé entre plusieurs groupes politiques constitués, comme des États, désignés alors comme ennemis ou belligérants, nous dit le Wikipedia français. Hummmm, même défaut: tous les conflits ne sont pas armés... Et puis, tous les groupes ne sont pas politiques. Un groupe c'est un groupe. C'est plusieurs personnes qu'unit un lien social, qui n'est pas forcément politique... Une fois de plus, cette définition semble bien anachronique s'agissant du Paléolithique.

Cependant, avant de rechercher par nous mêmes une définition de ce si ancien concept de guerre, allons voir comment les anglophones - qui sont un groupe plus nombreux que nous - se sont entendus pour le définir dans leur Wikipedia: War is a state of armed conflict between societies. Que voilà une définition efficace! Simple, elle est fondée sur la notion de société, qui est en effet commune à toutes les époques de la vie humaine. Au Paléolithique, la société d'un être humain était le clan dont il faisait partie, qui comportait une quarantaine de personne typiquement a-t-on estimé, mais a pu en comprendre jusqu'à 100 parfois.

Toutefois, cette définition des anglophones est toujours anachronique, puisqu'elle limite la guerre aux conflits armés. Oui, la plupart des guerres sont armées, mais des guerres à mains nues sont possibles; et des gens ne portants pas d'armes, sont par définition désarmés. Bref, pour pouvoir interpréter les indices de guerre que nous avons pour le Paléolithique, il nous faut une définition de la guerre qui convienne aussi bien pour décrire un conflit d'aujourd'hui interétatique ou pas et un conflit entre des hominiens à un stade évolutif comparable à celui des chimpanzés, dont on sait bien que leurs groupes se livrent des guerres féroces.

Alors renseignons chez nos meilleurs amis d'aujourd'hui et ennemis d'hier, avec qui nous avons tant fait la guerre:

Krieg ist ein organisierter und unter Einsatz erheblicher Mittel mit Waffen und Gewalt ausgetragener Konflikt, an dem oft mehrere planmäßig vorgehende Kollektive beteiligt sind. Ziel der beteiligten Kollektive ist es, ihre Interessen durchzusetzen. Der Konflikt soll durch Kampf und Erreichen einer Überlegenheit gelöst werden. Die dazu stattfindenden Gewalthandlungen greifen gezielt die körperliche Unversehrtheit gegnerischer Individuen an und führen so zu Tod und Verletzung.

Là tout y est, mais ce n'est pas simple! Vous comprenez n'est-ce pas? Ah, les effets du regrettable abandon de l'allemand par l'Éducation nationale sont déjà passés par vous? Bon, je tente de vous traduire alors:

La guerre est un conflit organisé mené avec des moyens considérables par les armes et la violence, auquel prennent part souvent plusieurs communautés (collectifs) agissant de façon planifiée. Le but des communautés en conflit est d'imposer leurs intérêts. Le conflit est censé être résolu par le combat et l'obtention d'une position dominante. Les actions violentes qui se produisent pendant la guerre visent l'intégrité physique des individus ennemis afin de provoquer des blessures ou la mort.

Tout y est : la notion de communauté (Kollektiv, un mot un peu abstrait en allemand), c'est-à-dire de groupe, donc de clan ; la notion de violence visant la mort de l'ennemi ; la recherche d'une position dominante, but de la guerre; le caractère planifié de la guerre…

Bon, parvenu à ce stade, employons une méthode plus simple pour définir ce qu'est vraiment la guerre: interrogeons nos entrailles pour savoir ce que c'est pour nous. Nous? La guerre, c'est «eux» ou «nous», vous le ressentez? Elle suppose donc au moins un autre groupe en présence. Le «ou» exprime un absolu qui montre que l'autre groupe est prêt à nier notre existence collective, et pour y parvenir notre existence individuelle aussi : en d'autres termes, l'autre groupe est prêt à «nous» tuer, et c'est pour cela que nous devons «les» tuer avant. Par ailleurs, il est clair qu'ils sont ensemble contre «nous», de sorte que nous devons être ensemble contre «eux», c'est-à-dire que nous devons nous organiser. Finalement, il reste un point que la définition allemande n'évoque pas clairement, mais qui est évident dans notre expérience : les ennemis, s'ils sont prêts à nous tuer, le sont aussi à nous piller (ce qui revient parfois à nous tuer). Cela, la définition allemande ne le contenait pas, mais cela va sans doute sans dire, puisque Français et Allemands n'ont cessé de se piller puis de s'obliger mutuellement à des «réparations» au cours des guerres franco-allemandes du XIXe et du XXe siècle.

De cette introspection dans nos entrailles résulte que la guerre est  :

Tout conflit entre deux groupes humains ou plus, mené par l'un au moins de façon à la fois homicide et organisée dans le but de piller et/ou de prendre le dessus sur l'autre ou les autres.

PREMIÈRE GUERRE PALÉOLITHIQUE : LA CHASSE A L'HOMME

Les Paléolithiques se sont beaucoup mangés entre eux. Les restes humains portant des traces de découpe bouchère sont nombreux, même pour des époques reculées. Or il existe deux types d'anthropophagie : l'endocannibalisme et l'exocannibalisme. Le premier, la consommation d'individus de son groupe, est le plus souvent considéré comme rituel : je mange ma grand-mère pour en retenir quelque chose. L'exocannibalisme aussi peut être rituel : je mange un ennemi pour en acquérir la force. Il peut aussi être alimentaire : je consomme une proie humaine comme je consommerai une proie animale.

Des cas avérés de cannibalisme existent en Europe dès que notre continent est habité par des hommes, notamment dès Homo heidelbergensis, l'ancêtre des néandertaliens. Les néandertaliens successeurs des heidelbergiens nous ont aussi légué de nombreux indices d'anthropophagie. Dans plusieurs cas, ce cannibalisme est alimentaire à l'évidence puisque les os humains portant des traces de découpage, de broyage visant à récupérer la moelle, voire de mâchonnage ont été retrouvés mêlés à des os animaux traités de la même manière. C'est par exemple le cas à la Caune de l'Arago (Homo heidelbergensis il y a 500000 ans), dans la grotte de Krapina en Croatie (néandertaliens d'il y a 130000 ans), ou encore chez les Magdaléniens de Gough Cave en Angleterre (hommes modernes, il y a 18000 ans) :

En haut à gauche, un fragment d'une mandibule humaine ; en haut à droite, celui d'un cerf (Cervus elaphus) ; en bas à gauche, un fragment de mandibule de cheval sauvage (Equus ferus) ; en bas à droite, un fragment de mandibule de lynx boréal (Linx linx). (C: S. Bello, Natural History Museum, Londres)

En haut à gauche, un fragment d'une mandibule humaine ; en haut à droite, celui d'un cerf (Cervus elaphus) ; en bas à gauche, un fragment de mandibule de cheval sauvage (Equus ferus) ; en bas à droite, un fragment de mandibule de lynx boréal (Linx linx). (C: S. Bello, Natural History Museum, Londres)

Cet exemple est particulièrement frappant, puisqu'un mandibule humain  a été traité comme ceux de divers animaux afin d'en extraire la moelle, une source d'énergie prisée dans le froid climat postglaciaire de la Grande Bretagne d'alors. Plus étonnant encore, les crânes de plusieurs individus ont aussi été préparés suivant une technique très maîtrisée (habituelle), pour servir de coupes à boire! Pour avoir tous les détails, vous pouvez par exemple lire Le cannibalisme guerrier de Gough cave dans Pour la Science. Ainsi, à Gough Cave et ailleurs, il est souvent arrivé que des carcasses humaines soient traitées comme des carcasses de proies animales. Pourquoi, sinon, parce que leurs propriétaires étaient aussi des proies?

Clairement, le cannibalisme de Gough cave était au moins en partie alimentaire. Son intérêt alimentaire a pu être doublé par un intérêt symbolique (rituel), mais il n'en demeure pas moins que les chasseurs-cueilleurs magdaléniens de Gough Cave semblent avoir consommé leurs semblables comme ils consommaient les (autres) animaux. On peut douter du fait qu'ils consommaient ainsi des membres de leurs propres clans, de sorte qu'il semble très vraisemblable qu'ils chassaient aussi l'homme quand l'occasion se présentait, voire qu'ils recherchaient ces occasions de se procurer de la chair humaine pour des raisons culturelles qui nous échappent aujourd'hui. La chasse à l'homme étant une action organisée et homicide visant à piller les corps des hommes d'un autre groupe, elle constitue suivant la définition élaborée par nos tripes une première forme de guerre paléolithique:

Des guerres interclaniques visant à se procurer de la chair humaine ont donc eu lieu au Paléolithique.

DEUXIEME GUERRE PALEOLITHIQUE : LA CHASSE À LA FEMME

Quelles autres formes de guerres de pillages, les Paléolithiques sont-ils susceptibles d'avoir aussi pratiquées? Probablement le pillage des femmes des autres clans. Cela, toutefois n'est pas prouvé, mais seulement très vraisemblable, comme je vais tenter de le mettre en lumière.

Un clan de chasseurs-cueilleurs peut être considéré comme un méta-organisme cherchant à se perpétuer, donc à se reproduire. Typiquement, une horde paléolithique a pu comprendre 35 personnes, dont 10 chasseurs adultes, 10 enfants dont 4 adolescents (plus de 11 ans), cinq anciens ou anciennes (la plupart des femmes) et donc une dizaine de femmes en âge de produire des enfants. Comment réagissait le clan quand une maladie, la mort de femmes en couche ou un accident de chasse le privait de trois de ses femmes en âge de procréer ? Sa survie pouvait en être compromise à moyen terme, et cela amenait le clan à chercher à s'adjoindre des femmes en âge de se reproduire. C'était d'autant plus vital que la mortalité infantile devait être grande au Paléolithique, étant donné que la médecine moderne ne l'a faite décroître qu'au XXe siècle…

Toutefois, la disparition accidentelle de reproductrices n'était pas la principale raison de la nécessaire recherche de femmes en âge de se reproduire au dehors du clan. Un puissant instinct, l'effet Westermark, pousse les individus à éviter l'inceste. Cet effet constaté empiriquement produit ils tendent à éprouver beaucoup plus d'intérêt amoureux et/ou sexuel pour les partenaires qui ne sont pas issus de leur groupe. S'ils en ont la possibilité, ils tendent à préférer les unions exogames aux unions endogames; gageons que dans une petite société clanique, cet effet est extrêmement fort. Il pousse les jeunes hommes à rechercher leurs compagnes dans les clans alliés (notamment les clans apparentés), ou, si impossible, à les enlever dans des clans étrangers.

Par ailleurs,une contrainte biologique rend cette recherche à l'extérieur impérative : aucune société d'une quarantaine de personnes ne peut survivre biologiquement très longtemps sans un minimum d'exogamie. Du reste, un fort indice de l'existence de cette préoccupation chez les néandertaliens a été découvert dans la grotte d'El Sidron en espagne : une cellule familiale patrilocale (les femmes viennent vivre dans le clan des hommes) constituée par trois hommes, trois femmes, trois adolescents et trois enfants. Or tandis que les hommes avaient le même génome mitochondrial, donc la même mère, les femmes avaient trois génomes mitochondriaux différents, donc trois mères différentes (pour en savoir plus sur cet extraordinaire cas, lire dans Pour la Science Une cellule familiale chez Néandertal de Jean-Jacques Perrier). Or les néandertaliens étaient si peu nombreux, que trouver dans les environs trois femmes pour trois frères revenaient à gagner au loto, sauf peut-être si l'on forçait la chance…

Pour autant, les échanges de femmes entre clans sont si vitaux qu'ils ont dû être organisés depuis très longtemps afin de rendre possible la survie des clans. Le cas des Gravettiens, c'est-à-dire des hommes modernes vivant en Europe avant le dernier maximum glaciaire il y a quelque 20000 ans avant le présent, montre que ces chasseurs-cueilleurs, avaient établi des réseaux d'échanges d'une portée de plusieurs centaines de kilomètres (lire à ce propos, Les réseaux d'échange à l'époque gravettienne, par le préhistorien Luc Moreau dans Pour la Science). On sait que les femmes y circulaient parce que chez les Gravettiennes d'une certaine époque, la mode courait de se composer des coiffures à l'aide de certains coquillages d'une espèce bien précise. Or plusieurs sources existaient pour ces coquillages, certaines marines et d'autres fossiles, de sorte que l'on pu retracer le passage de «Gravettiennes parisiennes» (portant des coquillages marins) chez les «Gravettiens belges» (portant les mêmes coquillages, mais fossiles).

Comment des femmes élevées dans un clan du bassin parisien se sont elles retrouvées outre Ardennes? Parce qu'elles avaient été enlevées? Probablement pas. La guerre est trop coûteuse, surtout à de telles distances et quand on marche à pied... Le plus probable est que les Gravettiens avaient mis au point quelque sorte de dispositif culturel leur permettant d'échanger entre clans des femmes en âge de se reproduire. Cette invention sociale illustre la complexité sans doute insoupçonnée des sociétés gravettiennes, si avancées qu'elles avaient déjà inventé une forme d'exogamie à grande échelle.

Toutefois, ce progrès social illustre une fois de plus l'importance vitale des échanges de femmes pour les clans de chasseurs-cueilleurs. C'est cette importance vitale, qui rend la prédation de femmes très probable, dès que les systèmes pacifiques d'échange n'aidaient pas, tandis que nécessité d'assurer la survie du clan se faisait sentir. Après tout, puisqu'un clan de chasseurs-cueilleurs est un méta organisme vivant de prédation, son réflexe premier quand lui manquait une ressource aussi vitale que des reproductrices, devait être de pratiquer la prédation plutôt que la diplomatie, et donc la prédation de femmes aussi.

Le comparatisme ethnographique nous livre aussi des arguments allant dans ce sens. Cette méthode consiste à supposer que les cultures de chasseurs-cueilleurs sub historiques (observées par les Européens au cours de leur expansion mondiale) seraient comparables aux cultures paléolithiques de chasseurs-cueilleurs, lorsqu'elles vivent seulement de prédation à l'aide de techniques similaires aux techniques paléolithiques.

Or le rapt de femmes étrangère se pratique au sein de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs, que cela soit en Papouasie-Nouvelle Guinée que dans l'Amazonie du XXe siècle ou encore chez les Indiens des plaines américaines, etc. Du reste, ce comportement, qui semble avoir été planétaire et caractérise aussi toutes les époques qui ont suivi le Paléolithique, renaît facilement spontanément, même au XXIe siècle… Au sein des clans de chasseurs-cueilleurs subhistoriques, il se double d'un intérêt pour les enfants assez jeunes pour pouvoir être facilement adaptés à la culture du clan kidnappeur. Eux aussi sont capturés et ramenés au clan pour y être adoptés. Un exemple particulièrement significatif de ce genre de comportement a été livré par l'histoire d'Helena Valero, une jeune Brésilienne enlevée en 1939 à 11 ans par des indiens fuyant tout contact avec les Blancs. Recueilli par l'ethnologue italien Ettore Bioca, le témoignage de ses 22 ans de vie au sein de diverses tribus indiennes, apparentées, mais en guerre perpétuelle, est en particulier plein de rapts de femmes et d'enfants entre tribus, qui traduisent la tendance guerrière des clans à se renforcer aux dépens les uns des autres.

Bref, il semble logique de penser que la prédation a pu s'étendre au rapt de femmes quand la nécessité s'en faisait sentir, constituant par là une autre forme de guerre de pillage au Paléolithique.

LES GUERRES DE PILLAGE AU PALÉOLITHIQUE TARDIF

Pour que des guerres de pillage aient lieu, il faut qu'il y ait quelque chose à piller. Hors la chair de l'ennemi, ses femmes et ses enfants, un clan paléolithique ne possédait pas grand chose.

Toutefois, on sait que des sociétés complexes sont apparues vers la fin du Paléolithique, par exemple, comme j'écrivais plus haut, au Gravettien (31000 à 22000 avant le présent) avant la glaciation et sans doute encore plus au Magdalénien (18000 à 12000 avant le présent). À ces époques, la densité de population en Europe avait sans doute beaucoup augmenté, ce qui va dans le sens d'une certaine territorialisation des populations. En effet, d'après une reconstruction démographique de la population mondiale depuis le Paléolithique moyen (300000 à 30000 ans avant notre ère) donnée par l'Ined, la population mondiale à l'époque des néandertaliens est de moins de un million d'humains ; la conquête de la planète par Homo sapiens il y a quelque 45000 ans la décuple, de sorte qu'elle aurait atteint 10 millions juste avant le Néolithique ; puis le néolithique l'aurait décuplée encore et elle aurait atteint 100 millions à l'Âge de bronze ; puis… Ainsi, nous voyons que si la guerre consistant à piller les femmes des autres clans a pu jouer un rôle vital à l'époque néandertalienne, elle n'a pu que devenir beaucoup moins importante à l'époque gravettienne et magdalénienne, tandis que les densités de populations plus importante de cette époque ont dû fixer les populations au sein de grands territoires, qu'elles ont peut-être eu à défendre parfois… Moins libres de se mouvoir comme ils voulaient parce que les clans étrangers pouvaient se montrer hostiles, les clans eurent peut-être à protéger des zones de chasses ou de vie.

Or une observation anthropologique va dans ce sens : l'anthopologue social Alain Testart (1945-2013) a en effet souligné qu'un stade évolutif existe entre le stade paléolithique et le stade néolithique : celui des chasseurs-cueilleurs-stockeurs. Il a fait remarquer que les chasseurs-cueilleurs qui disposent dans un territoire de ressources saisonnières tendent à revenir régulièrement les exploiter. Ils développent donc un nouveau mode de vie : celui de chasseurs-cueilleurs stockeurs. Il consiste à se déplacer entre un nombre limité de stations d'exploitation de ressources saisonnières : dans telle rivière, les saumons venus frayer par milliers en été ; là, les migrations des troupeaux de bisons vers l'herbe verte ; ailleurs, les graminées en nappes kilométriques poussant dans la steppe semi-aride au printemps ; là encore, les myrtilles, etc. Or on sait que de la vannerie élaborée existe depuis au moins le Mésolithique (la période qui sépare Paléolithique et Néolithique), de sorte que l'on peut supputer son existence depuis des dizaines de milliers d'années (après tout, on a retrouvé une impression de tissu datant du gravettien et on sait qu'ils cousaient). Donc tout est là, il y a trois dizaines de milliers d'années au moins pour rendre possible le stockage. À quelle échelle? À une échelle sans doute assez grande pour permettre au clan de passer les trois plus mauvais mois de l'hiver… Ce raisonnement s'applique encore plus aux néandertaliens, qui eux traversèrent trois glaciations…

Cette nécessité du stockage implique que les clans sont probablement devenus les usagers plus particuliers de territoires, où chacun savait qu'ils y détenaient leurs stocks de survie, très désirables pour un autre clan affamé, mais pas encore mort…Dans une telle économie paléolithique, des guerres de pillages, non seulement de ressources stockées, mais aussi de femmes et d'enfants deviennent envisageables. Gageons que des guerres de pillage eurent lieu dès le Gravettien, donc que la guerre est endémique depuis au moins trois dizaines de milliers d'années.

Quoi qu'il en soit, nous avons au moins deux exemples de guerres au Paléolithique tardif.

Le premier est celui des deux cimetières de guerres du Djébel Sahaba et de celui de Tushka au Soudan. Là, il y a entre 12000 et 14000 ans, toute une population a été massacrée. Au pied djebel Sahaba, par exemple gisent cinquante neuf individus couchés sur le côté gauche, mains repliées vers la tête, ce qui atteste de soins funéraires. Nombre d'entre eux – au moins trente – ont visiblement été tués par des flèches et d'autres armes. Pour le journal Sciences Humaines (lire l'article Aux origines de la guerre), les archéologues Jean Guilaine et Jean Zammit ont ainsi commenté les constatations faites au Djébel Sahaba : les heurts observés au djebel Sahaba pouvaient avoir pour cause l'appropriation des terres jouxtant le Nil, c'est-à-dire un espace potentiellement fourni en ressources: poissons, gibiers d'eau, mammifères fréquentant un écosystème proche du fleuve. Ainsi, l'existence de ressources régulières au milieu du Sahara aurait entrainé une guerre d'élimination, c'est-à-dire une guerre de pillage de territoire extrême.

Un autre exemple récemment publié – celui du massacre de Nataruk – a ceci de particulièrement intéressant qu'il montre à quel niveau de développement en était déjà la guerre il y a quelque 1000 ans chez des chasseurs-cueilleurs africains. Nataruk est un endroit situé près de ce qui fut une lagune faisant partie du lac Turkana d'il y a quelque 10000 ans. Là, un clan de chasseurs-cueilleurs en a attaqué un autre, d'abord par une volée de flèche puis à la massue. En tout, 27 hommes, des femmes et des enfants ont été tués après avoir été réduits à l'impuissance, puisqu'il semble que certains d'entre eux furent attachés (lire à ce propos Embuscade au Paléolithique tardif sur le site de Pour la Science).

Le crâne fracturé par un coup porté à la tête de l'une des victimes du massacre de Nataruk. (C:Marta Mirazón Lahr)

Le crâne fracturé par un coup porté à la tête de l'une des victimes du massacre de Nataruk. (C:Marta Mirazón Lahr)

Le caractère prédateur de ce massacre est fortement suggéré par le fait que plusieurs des 12 individus dont les squelettes ont été retrouvés complets semblent avoir été délibérément tués après une sélection, puisque leurs mains étaient liées. Le cas d'une jeune femme enceinte, dont le squelette a été retrouvé en position assise et les mains liées aux pieds est particulièrement émouvant. A-t-elle été tuée simplement parce qu'elle était incapable de suivre des attaquants qui emmenaient par ailleurs combien d'individus prisonniers soigneusement choisis?

Les chercheurs ont pu montrer que ce squelette est celui d'une femme enceinte. Il semble qu'au moment de sa mise à mort, ses pieds et ses mains étaient liés. (C:)

Les chercheurs ont pu montrer que ce squelette est celui d'une femme enceinte. Il semble qu'au moment de sa mise à mort, ses pieds et ses mains étaient liés. (C: Marta Mirazón Lahr)

Que conclure du cas de Nataruk? Manifestement, l'attaque s'est produite en appliquant la plus répandue des tactiques guerrières à toutes les époques : une attaque par surprise commençant par une préparation d'artillerie (flèches) suivie d'un choc. Cela suppose non seulement des armes de jets utilisables à diverses distances (flèches, sagaies, pierres…), puis des armes de chocs et une expérience certaine des techniques efficaces pour occire un être humain en le frappant. Cette séquence n'est pas le fruit du hasard, mais d'une stratégie mûrie à l'avance par la planification et l'expérience, ce qui suggère une culture de la guerre.

De même, son objectif prédateur était clair et lui-même poursuivi selon des plans rationnels (sélections suivie d'une mise à mort systématique), qui suppose aussi une vieille expérience de la guerre, et notamment du danger qu'il y a à laisser trop d'ennemis encore vivants lorsque l'on a l'occasion de les éliminer. Une fois encore, cela suggère qu'une culture procédant d'une expérience transgénérationnelle de la guerre existait.

Si l'on prend un peu de distance, on ne peut qu'être gagné en outre par l'impression que la guerre avait déjà évolué depuis longtemps. Pour commencer, à l'époque du massacre de Nataruk, la guerre comportait déjà sa tactique fondamentale la plus universelle : submerger par l'artillerie avant un choc dont les effets doivent être définitifs, notamment en termes de rétorsion.

Ensuite, la guerre, si on la résume à ses grandes activités, qu'est-ce que c'est? Essentiellement de l'infanterie (on se bat à pied au contact), de l'artillerie (on se bat de loin par des armes de jet) et de la cavalerie (on utilise dans ses tactiques et stratégies la masse et la vitesse de véhicules guerriers). La cavalerie ne sera inventée qu'après la domestication d'assez d'animaux coureurs, c'est-à-dire après la domestication du cheval probablement, donc il y a quelque 5500 ans. L'arme de l'air est une version sophistiquée de l'artillerie, comme les missiles intercontinentaux… La cavalerie, par ailleurs, peut être considérée comme une sorte d'infanterie à cheval et procède donc de l'idée essentielle de l'infanterie : aller au contact pour frapper le corps. Que suggère Nataruk quant à l'évolution des activités guerrières? La constatation suivante : l'essentiel de la guerre était déjà inventé et même évoluait depuis déjà longtemps, à savoir l'artillerie (ici à base d'arcs et de flèches, de sagaies, de pierres...?) et l'infanterie (ici armée de massues et de lances).

CONCLUSION SUR L'ORIGINE DE LA GUERRE

Résumons : Les Paléolithiques étaient des prédateurs ; ils ont manifestement prédaté la chair humaine comme la chair animale pendant très longtemps ; ils avaient aussi des raisons vitales de prédater les femmes et les jeunes enfants ; pour survivre, ils ont sûrement dû développer des économies de stockage très tôt, ce qui, à la fin du Paléolithique, a induit semble-t-il une certaine territorialisation des sociétés paléolithiques en nombre d'endroits ; nous avons en effet au moins un exemple de guerre de pillage à la fin du Paléolithique, qui montre que l'essentiel tactique de la guerre avait déjà été inventé ; finalement, 99,5% de l'histoire humaine s'est déroulée au Paléolithique.

Alors, oui, la guerre a été inventée au Paléolithique, du moins la guerre mécanique, celle que l'on mène en portant directement des coups au corps de l'adversaire. Selon moi, elle le fut très tôt, dès le début du paléolithique supérieur il y a quelque 30000 ans, de sorte qu'à la fin du Paléolithique l'artillerie (les armes de jet) et l'infanterie (le combat à pied et en troupes) y étaient déjà largement employées dans nombre de leurs variantes et combinaisons. La course au armements lancée au Paléolithique s'est poursuivie au Néolithique et ensuite, sans que le remplacement du bois par le métal ou d'autres innovations ne changent véritablement quelque chose à l'essence de la guerre. Celle-ci a changé ensuite – au Néolithique sans doute – qu'avec l'invention de la cavalerie, puis – pendant l'Antiquité peut-être –  avec celle la guerre terroriste (une stratégie typiquement nomade utilisée par le faible pour désorganiser le fort),  et après – pendant les Temps modernes – avec l'introduction des guerres biologique et chimique. Elle vient de changer encore avec celle de la guerre robotique à la fin du XXe siècle (pour le moment, les robots guerriers sont surtout des drones autonomes, mais dont le feu est télécommandé).

Bref, la guerre a évolué par accumulation d'innovations techniques, tactiques et stratégiques et ses deux activités guerrières les plus fondamentales et les plus archaïques, l'infanterie et l'artillerie, sont nées au Paléolithique et y ont évolué très longtemps avant d'être complétées par de nouvelles façons de se battre.

 


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