La conquête du grand nord est très ancienne!


L'histoire courante actuellement de la conquête de la planète par Homo sapiens va à peu près comme suit :

La version la plus répandue actuellement de la conquête de la planète par Homo sapiens. On note que la conquête de l'Arctique est située il y a quelque 35000 ans.

La version la plus répandue actuellement de la conquête de la planète par Homo sapiens. On note que la conquête de l'Arctique est située il y a quelque 35000 ans. (C: PLS)

 

Ce scénario est le scénario plébiscité par la communauté préhistorique depuis quelque vingt ans. Déjà une fois, j'ai écrit un billet pour le mettre en doute. J'y avançais qu'une première vague sapiens était probablement sortie d'Afrique il y a plus de 100000 ans pour investir l'Eurasie par le sud, atteignant l'Indonésie et l'Australie (à ce propos lire  : Quand Homo sapiens est-il vraiment sorti d'Afrique? ). Dans ce billet, je vais présenter nombre d'indices qui font penser sans le prouver toutefois, que cette vague a pu aussi investir l'Eurasie du nord bien plus tôt que ce qui est dit dans le scénario plébiscité par la communauté préhistorique.

Ainsi, je tiens pour probable qu'une première vague d'hommes modernes est sortie d'Afrique il y a plus de 100000 ans et s'est répandue en Eurasie, où elle s'est métissée avec les formes humaines qu'elles y croisait. Cette possibilité expliquerait que l'on ait trouvé dans la grotte roumaine de Pestera cu Oase la mandibule d'un métis néandertalien-sapiens mort il y a quelque 43000 ans portant de l'ordre de 8% d'ADN néandertalien. Nommé OASE 1 , l'individu en question était bien plus proche génétiquement des Extrêmes-Orientaux qu'il ne l'est des Européens actuels (lire à ce propos le billet, Un métis européen aux gènes paléo-chinois suggère une histoire du métissage néandertalien-sapiens). Dans mon idée, cet Européen si peu semblable aux Européens d'aujourd'hui (qui ne portent que de l'ordre de 1,5% de gènes néandertaliens) serait le descendant de la toute première population sapiens à s'être métissée en Eurasie, dont la contribution serait plus forte en Extrême Orient. C'est pourquoi, j'ai été ravi récemment d'entendre le paléogénéticien Svante Pääbo aller dans ce sens, lorsque je l'ai interrogé sur OASE 1: il y a d’autres données qui suggèrent que cet individu trouvé en Roumanie n’est pas l’un des ancêtres directs des Européens d’aujourd’hui. Si l’on considère son génome dans son ensemble, on remarque qu’il est aussi proche de celui des Orientaux de l’Est qu’il l’est des Européens… comme s’il y avait eu une dissémination très précoces d’humains modernes, qui se seraient mélangés avec les néandertaliens, mais sans que cette première vague ait réussi à constituer une groupe humain…, m'a-t-il déclaré  (Lire Interview du paléogénéticien Svante Pääbo, partie 2).

Or l'existence en Eurasie, d'une population sapiens précoce, rare et dispersée dans toute l'Eurasie devient plausible, si l'on suppose que ses membres étaient proches culturellement (métissés culturellement) et biologiquement (métissées biologiquement) des populations humaines anciennes en Eurasie, dont les néandertaliens et les denisoviens. Pour y croire, il faut prendre conscience des densités démographiques extrêmement faibles qui existaient en Eurasie pendant le MIS 3 (le stade isotopique allant de 57000 à 28000 ans). Les néandertaliens, par exemple, n'ont jamais été que 70000 au maximum alors que leurs populations étaient répandues en Europe et sur la moitié occidentale de l'Asie. En fait, s'il y a bien eu des hommes modernes en Eurasie à partir d'il y a plus de 100000 ans, il y a fort à parier que cette population sapiens aussi était très peu nombreuse.

Or lorsqu'on ne rencontre d'autres clans humains qu'une fois par an ou moins souvent, les rares échanges interclaniques sont précieux, qu'ils soient génétiques (métissage) ou technique (imitation)! Mon sentiment est donc que même s'ils étaient néandertaliens, les rencontres de clans étrangers constituaient davantage des occasions d'échange que de guerre. Comme le montre le cas des Inuits, les gens perdus dans la nature ont peu d'attitude territoriale et sont donc moins agressifs à l'égard des autres humains. Ils le sont d'autant moins que la ressource est abondante et peut être partagée sans risque de pénurie. Mon sentiment est donc bien que les premiers hommes modernes sortis d'Afrique se sont métissés génétiquement et culturellement avec les formes humaines de présence plus ancienne qu'ils ont trouvées. Avec quelles conséquences, sinon une adaptation plus rapide à l'environnement eurasien? Cet avantage, dû essentiellement au métissage culturel, a dû jouer surtout face au froid, avec pour conséquence une pénétration plus rapide de l'Eurasie jusqu'à ses plus extrêmes confins nordiques...

Voyons quel indices vont dans ce sens. Pour commencer, demandons-nous pourquoi des chasseurs se sont donnés la peine de s'adapter aux conditions extrêmes du grand nord? S'il est un endroit où la ressource est importante pour les chasseurs cueilleurs, ce sont les steppes où les herbivores se multiplient par millions. Comme le montre bien la façon dont les hommes modernes ont fait disparaître les éléphantidés d'Amérique (mammouth et éléphants) en 10000 ans après y avoir pénétré, les grosses proies qui y paissent semblent avoir un attrait particulier pour les chasseurs. Où y a-t-il des steppes ? Sous les tropiques, au milieu des grandes masses continentales (steppe asiatique et Prairie américaine) et au nord de la forêt boréale (toundra). La toundra, en particulier, était manifestement très fréquentée en été au moins par des hordes de mammouths, qui y trouvaient facilement les quelques 200 kilogrammes quotidien de végétaux dont avait besoin chacun de ces animaux (il est possible qu'en hiver, les gros animaux se soient réfugiés dans la taïga, voire plus au sud):

Un mammouth dans sa steppe herbeuse nordique. (C: Mitsvan)

Un mammouth dans sa steppe herbeuse nordique. (C: Mitsvan)

 

Pour des raisons, que nous ne comprenons pas bien aujourd'hui, ces gros animaux, puissants a priori, constituaient des proies de choix. Peut-être parce que, malgré leur taille imposante, leur comportement les rendaient vulnérables? Plus probablement aussi parce qu'ils avaient un énorme intérêt social : ils permettaient de nourrir tout le clan en une fois et pour longtemps, tout en lui fournissant en même temps des matières premières utiles. Quoi qu'il en soit, il est clair que les mammouths, qui au MIS 3 furent très nombreux en Eurasie constituaient pour les hommes une ressource extrêmement avantageuse. Les chasseurs n'ont donc pu qu'avoir tendance à les suivre vers le nord pour les y traquer. Il est connu que les néandertaliens et autres formes humaines dites «archaïques» (en quoi l'étaient-ils plus que les sapiens anciens?) le faisaient, puisque l'on a retrouvé des traces du passages de néandertaliens dans les steppes périglaciaires européennes. Les hommes modernes aussi ont exploité le mammouth, et il est plausible qu'à une époque où les clans sapiens peu nombreux côtoyaient des clans néandertaliens tout aussi rares, des échanges aient eu lieu, voire que les clans sapiens et néandertaliens se soient associés parfois, mélangés, voire aient formé des cultures métisses.

Dès lors, quand exactement s'est faite la pénétration des hommes modernes en Arctique? Le scénario évoqué plus haut la situe il y a 35000 ans environ. Toutefois, un fémur  sapiens vieux de 45000 ans a déjà été trouvé à Ust'-Ishim en Sibérie centrale (à la latitude de la steppe tempérée. À l'époque où son propriétaire est mort, des néandertaliens vivaient encore en Sibérie centrale. Cependant, la population dont faisait partie l'individu d'Ust'ishim ne s'était pas métissée avec les néandertaliens peu avant la mort de l'individu d'Ust'Ishim, mais quelque 15000 ans avant.

Or à peu près à la même époque, des chasseurs sapiens ou autre ont séjourné à l'extrême nord de la Sibérie orientale sur le site de Bunge-Toll. Dans les traces de leur habitat, les préhistoriens russes ont retrouvé un os de loup portant la lésion osseuses laissée par une arme acérée.

Et voilà que l'on vient d'apprendre que des chasseurs sapiens ou autre ont aussi massacré un jeune mammouth il y a 45000 ans sur le site de Sopochnaya Karga en Sibérie centrale du nord sur la mer arctique:

Le mammouth de SK encore à moitié enterré dans de sédiments. (C: V. )

Le mammouth de Sopochnaya Karga encore à moitié enterré dans de sédiments. (C: V. Pitulko)

 

Massacré? Oui, le jeune animal portait de nombreuses lésions osseuses laissées par des armes tranchantes sur tout son côté gauche (celui du cœur) et une sur son côté droit. Portée avec une force impressionnante, ces attaques ont pu percer l'une de ses artères jugulaires, on lésé sa colonne vertébrale et percé ses flancs atteignant sans doute des organes. Encore ne s'agit-il là que des seules attaques attestées par des lésions osseuses: il est probable que de nombreuses blessures ont été infligées à l'animal qui n'ont touché que des tissus mous en plus de celles qui ont touché des os:

Les lésions osseuses témoignant de la violence des nombreuses attaques subies par le jeune mammouth de SK. (C: V; Pitulko)

Certaines des nombreuses lésions osseuses témoignant de la violence des nombreuses attaques subies par le jeune mammouth de Sopochnaya Karga K. (C: V. Pitulko)

 

Donc il est clair que des chasseurs sapiens ou non sapiens étaient déjà parfaitement adaptés au climat extrême de l'Arctique il y a 45000 ans. Qui étaient-ils?

Une première possibilité serait qu'il s'agissait d'Eurasiens non sapiens, par exemple de néandertaliens. Cette possibilité fait revenir en mémoire l'étrange site de Byzovaya, vieux de quelque 28500 ans découvert dans la République des Komis en Russie du Nord près du cercle polaire. Ludovic Slimak du CNRS, qui l'a étudié avec des collègues russes a eu la surprise d'y découvrir des outils moustériens, que l'on attribue normalement automatiquement aux néandertaliens, sauf qu'il n'y avait plus de néandertaliens il y a 28500 ans... Un cas troublant, qui reste inexpliqué, mais qui peut s'expliquer par la persistance de techniques partagées par les néandertaliens et les hommes modernes, qui auraient subsisté au sein de populations modernes isolées dans le grand nord. Qu'une telle communauté technique a existé en Eurasie est aussi suggéré par le site de Tsatsyn Ereg 2 découvert en Mongolie, où des chasseurs d'espèce humaine inconnue ont pratiquée la taille Levallois – elle aussi normalement typiquement néandertalienne – il y a quelque 40000 ans...

Une deuxième possibilité, toute aussi stimulante, serait que les chasseurs de Sopochnaya Karga étaient des hommes modernes déjà adaptés aux conditions arctiques il y a 45000 ans. Dans ce cas, l'idée d'une pénétration sapiens en Eurasie vers 35000 ans mentionnée dans le scénario plébiscité actuellement par la communauté préhistorienne (rappelé par une carte au début de ce billet) serait à revoir.

La présence de sapiens dans l'Extrême nord il y a 45000 ans est-elle plausible? Oui, puisque des hommes modernes vivaient déjà en Sibérie centrale du sud, où ils avaient du moins réussi à s'adapter aux sévères conditions hivernales de cette région de la Terre. Nous ignorons si des hommes modernes s'étaient déjà adaptés à l'enfer arctique à la même époque, mais si l'on accepte qu'en fait, des clans homo sapiens ont côtoyé et recueilli l'expérience de formes humaines vivant depuis plus longtemps qu'elles dans le froid eurasien, alors c'est très vraisemblable. En effet, les premiers sapiens en Eurasie auraient eu dans ce cas plus de 50000 ans pour côtoyer et imiter les néandertaliens ou d'autres formes humaines eurasiennes anciennes et réussir une bonne adaptation au froid.

Il y a 50000 à 45000 ans, alors que les derniers néandertaliens disparaissaient doucement en Europe, ils auraient reçu par le sud le renfort des gènes de nouveaux sapiens plus nombreux sortis d'Afrique il y a quelque 60000 à 55000 ans comme le veut le scénario plébiscité par les préhistoriens. Sans doute est-ce ce qui explique que dans le nord de l'Eurasie, nombre de cultures adaptées au froid semblent y avoir connu un fort développement culturel et démographique fondé sur la ressource énorme représentée par les herbivores des steppes tempérées et boréales, à commencer par les mammouths. Les préhistoriens ont été étonnés par la complexité de ces cultures, telle par exemple celle de Mal'ta en Sibérie centrale. Or le séquençage partiel du génome d'un enfant de cette culture mort il y a quelque 24000 a montré qu'il était génétiquement proche à la fois des Amérindiens et des Européens (lire à ce propos : Les cousins américains de l'enfant de Mal'ta). Cela suggère que le nord de l'Eurasie a très tôt été un endroit où les hommes modernes ont pu développer des cultures avancées et puissantes démographiquement, qui ont, semble-t-il influencé les populations et les cultures de l'Europe puis de l'Amérique préhistoriques. Voilà pourquoi la possible conquête du grand nord par des chasseurs sapiens il y a 450 siècles déjà n'est pas un détail sans importance, mais une possibilité fascinante. À suivre.

 

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