Les centaines de pieds néandertaliens du Rozel

L'une des traces de pied néandertalien du Rozel. (C: D. Cliquet).

Faire une découverte archéologique, cela peut être le pied. C’est ce qui est arrivé à l’équipe de Dominique Cliquet de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Normandie (Ministère de la culture) à Caen et de Jérémy Duveau du Muséum national d'histoire naturelle, puisqu’elle a mis au jour des centaines d’empreintes de pieds néandertaliens sur le site du Rozel dans le Cotentin. Après les avoir étudiées, ces chercheurs concluent qu’elles ont été imprimées par un petit groupe de néandertaliens comportant une majorité d’enfants et d’adolescents. Et cela surprend, car cela suggère un clan néandertalien comportant une majorité des enfants et de jeunes adolescents…

Le site du Rozel en cours de fouille. (C: D. Cliquet)

Le site du Rozel fait partie d'un système de paléodunes formé pendant le Pléistocène supérieur, entre 115000 et 70000 ans avant le présent. Depuis 2012, la fouille de cinq paléosols dans la boue sableuse de ce site découvert dans les années 1960 a livré les enregistrements de 257 pieds et de 8 mains néandertaliens et de 6 pattes d'animaux.

Les traces de néandertaliens, grande rareté

Avant les centaines d'empreintes trouvées au Rozel, nous n'avions à l'échelle de l'Europe que quelques traces de pieds néandertaliens, à savoir 1 empreinte mal conservée datée de quelque 236000 ans à Biache-Saint-Vaast  en France, 3 empreintes datées de quelque 130000 ans dans la grotte de Theopetra en Grèce, 3 empreintes datées en 62000 et 97000 ans dans la grotte Ghețarul de la Vârtop en Roumanie et finalement dans la paléodune de Catalan Bay à Gibraltar une empreinte curieusement datée d'il y a 28000 ans. Plus rares encore sont les empreintes de main trouvées au Rozel, dont une montre de façon particulièrement distincte toutes les empreintes des doigts, dont un pouce particulièrement large typique des néandertaliens.

Cette empreinte de main néandertalienne montre un large pouce. (C: D. Cliquet)

Dans chacune des cinq strates, les empreintes de pas sont associées à l’industrie moustérienne typique du Paléolithique moyen (350000 à 45000 avant le présent) et à environ 8 000 restes de faune. Une certaine structuration spatiale du site est perceptible, notamment par des restes de foyer ou d’ateliers de taille. Certaines zones ont été piétinées au point que les empreintes qui les marquent sont illisibles. L’étude sédimentologique et géochronologique suggère que ces sols d’occupation proches les uns des autres datent de quelque 80000 ans et qu’ils ont été très rapidement recouverts de sable transporté par le vent. Les chercheurs estiment pour cette raison que les cinq paléosols reflètent cinq occupations brèves et distinctes du site.

Les ensembles de traces visibles cinq pistes de deux ou trois empreintes. Les états des empreintes varient, ce qui est habituel s’agissant d’impressions dans un sédiment sablonneux mou. Néanmoins, 88 empreintes comprennent la forme arrondie du talon, des formes distinctes d’orteils, des bords latéraux indiquant clairement les limites de l’articulation métatarso phalangienne (entre les métatarses et les phalanges) et les pointes des orteils, de sorte qu’elles peuvent être considérées comme complètes. Dans l’ensemble, ces traces attestent d’une largeur de pied relative plus grande que ce qui est le cas chez H. sapiens, ce qui n’a rien d’étonnant puisque les néandertaliens avaient un corps râblé, et étaient de grands marcheurs (lire à ce propos l'article La marche néandertalienne reconstituée dans Pour la science.).

Les chercheurs ont exploité le fait que 80 % des empreintes se trouvent sur le paléosol D3b-4 pour tenter de reconstituer la composition du groupe l’ayant foulé. Sur les 104 traces de pas exploitables de ce paléosol, 39 sont complètes sur toute leur longueur et 100 le sont assez pour mesurer la largeur du pied. Les longueurs varient de 11,4 à 28,4 centimètres et les largeurs de 4,5 à 14,2 centimètres.

Les empreintes de trois pieds néandertaliens différents au Rozel. (D. Cliquet)

Appliquant le coefficient d'environ 6,5 (issu des études anthropométriques, tant des néandertaliens, que des humains modernes) permettant d’estimer la taille à partir de la longueur du pied, les chercheurs estiment que, compte tenu des incertitudes de mesure, les statures des individus qui foulèrent le sol D3b-4 variaient entre 73,8,8 et 184,5 centimètres. Une conversion réalisée à partir des largeurs de pied conduit à un spectre de tailles similaire. Or les 20 squelettes néandertaliens (issus d’autres sites) dont nous disposons nous indiquent de leur côté un éventail de statures compris entre 147 et 177 centimètres. Ainsi, certaines traces de pied découverte au Rozel suggèrent qu’il a peut-être existé de très grands néandertaliens, mais cette suggestion est à prendre avec la plus grande prudence étant donné l’extrême sensibilité de la méthode de conversion à la valeur du coefficient.

Le surreprésentation des jeunes dans le clan du Rozel

Employant la courbe donnant la stature en fonction de l’âge établie chez H. sapiens, les chercheurs ont ensuite déterminé que les empreintes du Rozel correspondent dans 64,1 % des cas à des enfants, dans 28,2 % des cas à des adolescents et dans seulement 7,2 % des cas à des adultes. Le pied le plus court correspondrait à celui d’un enfant de 2 ans et le plus long correspondrait à un mâle néandertalien d’une stature estimée de 175 centimètres (une valeur posée par les chercheurs par prudence, et non issue de la conversion pied -> taille). Ils estiment que le paléosol a été vraisemblablement foulé par 10 à 14 individus, donc par seulement 1 à 2 adultes.

Cette surreprésentation des jeunes étonne. On estime en effet depuis longtemps que comme la plupart des chasseurs-cueilleurs nomades actuels, les néandertaliens vivaient en petits clans comportant de 10 à 30 personnes au maximum (mes lecteurs désireux de tout savoir sur le mode de vie des Néandertaliens me feraient plaisir en lisant le livre que j'ai co-écrit avec Silvana Condemi : Néandertal mon frère). Or, puisqu'ils étaient nomades, il leur fallait, quand ils se déplaçaient, pouvoir porter les enfants et entraîner les jeunes, ce qui implique qu'il fallait que vivent dans le groupe plus d'adultes que de jeunes, donc qu'il y ait au moins parité entre le nombre d'adultes et de jeunes.

Le clan néandertalien plausible et ses traces de pied

Illustrons cette idée en examinant un cas hypothétique de clan viable : il est plausible de lui attribuer par exemple quatre chasseurs expérimentés (de plus de 16 ans), aidés par quatre garçons adolescents (de plus de 12 ans), six cueilleuses en âge de se reproduire (de plus de 14 ans) aidées par une femme âgée (de plus de 25 ans), deux adolescentes (de plus de 12 ans) et cinq enfants, l’effectif de 22 personnes résultant est caractérisé par une quasi parité des jeunes et des adultes. Ce modèle semble d'autant plus plausible, si l'on se souvient à quel point les néandertaliens étaient très carnivores : ils chassaient l'auroch, l'éléphant, le mammouth, le cheval. Alors on voit mal des enfants et de jeunes adolescents et quelques adultes suffirent à abattre de telles proies, ni même participer aux phases dangereuses de leur chasse. Ces raisonnements suggèrent qu'au Rozel, les adultes n’ont pas tous été enregistrés par le sol D3b-4.

De fait, la seule comparaison possible que permettent les données archéologiques – un groupe familial néandertalien probablement cannibalisé en une fois il y a quelque 49000 ans dans la grotte d’El Sidron en Espagne – comprenait 3 hommes et 3 garçons apparentés, 4 femmes et 3 enfants, ce qui suggère un ratio jeunes/adultes de 6/7, pratiquement à parité !

Les enfants se sont peut-être fait gronder…

Alors, quel biais d'enregistrement pourrait expliquer l'enregistrement des empreintes de pied dans le paléosol D3b-4. Lequel? L'auteur de ces lignes, qui a été élevé au cœur d'une entreprise agricole, en imagine un plausible. Des adultes actifs s'agacent souvent très vite de voir des enfants jouer sur leur lieu de travail, et tendent à les en chasser. Pas toujours aimablement selon mon expérience! Ainsi, il est envisageable que les cuisinières se soient activement débarrassé des petits chapardeurs, que les tailleurs ou tailleuses de pierre les aient empêché de voler des éclats peut-être encore utiles, ou que la confection d'armes de chasse ait représenté une activité si sérieuse, que seuls des adolescents d'un âge minimal pouvaient être admis à y assister, que les activités bouchères, comme la cuisine devaient être protégées des enfants, que... Bref, ce sont peut-être des enfants grondés qui ont laissé le plus d'empreintes de pieds au Rozel... Et se faire engueuler, je le sais, chez les Néandertaliens, comme chez les petits ruraux, ce n'est pas le pied!


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