L’embuscade de Nataruk, où le clan Kâ faillit disparaître


Dans la petite nouvelle qui suit, j'imagine comment l'embuscade de Nataruk, qui s'est produite il y a 10000 ans sur le bord du lac Turkana, a pu se dérouler. Tout ce que j'imagine dans cette fiction est fondé sur les faits constaté par les archéologues sur la scène du massacre de Nataruk, l'une des plus anciennes attestations de guerre de l'humanité (lire à ce propos l'actualité de Pour la Science intitulée Embuscade au Paléolithique tardif). Dans un prochain billet, je tenterai d'analyser les conséquences des observations faites à Nataruk quand à la naissance et à l'histoire de la guerre au Paléolithique.

------FICTION LIBREMENT INSPIRÉE DE LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE------

C'était la saison du poisson pour les Kâ. Le clan se rendait sur son territoire de pêche, une baie accueillante et sans guère de crocodiles derrière la mangrove de Nataruk.

Vingt hommes marchaient en avant, leurs armes à la main. Derrière eux, quinze femmes ployaient sous le poids des filets, suivie par les dix anciens et quinze adolescents et enfants portant sur leurs dos dans des paniers les petites jarres où serait placé le poisson ; cinq jeunes femmes les suivaient, qui portaient aussi des paniers d'affaires et cinq guerriers fermaient la marche.

La boue collante de la rive retardait les anciens et les enfants qui trainaient. Inquiets, les hommes se retournaient souvent, agitant leurs sagaies pour presser silencieusement le clan. Trop chargés, les vieux avançaient doucement et les enfants, au grand agacement des hommes, parlaient. Le clan parvint au passage de la lagune de Nataruk que borde une forêt et de grandes herbes. À cet endroit, il fallait traverser avec de l'eau jusqu'à la taille, ce qui serait dur pour les vieux, mais faisait gagner du temps, même si tous auraient peur des crocodiles. La baie peu profonde où le clan aimait planter ses filets était juste derrière la mangrove, où se trouvait une très agréable plage bien cachée…

Le passage difficile de Nataruk, mangrove sur le bord occidental du lac Turkana telle qu'elle était il y a… 10000 ans. (C: Peter Chadwick)

Le passage difficile de Nataruk, mangrove sur le bord occidental du lac Turkana telle qu'elle était il y a… 10000 ans. (C: Peter Chadwick)

Kâ Nout, qui dirigeait les chasseurs, remarqua le silence particulier qui régnait à Nataruk. Il agita ses sagaies dans le ciel d'un geste si brusque et si impérieux que tout le clan se figea dans la boue, écoutant. D'un mouvement de tête, il ordonna à Kâ Joung de traverser pour aller explorer la mangrove. Aussitôt, plié en deux comme en chasse, Kâ Joung s'avança dans l'eau, qui lui monta bientôt au-dessus de la taille... De la sagaie, il piquait l'eau devant lui… Pas de crocodiles sur la rive… Bientôt, il y prit pied, écouta intensément, puis disparut dans la mangrove… Quand il revint, Kâ Nout sut que rien n'était à craindre de ce côté là et il pressa le clan silencieusement, faisant signe aux chasseurs de laisser passer les femmes et d'attendre les anciens et les jeunes qui s'approchaient péniblement.

Soudain, une volée de flèche venue de l'arrière s'abattit sur les anciens et les jeunes. Plusieurs anciens tombèrent. Plusieurs jeunes, atteints, se mirent à crier de douleur. Avec les hommes, Kâ Nout lutta contre l'eau pour aller vers les attaquants en train d'émerger des herbes hautes bordant la rive. La boue freinait leurs pas vers l'avant. Une flèche se planta dans son crâne et il se plia de douleur… Les guerriers le dépassaient… Kâ Chwang, enceinte, criait, une flèche dans le dos et Kâ Nout, horrifié, vit un jeune attaquant arriver derrière elle et la frapper à la tête de sa massue... Il reconnut les Bâ. Ils étaient au moins 50. Ils se répandaient en criant parmi les jeunes et les anciens et les frappaient, cherchant à tuer les vieux et à terrifier les jeunes… Le vieux Kâ Alt évita le coup d'un jeune guerrier en levant son panier plein de jarres, puis saisissant sa massue réussit à atteindre son agresseur sur l'épaule. Aussitôt quatre attaquants l'entourèrent et le frappèrent si fort qu'il tomba dans l'eau, où il gît immobile. Le fils de Kâ Nout, Kâ Zon, affrontait quatre assaillants, frappant leurs bras, puis leurs têtes... Il avait encore le dessus, mais un groupe de guerriers commençait à l'encercler. Arrivant par derrière, Kâ Nout en blessa trois assez malhabiles, puis il cria pour attirer l'attention de Kâ Zon. Celui-ci, lança son cri de guerre. Kâ Crig et Kâ Ouar ses compagnons répondirent. Encerclés de guerriers, ils ne se trouvaient qu'à quelques pas. Fuyant devant des guerriers Bâ, Kâ Nout et Kâ Zon se rapprochèrent d'eux. Du fait de leur arrivée, les cercles de guerriers qui les entouraient s'ouvrirent, de sorte que les trois jeunes Kâ purent se masser derrière Kâ Nout. Les quatre hommes reculèrent vers le gué que les dernières femmes, qui avaient jeté leur filets achevaient de traverser.

Un mur de vingt guerriers se forma devant eux, qui avaient de l'eau jusqu'à la taille. Derrière, il en voyaient d'autres attacher Kâ Chwang assise dans l'eau, le visage tuméfié. Les autres guerriers du clan Kâ avaient déjà succombé. Kâ Nour, le cœur lourd voyaient des attaquants s'acharner encore sur certains d'entre eux. Les guerriers Bâ attrapaient les jeunes par le bras, les examinaient, les garottaient, les frappaient et s'ils les jugeaient trop vieux, les abattaient de coups de massue sur la tête. Chaque coup faisait mal à Kâ Nouk et le mettait encore plus en rage.

Dans le langage des initiés, que seuls comprennent les guerriers Kâ , Kâ Nout dit à Kâ Zon, Kâ Crig et Kâ Ouar:

-Vous êtes les guerriers maintenant ; vous êtes la tribu Kâ. Restez encore un peu pour que les femmes aient le temps d'aller se cacher. Ces lâches n'attaquent pas parce que vous êtes là, puis vous fuirez et vous vous cacherez. Ils ne vous poursuivront pas dans la mangrove. Ils ont déjà eu trop de mal à vous tuer ici et ont peur des crocodiles, car ils ne les connaissent pas.

-Oui père, répondit Kâ Zon après un moment.

Ils firent alors face ensemble aux guerriers de la tribu Bâ, leurs cousins! Leurs protestations d'amitié et les cadeaux qu'ils avaient envoyés : tout cela, les Bâ ne l'avaient fait que pour endormir la prudence des Kâ!

Bâ Nout, l'équivalent de Kâ Nout chez les Bâ s'avança et l'apostropha:

-Kâ Nout, les Kâ, sont finis. Nous aurons vos femmes et nous tuerons ton fils.

Kâ Nout ne répondit pas, mais il leva sa massue vers le ciel. À ce signal, Kâ Zon, Kâ Crig et Kâ Ouar partirent très vite, fendant les eaux le plus vite possible, tandis que Kâ Nout restait seul face au mur de guerriers Bâ, qui s'avançait. Kâ Nout se sentait fort et en rage ; malgré la flèche plantée dans son crâne, sa tête était claire. Le sang coulait sur son oreille droite. Ses yeux exorbités exprimaient une rage désespérée. Le regard plein d'hostilité, Bâ Nout s'avança vers lui, ses guerriers restant en arrière. Au moment où la massue de Bâ Nout s'abattait, une flèche frôla l'épaule de Kâ Nout. Pour éviter Bâ Nout, le tireur l'avait manqué! Trop tard : levant le bras gauche et sautant sur le côté, Kâ Nout dévia le coup de Bâ Nout du bras. Il ressentit une violente douleur à la main, mais n'y accordant aucune attention, il frappa Bâ Nout au coude avant que celui-ci ait eu le temps de relever sa massue. Déjà, il écrasait sa massue dans le nez de Bâ Nout, qu'il déséquilibra une seconde, ce qui lui suffit pour s'en rapprocher et le frapper à la tête de toute la puissance de son bras droit. Devant le mur de guerriers Bâ consternés, Bâ Nout tomba dans l'eau, ne bougeant plus. Poussant son cri de guerre, Kâ Nout s'avança et posa le pied sur Bâ Nout. Le mur de guerrier reculait lentement et doucement Kâ Nout s'avançait vers lui, n'ayant bientôt plus d'eau que jusqu'aux genoux ; il reprenait son souffle. Il le voyait bien : ses adversaires étaient féroces, mais tous jeunes et inexpérimentés. Ils hésitaient, car ils avaient compris qu'il voulait tuer encore, malgré leur victoire acquise. Ils tendaient leurs sagaies et reculaient doucement.

Kâ Nout s'arrêta pour écouter : il n'entendait plus Kâ Zon, Kâ Crig et Kâ Ouar fendre l'eau. Dans la mangrove, ils seraient très difficiles à trouver et à tuer, sans parler des crocodiles, que les Bâ ne connaissaient pas bien. Le silence s'était fait dans la mangrove. Attrapant une sagaie qui flottait, il la lança sur l'attaquant central qui se jeta à droite pour l'éviter. Le mur des ennemis s'ouvrit alors par le milieu et il aperçut les archers approcher, leur arcs déjà levés. L'eau était pleine du sang des siens qui y gisaient morts. Il n'avait pas de bouclier. Trois flèches se plantèrent dans son torse. Il les arrachait déjà quand une massue l'atteignit au visage, le faisant reculer et chuter dans l'eau. Déjà les Bâ étaient sur lui et le saisissaient à dix, frappant systématiquement ses mains pour faire chuter ses armes et ses genoux pour l'empêcher de se relever. Puis ils le tirèrent au sec, où gisaient tous ceux de son clan qui n'étaient pas arrivés jusqu'à l'eau. Une dizaine de jeunes et quatre jeunes femmes Kâ étaient assis par terre, les pieds et les mains liés. C'est là, devant eux, que les Bâ mirent fin à la vie de Kâ Nout.

En terrain inconnu, les Bâ préférèrent vite déguerpir avec leurs prisonniers. Ils emmenèrent les enfants et les femmes en les battant beaucoup pour les rendre dociles. Kâ Chwang, inconsciente, fut abandonnée dans l'eau, où elle mourut. Dans la mangrove, Kâ Zon, Kâ Crig et Kâ Ouar et Kâ Joung, que sa mission de reconnaissance avait sauvé, mirent trois jours à retrouver dix femmes Kâ. L'un des guerriers Kâ – Kâ Lon – assommé d'emblée par les Bâ s'était réveillé quand un oiseau s'était posé sur lui. Curieusement, raconta-t-il, aucun crocodile n'avait découvert le cimetière des Kâ, qu'il quitta effrayé et désespéré, se doutant bien de l'endroit où les survivants avaient pu se rendre.

Plus tard, Kâ Zon partir espionner le territoire des Bâ, y repéra aux champs la jeune Kâ Luine qu'il adorait. Se montrant furtivement, il lui fit signe de de sortir du village la nuit suivante, ce qu'elle fit, déjà enceinte… Le clan des Kâ survécut et partagea ensuite les mangroves avec les crocodiles pendant des siècles. Mais les guerriers Kâ n'ont pas peur des crocodiles. Leurs boucliers sont recouverts de la peau de ces lézards et chacun sait chez les Bâ, que cela les rend invincibles!

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À suivre, une réflexion théorique sur la possible naissance et l'histoire de la guerre au Paléolithique.

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