Le Livre Sur les pas de Lucy et les aventures en Éthiopie de la jeune Raymonde Bonnefille

La couverture du livre de Raymonde Bonnefille.

 

Raymonde Bonnefille est une botaniste (palynologue), qui, dans les années 1970, a beaucoup contribué à la grande aventure scientifique des expéditions paléontologiques française et américaine en Éthiopie. À examiner la couverture de son livre, on croit la voir en train de montrer la route aux mâles de son espèce dans la vallée de l'(H)Omo!

En réalité, la personne représentée sur la couverture du livre en train de marcher en compagnie d'un mâle nommé Adam (c'est sûr) est plutôt de l'une de nos ancêtres présumées : une certaine Lucy, véritable diamant dans le ciel de la paléoanthropologie.

De Lucy à Raymonde

De son vraie nom ድንቅ ነሽ, Lucy a été découverte en 1974 à Hadar en Éthiopie. Cette petite australopithèque a joué un rôle essentiel dans l'étude de l'émergence du genre Homo, car son fossile fut le premier donnant une impression d'ensemble de l'étape évolutive représentée par les australopithèques. De fait, son squelette vieux de 3,2 millions d'années était complet à 40%, ce qui dans les années 1970 était inédit, et reste rarissime. Longtemps considérée comme la «mère de l'humanité», Lucy est une australopithèque des Afars (Australopithecus afarensis).

Raymonde Bonnefille, quant à elle, est une Française (Femina gallica), qui dans les années 1970 a participé et contribué à tous les efforts qui ont conduit à la découverte de Lucy. Palynologue, c'est-à-dire spécialiste de l'identification des plantes par leurs pollens, elle a lancée, jeune chercheuse, l'application de sa science en Afrique.

Le livre d'une jeune fille rangée

J'étais à cette époque ce que Simone de Beauvoir a appelé « une jeune fille rangée ». Pourquoi donc me suis-je lancée  ainsi, sans la moindre hésitation, dans des aventures africaines? Au fil de ma vie, j'ai pris conscience que mon engagement professionnel n'a pas été déterminé par le cursus universitaire classique. Ce qui m'a attirée dans la longue carrière de chercheur qui a été la mienne, et qui m'a donné l'envie et l'énergie de poursuivre un travail obscur, c'est le désir de m'immerger dans un monde nouveau, un certain goût de l'aventure.

Dans son livre, Raymonde Bonnefille nous raconte sa progressive appropriation de la recherche paléontologique et paléobotanique en Afrique. Elle a enrichi son récit de compte rendus vivants et essentiels des efforts de ses prédécesseurs, ceux qui ont mené de premières expéditions scientifiques occidentales dans la partie inconnue de l'Éthiopie. Il s'agit donc d'un livre de souvenir soigneusement triés par intérêts, complété par des récits historiques essentiels. Le verbe a la précision scientifique ; le ton est charmant de fraîcheur. On y (ré)apprend par exemple que le pionnier qui ouvrit la voie aux expéditions de Yves Coppens (chef de l'expédition française) et de Clark Howell (chef de l'expédition américaine) fut le paléontologue Camille Arambourg, qui entre 1932 et 1933 mena une mission scientifique en Éthiopie.

Palynologie

S'agissant de la paléobotanique de l'Éthiopie, que Raymonde Bonnefille essayait de développer, nous apprenons que des botanistes ont précédé Raymonde Bonnefille : des chercheurs italiens au cours de la tentative de colonisation de l'Éthiopie par l'Italie dans les années 1930. Avant son tout premier voyage en Afrique, Raymonde Bonnefille a pour cette raison fréquenté les universités italiennes afin de s'imprégner du rare savoir déjà disponible sur les végétaux éthiopiens.

Au printemps1966, la jeune attachée de recherche au CNRS part renforcer l'équipe de son confrère plus âgé Jean Chavaillon, qui poursuit les fouilles du site de Melka Kunturé. Très riche en pierres taillées, le site est malheureusement très difficile à dater, et ne le sera qu'après de nombreuses années à 1,7 million d'années.

Raymonde en profite pour échantillonner les pollens des végétaux éthiopiens. Elle parviendra ensuite la première à extraire de très rares pollens des sédiments anciens. Un travail de Romain – ou plutôt en ces temps là, de Femina gallia – qu'elle parvient à lancer, non sans d'énormes difficultés. Pour illustrer le genre d'objets biologiques qu'il s'agissait de retrouver dans les sédiments, voici par exemple le pollen d'une espèce d'acacia, un genre d'arbre très représenté en Afrique:

Un pollen d'acacia vu au microscope. Sa taille est d'environ 35 micromètres. (C: G. Riollet)

Il ne mesure que 35 micromètres, c'est-à-dire 0,035 millimètres de diamètre… Ces premières identifications de pollens anciens sont un grand succès, que Raymonde Bonnefille va présenter au milieu des botanistes:

Fière de [son] succès,la directrice de notre laboratoire Henriette Alimen organise en 1968 une première représentation de mes résultats à la société géologique de France dont elle est présidente. Ma communication est bien reçue. Je décide alors de la répéter devant la société internationale des botanistes spécialistes de l'Afrique tropicale. Les plantes, c'est leur domaines et je tiens à avoir leur avis. Grande est ma déception ! Je n'avais pas anticipé le tollé contradictions et de remarques désobligeantes. Des voix de botanistes étrangers renommés s'élèvent et mettent en doute la fiabilité de mes résultats. Persuadés que les plantes tropicales ne dispersent pas de pollen dans l'atmosphère puisque leur pollinisation est essentiellement assurée par les insectes, oiseaux ou chauve-souris, ils expriment des doutes que je n'avais pas anticipé. Mon enthousiasme en prend un coup. Mes travaux palynologiques pionniers pour l'Afrique sont remis en cause. La déception est amère. Je découvre que partager des connaissances entre communautés scientifiques différentes n'est pas chose aisée.

Heureusement, Raymonde Bonnefille ne se découragera pas. L'hypothèse implicite sous tendant son travail  – l'idée que les plantes tropicales diffusent aussi des pollens par voie aérienne – s'avèrera vraie, malgré les préjugés de ses éminents collègues botanistes spécialistes des végétaux tropicaux. Poursuivant  ses travaux pendant les grandes expéditions paléontologiques, elle aura finalement joué un rôle pionnier dans la restitution botanique de l'Afrique Plio-Pléistocène :

Plio-Pléistocène, késako???

Plio-Pléistocène??? Le Pliocène (5,3 à 2,58 millions d’années) est l'ère géologique qui précède le Pléistocène (2,58 millions d'années à 11 700 ans avant le présent). Le Plio-Pléistocène est donc l'ère pendant laquelle les préhumains, puis les humains ont évolué depuis le mode de vie arboricole jusqu'au mode de vie paysan. Puisque le plus ancien fossile réputé humain date de quelque 2,8 million d'années, ce serait donc à la fin du Pliocène que le phénomène de l'hominisation a produit les premiers bipèdes intégraux facteurs d'outils et exploitant le territoire à grande échelle en groupe, bref les premiers humains.

Mais cela, lors des grandes expéditions des années 1970, les chercheurs ne le savaient pas. À l'époque, le plus anciens fossile considéré comme humain – OH 7 – datait de 1,8 million d'années, et ses découvreurs – Louis et Marie Leakey – lui avaient associé l'industrie lithique oldowayenne, après qu'il avait été nommé Homo habilis, c'est-à-dire l'«humain habile» par Louis Leakey (1903, 1972).

C'est pour essayer d'aller plus loin, que dans les années 1970, le Français Yves Coppens et l'Américain Clark Howell ont organisé deux grandes expéditions dans la vallée de l'Omo. Cette rivière au nom prédestiné coule au sud de l'Éthiopie et se jette dans le lac Turkana, essentiellement kenyan, sauf que le delta de l'Omo dans le lac Turkana, est éthiopien.

Raymonde Bonnefille nous raconte ensuite comment, ayant fait ses premières armes de palynologue, mais aussi de chercheuse, voire de fouilleuse rompue au dures conditions de l'Afrique de l'Est sur le site de Melka Kunturé, elle sera emmenée dans la vallée de l'Omo par Yves Coppens, qui a compris l'intérêt de restituer la flore du passé pour placer les éventuels fossiles préhumains dans leur contexte.

La vie au sein de la mission française

Le 21 juillet 1968, le jour de ses 31 ans, Raymonde Bonnefille atterrit à Nairobi pour rejoindre le camp français, situé à la limite des affleurements Shungura dans la basse vallée de l'Omo:

La basse vallée de l'Omo, où vont s'implanter les deux expéditions. (C: Frank Brown, carte redessinée par Jean-Jacques Motte)

La rivière Omo se jette dans le bassin endorhéique (ne débouchant pas sur la mer) du lac Turkana. Elle est une grande source de vie dans une région désertique. Le «camp français», comme le «camp américain» sont installés à faibles distance l'un de l'autre et de la rivière, au pied de ce que l'on nomme aujourd'hui la formation de Shungura. Ces affleurements stratifiés – ce qui est précieux pour les datations – couvrent la période allant du Pliocène tardif (avant 2,58 millions d'années) au Pléistocène précoce (après), donc la période d'émergence de la lignée humaine au sein du rameau hominidé.

Le «camp français » est une mission organisée à la française, dans laquelle les hiérarchies universitaires européennes jouent un rôle naturel, c'est-à-dire que les jeunes sont placés à l'école ou du moins sous la supervision des plus anciens. Le «mandarin» qui la dirige est Yves Coppens, qui, à 40 ans, a repris la direction de la mission française en Omo.

Il faut dire que le seul camp que je dirigeais, dit «camp français», a compté jusqu'à une cinquantaine de personnes, réparties en chercheurs majoritairement français, en équipe kenyane de chauffeurs, cuisiniers, «safari assistants», en équipe éthiopienne réduite, de militaires armés, exigée par le gouvernement impérial pour notre sécurité, et un ou deux représentants officiels pour notre surveillance, et une équipe éthiopienne recrutée sur place pour la main d'œuvre des chantiers. Dans mon camp, on parlait français, anglais, ahamrique, «gestuel».

témoigne Yves Coppens dans ses mémoires Origine de l'homme, origine d'un homme (Odile Jacob, 2018), qui est par ailleurs le préfacier du livre de Raymonde Bonnefille.

Il est impossible ici de rendre compte de tous les détails, de toutes les péripéties (faune dangereuse, accident d'hélicoptère, etc.), ainsi que de toutes les observations culturelles, scientifiques, zoologiques, ethnologiques que rapporte Raymonde Bonnefille dans son récit de ses séjours de travail dans le camp français, mais elle en fait un bilan touchant des avantages de la méthode pleine de responsabilité d'Yves Coppens:

Installer, créer et gérer un campement de cette ampleur est une véritable entreprise. [...] Quand il prit la direction de la mission de l'Omo, le paléontologue avait tout juste atteint la quarantaine. Mais il avait déjà appris à vivre dans le désert, une expérience acquise au cours des années de prospection au Tchad. Sur le terrain de la basse vallée de l'Omo, Yves comprend et aime la compagnie des Africains. Ces atouts l'aident à faire face aux difficultés de conduire une lourde expédition durant de longs mois sur place, et ce pendant six années consécutives. [...] Dans cette expédition, notre responsable nous décharge, nous jeunes chercheurs, de tous les soucis matériels. Les conditions exceptionnellement confortables nous permettent de nous consacrer entièrement à notre travail. Notre chef veille au maintien d'une atmosphère sympathique et détendue. En 1968 et 1970, durant les deux campagnes de terrains auxquelles j'ai eu le privilège de participer, une ambiance détendue et joyeuse règne dans le camp français. Elle facilite les échanges ; nos activités de recherche n'en sont que plus agréables. L'esprit d'ouverture prédomine.

Cette ambiance tolérante va avoir une répercussion sur la vie de Raymonde Bonnefille:

En 1970, c'est le jeune Don Johanson, nouveau participant de l'expédition américaine, qui vient souvent rendre visite au camp français le soir à la veillée. Plus attiré par notre mode de vie français que ses concitoyens, Don observe notre groupe en tirant des bouffées de sa pipe bourrée de tabac Amsterdamer. Il aime charmer l'auditoire français, qui compte plusieurs jeunes femmes. Il les scrute de ses yeux perçants rehaussés de noirs sourcils arqués qui lui donnent l'allure d'un Clark Gable. Au cours de ces soirée, Yves va chercher les petites boîtes à l'intérieur de sa tente, content de pouvoir discuter avec l'étudiant anthropologue de l'identification des fragments d'humérus ou de fémur d'hominidés trouvés sur le territoire français (Note du blogueur : les camps français et américains son convenus de territoires respectifs). Rien de notre vie quotidienne n'échappe aux prospecteur kenyans. Le lendemain, ils jasent entre eux à propos d'une Land Rover américaine, qui n'est retournée au camp américain qu'un peu avant le lever du soleil. Quant aux jeunes Dassanetch récemment recrutés en tant que terrassiers, ils sont tout simplement outrés. Avec force geste illustratifs, ils font comprendre à leurs employeurs que dans leurs clans, les femmes sont leur propriété, et il n'est pas question qu'elles fréquentent les hommes du clan adverse. Pour manifester leur réprobation, ils iront jusqu'à dégonfler les pneus du véhicule du visiteur nocturne, une plaisanterie peu appréciée au petit matin et que le jeune étudiant américain attribuera à tort à mes compatriotes.

Comme le sait Raymonde Bonnefille? Elle ne nous le dit pas, mais puisqu'elle connait le détail des pensées du jeune séducteur américain, c'est bien qu'elle est celle des jeunes femmes françaises, qui fit cette nuit là usage de la liberté amoureuse naturelle d'une Femina gallia, mais interdite à une femina Dassanetcha. Cette liaison amoureuse a sans doute contribué   contribué à l'embauche en 1971 de Raymonde Bonnefille par l'expédition américaine.

Dans le territoire américain

Au bout de quatre années consécutives de prospections, l'équipe française voit son financement considérablement réduit. Or j'ai déjà collaboré à deux campagnes (1968 et 1970) et cette équipe n'a plus trop les moyens de soutenir la poursuite de mon travail. Mon étude sur les pollens intéresse aussi le professeur Clark Howell responsable de l'équipe américaine. Alors je rejoins son groupe en participant à trois campagnes successives (1971 à 1973). Tout en poursuivant l'étude des pollens, je collabore aux travaux de cartographie géologique, en compagnie des deux géologues belges de cette équipe. L'environnement m'est familier, mais l'ambiance et les habitudes de travail sont fort différentes, habitudes culturelles obligent. En tant que compagne de Donald Johanson, je vis alors une expérience différente de la précédente, qui me demande une nouvelle adaptation.

Une tribu américaine

C'est alors que les observations ethnographiques de Raymonde Bonnefille, jusque là concentrées sur l'observation des Dassanetch et autres Nyangatom vivant dans la région, vont se porter sur une tribu scientifique américaine. Une fois encore, les observations précises et le récit de Raymonde sont trop riches pour qu'il soit possible de les rapporter tous. La différence essentielle avec le camp français est que dans le cadre d'une organisation décentralisée, les diverses responsabilités logistiques et de gestion ont été confiées par Clark Howell à ses étudiants, qui ont donc à travailler à la fois pour la collectivité et sur leur sujet scientifique. Le gestionnaire du camp est un jeune étudiant, Gerry, qui prend ses responsabilités «très au sérieux». Cela permet à Clark Howell de se concentrer sur la science, mais aura une conséquence vexante pour Raymonde.

La tente «labo » est placée au centre du campement américain. C'est l'endroit convivial où tous les après midi se retrouvent la dizaine de scientifiques et étudiants thésards dispersés le matin par leurs travaux respectifs. Sous deux auvents de toile, deux tables immenses, simples planches posées sur tréteaux, des chaises, des cartons, des caisses et les multiples ossements fossiles font office de laboratoire. C'est le point de ralliment autour duquel se concentrent les échanges et activités scientifiques  de l'après-midi. Il fait très chaud et le thermomètre fixé sur l'un des poteaux de bois qui maintienent la toile de tente indique souvent 37°C et plus malgré une petite brise.[...] Assis dans un fauteuil d'époque coloniale, Clark occupe le centre de l'une des tables. Sur la grande table trône le grand catalogue des fossiles, la bible du paléontologue. Après leur matinée de travail, les fouilleurs et les collecteurs de fossile ont déposé leur collecte  dans des caisses en bois fabriquées pour l'occasion à Nairobi.Les caisses des fossiles à identifier sont à gauche, les casiers de classement (selon les familles animales) sont à droite. Chaque caisse initiale correspond à une localité de collecte ; l'organisation de Clark est rationnelle et méthodique. Le tri commence par les dents isolées.ET là débute la grande leçon de paléontologie. Parmi les mammifères, chaque groupe peut être reconnu par l'observation des dents. Chaque espèce possède des molaires présentant des aspects et des dessins particuliers et distinctifs. Durant mes années d'école primaire, les élèves de ma génération apprenaient la différence entre la mâchoire du chat, du chien et du lapin! Ensuite, j'ai eu l'occasion de développer mon sens de l'observation au cours des travaux pratiques de paléontologie dans les études universitaires à la Sorbonne, et pour l'agrégation de sciences naturelles, sans parler de mes deux années d'enseignante des classes M' au lycée de Bourges. Tandis que les paléontologues sont occupés à leur travail de classement, à l'autre extrémité de la table voisine, je suis occupée à ranger mes notes du matin. Tout en mettant sous presse les plantes pour ma collection des pollens modernes, je prête une oreille attentive à cet enseignement de paléontologie. Il faut jongler avec les différents noms, j'ai du mal à retenir la traduction anglaise du langage latin de la classification animale. Les gnous (gnu ou wildebeest en anglais) qui ivent et migrent en groupe dans la plaine du Serengeti s'appellent Connochaetes (en latin), et sont classés dans la familles des Alcelaphinae...

Très profitable à sa formation en ethnographie (américaine), en géologie (d'Afrique de l'est) et à la poursuite de ses travaux en palynologie, la collaboration de Raymonde Bonnefille avec l'équipe américaine va se poursuivre jusqu'en 1974 lors qu'une dernière campagne pendant laquelle se poursuit sa collaboration avec le géologue belge Jean de Henzelin jusqu'à la mise au point de la carte géologique de la basse vallée de l'Omo.

Sur les traces de Lucy

Raymonde Bonnefille raconte ensuite divers démêlés scientifiques – une passionnante controverse sur la datation notamment qui illustre une fois de plus la difficulté de placer dans le temps des roches anciennes à millions d'années – et aventures personnelles partagées avec Don Johanson. L'une de ces péripéties a probablement eu une grande influence sur le cours de l'histoire de la paléontologie : Don Johanson a été empêché de participer à la dernière expédition américaine dans la basse vallée de l'Omo parce le fait que ses superviseurs l'ont obligé à réécrire sa thèse. Sans doute est-il mû par le désir ardent de rattraper le temps perdu sur un campus américain, lorsqu'il participe à l'expédition lancée par le géologue français Maurice Taïeb, avec qui Raymonde Bonnefille a déjà entrepris beaucoup d'explorations géologiques en plein cœur de la brousse.

Pour comprendre l'organisation de l'équipe qui fait la découverte de Lucy en 1974, il faut revenir au début de ce récit et suivre la longue histoire de l'enchaînement des situations et des rencontres entre les différents acteurs. Les expéditions précédentes avaient été savamment planifiées et programmées de longue date par des scientifiques chevronnés et expérimentés, et aussi largement financés. Au départ, à l'exclusion d'Yves Coppens, seul chercheur expérimenté, le groupe créé à l'initiative de Maurice Taïeb est initié par des thésards n'ayant pas encore fait leurs preuves. Ces premières explorations de l'Afar reposent sur des arrangements entre copains qui bricole un financement de fortune sur leur motivation commune.

Raymonde Bonnefille est incluse dans cette aventure, mais comme elle rédige sa thèse, elle va en manquer la phase exploratoire. Finalement, elle rejoindra ses copains, dont son petit copain sur le site de Hadar decouvert dans l'Awash au nord de l'Éthiopie :

L'Awash est une région éthiopienne, où se trouve Hadar, le site où a été découverte Lucy. (C: Michel Decobert).

Correspondant à un bord de lac, le site est très fossilifère. Les fossiles de singes y abondent, ce qui est de bon augure. Don Johanson va s'y illustrer par son admirable acharnement – il découvre deux restes d'hominidé –, puis par son côté cavalier : en dépit de l'accord de copublication passé avec ses amis français, il envoie un communiqué de presse ne comportant que son nom pour annoncer la découverte. Pendant les vacances de Noël, alors que Raymonde et lui sont dans leurs famille, il arrive à Paris avec une nouvelle amie (!) afin de mener une dure négociation sur la publication commune de la découverte:

Dès les premiers jours de janvier 1974, il [Don Johanson] arrive à Paris en compagnie d'une jeune Américaine. Une brève interview au journal télévisé est organisée sur la terrasse des laboratoires de Meudon-Bellevue. Dans l'intervalle, la prise de vue est faite sans moi (Note de blogueur : l'auteure note, que «Maurice Taïeb me demande d'aller chercher un crayon-feutre pour l'opérateur dans notre laboratoire localisé dans un autre bâtiment. Naïvement dévouée, je m'acquitte de cette tâche qui m'éloigne du tournage.»). Le lendemain, une invitation à déjeuner d'Yves Coppens nous réunit dans le restaurant Le Totem du Musée de l'Homme au palais de Chaillot. J'hésite à y participer. mes collègues règlent leurs comptes, ils ne tiennent pas à se faire doubler par ce jeune Américain ambitieux auquel il rappelllent l'engagement qu'il a signé en 1972. Cet engagement stipule que la publication de tous les hominidés trouvés à Hadar doit comporter les deux signatures d'Yves Coppens et de Donald Johanson, le premier auteur étant celui (ou le patron de celui) qui a trouvé le fossile sur le terrain.  Aucun d'entre nous ne s'attendait à une découverte de fossile d'hominidé aussi rapide. C'est la précipitation. Il faut vite rédiger un article scientifique puisque l'annonce  de la découverte du genou a déjà été faite dans la presse. Aujourd'hui, les règles de collaboration et d'engagement sont plus normalisées. Mais, à l'époque, elles relèvent d'une éthique de la bienséance et du respect de la parole donnée. Le contenu d'un texte préliminaire est discuté. Or je suis la seule à pouvoir fournir un document sur la position stratigraphique des fossiles. J'ai apporté mes coupes géologiques, qui sont immédiatement photocopiées et distribuées. C'est normal dans le cadre d'une collaboration. Pourtant à la manière elles me sont enlevées, sans la moindre considération, j'éprouve la sensation d'être dépossédée de mon travail. On ne discute plus à égalité, seule femme dans le groupe, mon rôle est minimisé, pas de place dans la gloire qui résulte de cette découverte. J'ai naïvement favorisé le travail collectif et me retrouve face à des égos.Alors je ressens une double trahison affective et professionnelle. Mes espoirs d'avenir dans une aventure commune et partagée s'arrêtent là. Néanmoins, deux articles préliminaires sont rédigés et signés de nos cinq noms, soumis à des revues françaises de distribution restreinte dans une communauté de spécialistes, telles que les bulletins de la société d'anthropologie et de l'Académie des sciences. Ils paraissent avec le délai de journaux scientifiques, seulement en 1974 et 1975. Leur impact sera totalement éclipsé par la découverte de Lucy en 1974 et son annonce, qui fait sensation l'année suivante.

Malgré sa déception affective et professionnelle, Raymonde Bonnefille retourne sur le site d'Hadar l'année suivante, quand Lucy est découverte. Raymonde ne sera pas présente le jour de la découverte,car elle s'est dévouée une fois de plus pour assurer des tâches d'intendance. Elle relate ainsi son retour au camp le jour de la découverte de Lucy:

...Évidemment, avec tous ces imprévus, la nuit est tombée quand nous atteignons enfin le cap de hadar. or j'avais promis d'être là avant la fin du jour.

Atteignant l'entrée du campement dans l'obscurité de la nuit tombante, j'aperçois Donald Johanson qui est venu à notre rencontre.Ayant entendu le bruit des véhicules, il est là, debout, mais il n'écoute pas mes explications. Il éclate de quelques remarques désobligeantes, fondées sur son inquiétude, d'ailleurs justifiée. C'est alors que je distingue derrière lui Tom Gray, son étudiant, qui me fait de grands signes. «Ne dis rien, surtout ne réponds pas, attend!» Et soudain, tom laisse éclater sa joie, lève les bras au ciel et crie: «Nous l'avons trouvé, nous l'avons trouvé...» Sans pouvoir s'arrêter, il m'apprend ainsi la découverte des ossements que Donald Johanson et lui viennent de localiser ce jour même. Durant une semaine, tous les ossements seront collectés avec soin et en effectuant les repérages nécessaires.Les différents fragments étalés sur un grand tissu de velour noir sur la table de la tente montrent un squelete à demi complet, squelette qui sera quelques jours plus tard baptisé «Lucy». Très excités, nous avons chacun pris de multiple photos. Une bouteille de champagne apportée par Maurice est ouverte en fin de repas.

Résultat principal des efforts acharnés d'une bande franco-américaine de copains, Lucy donnera lieu à la publication historique suivante:

Conformément à l'accord de publication, seuls les noms de Maurice Taïeb et de Donald Johanson figurent dans ce papier historique de 1976, mais il est clair que cette immense découverte est le résultat des efforts collectifs de tout un groupe de  chercheurs de terrain, dont Raymonde Bonnefille et Yves Coppens. Leurs noms ne sont pas cités dans le papier annonçant Lucy, mais dans celui d'un article difficile à trouver sous le titre : Découverte d'Hominidés dans les Séries Plio-Pleistocenes d'Hadar (Bassin de l'Awash; Afer, Ethiopie) et publié dans les comptes rendus de l'Académie des sciences en… 1974. C'est là que la découverte qui préfigura celle de Lucy, celle d'un site à hominidés en Awash, est annoncée par Maurice Taïeb, Donald Johanson, Yves Coppens et par Raymonde Bonnefille et Jon Kalb.

L'hominisation, un phénomène de la savane arborée

Raymonde Bonnefille a donc accompagné les garçons, les fortes têtes, qui ont entrepris l'expédition internationale dans l'Afar, mais elle a aussi éclairé à l'aide de sa science palynologique toute la recherche sur les hominidés d'Afrique de l'est en prouvant qu'après il y a quatre millions d'années, tous les préhumains ont vécu dans des savanes arborées. Une information de première importance dans l'étude de l'hominisation!

Comme les garçons, elle détenait cet ensemble complexe de savoirs et de savoirs-faire allant de la compréhension de la paléontologie et de la géologie à celle de la vie dans la nature africaine en passant par la conduite d'une Land-Rover sur une pente. C'est pour cela qu'ils lui faisaient confiance, et, comme elle a été là pendant toute l'aventure, sans doute auraient-il pu mieux l'inclure dans la gloire associée à la découverte de Lucy.

Il ne s'agit là que d'une impression personnelle, mais il suffit de lire la fin de la préface d'Yves Coppens, pour la renforcer:

Merci Raymonde de ta force de caractère et de ta capacité d'adaptation ; merci de ton travail scientifique, de très haute qualité – tu es un grand chercheur –, qui a en outre le mérite d'avoir été original et fécond ; merci d'avoir eu l'idée de «raconter», ce qui n'est jamais ni simple, ni anodin, le quotidien d'équipes avec tous ses côtés, grands et petits ; merci d'ailleurs d'avoir eu la probité de prendre soin d'en confirmer les détails en te donnant la peine de questionner beaucoup des acteurs cités ; merci de ton objectivité bien scientifique dans son mode de recherche et de restitution; merci d'avoir été sur le terrain la personnalité forte mais libre que tu as toujours su être, bosseuse, souple et conciliante, honnête et sans détours.

Ouch! C'est clair, il n'y a pas que les garçons pour être de fortes têtes! Et les garçons se seraient-ils sentis aussi rassurés si une bonne fille de bonne mère de France n'avait partagées leurs aventures pendant des années?

Malgré les apparences, je ne vous ai livré que quelques fragments de tout ce qui a sédimenté dans le récit de Raymonde. Alors, lisez cette grande chercheuse, dont le récit est aussi riche, que plein de fraîcheur qu'élégant.

 

 

 

 

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