Les outils romains de Boris le Russe blanc


Ne lisez cette divagation sur les structures sociales dans la campagne provençale de mon enfance et son rapport avec la ruralité romaine que si vous en avez le temps!

Les vignes du Rouët, en Provence.

Les vignes du Rouët en Provence.

Fils de viticulteurs, j'ai été élevé dans l'un des derniers latifundia de France… enfin, dans un grand domaine viticole de la Provincia: le Château du Rouët (ci-dessus ses vignes). Aujourd'hui, c'est une entreprise agricole du XXIe siècle, mais quand j'étais petit, c'était encore un grand domaine du XIXe siècle, avec ses forêts et ses champs, son âne dans le pré, ses multiples bâtiments à usages divers et son histoire remontant loin. Du XIXe siècle? Que dis-je : quasiment romain! En ce qui concerne les rapports avec les operari (les ouvriers), en tout cas, il constituait une petite société à tendance autarcique, où la forme des rapports humains découlait d'une longue tradition. Laquelle? Je réalise aujourd'hui que c'était la tradition méditerranéenne des domaines ruraux, qui participait encore, sans que nous en soyons très conscients, de la ruralité gallo-romaine.

Certes, nos ouvriers étaient salariés et, au moins depuis l'arrivée de mon père aux commandes, systématiquement protégés par la Sécurité sociale. Aujourd'hui, cette importante institution est déjà vénérable, mais elle n'existait pas à l'époque romaine, ni pour les ouvriers, ni pour les esclaves.Toutefois, à une époque qui précéda de très près celle de notre arrivée dans ce domaine viticole provençal des années 1960, une forme de «sécurité sociale romaine» y fonctionnait encore. Cette «sécurité sociale», c'était la familia, c'est-à-dire l'ensemble des habitants de la domus, ou si vous voulez du domaine ; rappelons nous qu'à l'époque romaine, le mot familia signifiait l'«ensemble des esclaves vivant sous l'autorité d'un maître.»

Au Rouët, et depuis l'Antiquité, il n'y avait bien-sûr plus d'esclaves, c'est-à-dire de travailleurs ruraux non payés pour leur travail. Toutefois, l'époque n'était pas loin où le salaire d'un ouvrier agricole était si modeste, que, sans ressources familiales, il ne pouvait guère vivre en toute autonomie au village. Que se passait-il alors? Dans le grand domaine, ce protégé de la maison recevait quelque pièce ou cabanon inemployé, où on lui installait un lit, un évier, une table, une chaise, et basta! Il passait sa vie et sa retraite là, assis sur le banc dans la cour, toujours présent, souvent silencieux, et, à mes yeux d'enfants, aussi immuable que les platanes géants qui protégeaient l'esplanade du soleil.

Des ouvriers, il y en avait deux sortes : les provençaux, qui étaient mariés, avaient famille et maison au pays et ne venaient au domaine que le matin pour travailler. Et puis, il y avait les autres, les « estrangers du dehors» (expression des Provençaux de mon enfance pour dire «pas provençal»), qui, dans le Rouët de ma petite enfance, parlaient russe. Dans la Provence des années 1960, il y avait en effet encore quelques petits Russes blancs réfugiés dans les campagnes. D'après ce que les adultes m'ont dit, Michel avait été cocher dans l'armée russe. Les troupes russes engagées en France entre 1914 et 1918? Les armées blanches? Avait-il été recruté de force par quelque contingent passant par son village? S'était-il engagé volontairement? Autant de questions que les Provençaux ne s'étaient pas posées au moment d'adopter Michel et Boris, de sorte que leurs réponses restent mystérieuses pour moi aujourd'hui. Seule chose sûre, étant donné la prise de pouvoir des Soviétiques, les obscurs petits Russes Michel et Boris se sont retrouvés coincés en France dans une société rurale encore occitanophone, qui, elle aussi, allait disparaître comme a irrémédiablement disparu la Russie tsariste.

Je suppose que c'est dans les années 1930, alors que l'on employait encore des chevaux, qu'ils ont été recrutés ou plutôt adoptés par le domaine. C'est là que, cachés dans un microcosme rural provençal, ils ont survécu à l'invasion allemande ; et c'est là, qu'une fois devenu trop vieux, Victor, notre intendant, les a laissés demeurer dans une chambre, où ils ont vécu de leurs maigres retraites d'ouvrier agricole. Boris du moins, car Michel a fini par terminer ses jours dans une «maison de retraite russe sur la Côte d'Azur», du moins est-ce que l'on m'a dit, à moi l'enfant, qui ne savait encore ni l'histoire de la Russie, ni si, après 1917, il a bien existé des institutions sociales pour Russes sur la Côte d'Azur. Toutefois, il devait y en avoir, puisqu'à Nice, il y avait même une cathédrale russe : la Cathédrale Saint Nicolas de Nice.

La Cathédrale orthodoxe de Saint Nicolas de Nice. (C: BertS)

La Cathédrale orthodoxe de Saint Nicolas de Nice. (C: BertS)

Et le rapport avec le Schmilblickus, qui, ici, est la ruralité romaine? Le voilà! Les ouvriers qui vivaient au domaine, y travaillaient, voire y passaient leur retraite, cultivaient aussi pour eux... Il y avait toujours un lopin de terre irrigable quelque part, qu'ils pouvaient aménager et planter de légumes. Nos terres rouges, limitrophes de la forêt de pins maritimes et de chênes-lièges, avaient l'air pauvres, mais elles étaient en fait très productives et fournissaient nos ouvriers en légumes aussi magnifiques que goûteux, lesquels nous en donnaient toujours une partie, car tout fonctionnait ainsi au sein de la familia. À l'époque, je ne connaissais que les salades qui ont du goût et des limaces, les courgettes bombées, les œufs de «nos» poules, les cerises de «nos» arbres et les tomates, non pas «cocktail», mais au cocktail explosifs de saveurs, que j'avais vu mûrir accrochées à des roseaux. Mais je trouvais cela normal. Je ne connaissais rien d'autre. Les produits industriels, les boîtes de conserves, les croissants à l'huile de palme, moi, je les trouvais génialement bons, car je n'y avais droit que très rarement... au contraire de mes camarades du village. Si j'avais su.

Un jour, le comportement de l'un de nos ouvriers m'a profondément choqué. Cet homme, qui pour moi était une sorte d'oncle familier, avait été chargé par mon père d'élaguer l'un des platanes. Pour ce faire, une scie à main, tirée de nos réserves d'outils, lui avait été donnée. Escaladant l'arbre, il s'en est habilement servi pour faire tomber tout le bois mort et nombre des branches qui poussaient en trop selon mon père. En quelques jours, sa mission était accomplie, mais, celle-ci finie, il n'a pas rendu la scie, ce qui ne m'a pas échappé, à moi l'enfant toujours au milieu des hommes. Comme je m'en indignais devant mon père, celui-ci a coupé court à mes critiques en me disant : Tu sais, il est normal que ceux qui travaillent, aient le droit d'avoir leurs outils. Le ton semblait exprimer l'évidence que parmi les conventions tacites liant le domaine à ceux qui y travaillaient pour vivre ou y vivaient en travaillant, figurait le droit d'accumuler au hasard de ses missions les outils gracieusement fournis par la domus. Cela m'a révolté : la domus, c'était moi et les miens. Je n'avais pas encore mesuré la modestie du salaire d'un ouvrier agricole (cela m'arrivera plus tard) et j'étais près de nos intérêts… je trouvais l'attitude de cet oncle-ouvrier rusée et malhonnête.

C'est pourquoi, quelque temps plus tard, ai-je été très content de rapporter à mon père toute une panoplie d'outils, abandonnée par l'un de nos anciens ouvriers. Notre domaine était un endroit si grand, qu'il s'apparentait plutôt à un hameau qu'à un mas provençal. Il y avait toujours des coins à découvrir, des traces du passé, que j'adorais retrouver et interpréter. C'est ainsi que j'ai réalisé un jeudi (à l'époque, le jeudi n'était pas encore devenu le mercredi) qu'il y avait là bas, au bout, un vieux poulayer entouré de grillage, que la forêt n'avait pas encore achevé de réinvestir. À travers les buissons qui l'envahissaient, j'ai aperçu un petit cabanon, ou plutôt une petite cabine. La porte de l'enclos étant condamnée par un vieux cadenas rouillé, j'ai péniblement escaladé le grillage et ouvert la cabine. Quelle n'a pas été ma surprise d'y découvrir une serpe, une pelle, une fourche de jardinage, une pioche, des piquets de fer, une faucille, des bêches, de la ficelle, une ou deux haches.... bref tout le nécessaire permettant à quelqu'un de se faire un lopin de jardin dans la forêt, non loin de la source, et d'y prélever de quoi élever les plantes sur des tiges… J'ai rapporté la découverte de ces outils à mon père, qui n'a pas négligé de les récupérer et de les serrer dans la réserve à outils du domaine. Malgré le nombre d'années écoulées depuis qu'un de nos ouvriers les avait cachés là et abandonnés, ils étaient encore en bon état. Moi, cela m'a fait du bien : dans ma naïveté d'enfant, j'ai eu l'impression de réparer des années de vol à la familia. Ces outils, me suis-je imaginé, c'était ceux que Boris utilisait avant que la vieillesse ne le cloue sur le banc de la cour.

Or, une découverte récente qu'a faite l'Inrap dans une domus de la région de Sens vient de me rappeler irrésistiblement ma découverte d'enfant. Dans cette ancienne villa rustique romaine située sur la commune de Saint-Clément, les archéologues viennent de découvrir et de fouiller une cave  romaine:

La cave de l'une des dépendances de villa romaine retrouvée et fouillées par les archéologues de l'Inrap à Saint Clément. (C: Inrap)

La cave de l'une des dépendances de villa romaine retrouvée et fouillées par les archéologues de l'Inrap à Saint Clément. (C: Inrap)

Cette cave fut celle d'une dépendance de la villa, où se trouvait, entre autres, la réserve à outils. Au IIIe siècle de notre ère, un intense incendie la réduisit en cendre avec tout son contenu, dont une considérable quantité d'ustensiles métalliques. Ceux qui étaient en métal nous sont ainsi parvenus dans un état de conservation, qui pourra paraître médiocre aux non initiés que nous sommes, mais qui doit sembler plutôt bon aux restaurateurs qui, dans les laboratoires du service régional de l'archéologie de Bourgogne, ont déjà commencé à dégager ces objets vieux de plus de 1800 ans de la gangue de terre mêlée de rouille qui les enserre. Cette opération précautionneuse accomplie, ils les traiteront pour les stabiliser, car, sinon, la déshydratation qui se produit toujours quand on retire un objet métallique de la terre, les désintégrera irrémédiablement.

La panoplie d'instrument agricoles découverte à Saint-Clément dans l'Yonne.

La panoplie d'instrument agricoles découverte à Saint-Clément dans l'Yonne. (C: Inrap)

Je sais, je sais, vus comme cela, ces outils n'ont pas l'air flambant neufs, mais, néanmoins, je suis fasciné par le fait de savoir qu'ils comptent des haches, des bêches, des faux, des pelles, des serpes,… bref toute une panoplie qui me semble comparable à celle de Boris (lire à propos de cette panoplie d'outils agricoles gallo-romains l'actualité de Pour la Science, Préservé par extraordinaire, le contenu d'une cave gallo-romaine illustre les préconisations des agronomes romains). Pour les archéologues, la  panoplie d'outils agricole de Saint-Clément est une découverte extraordinaire et d'une grande valeur scientifique, puisqu'il s'agit de la première panoplie d'ustensiles agricoles complètes retrouvée de tout l'ancien Empire romain. Or elle illustre parfaitement les préconisations faites par les agronomes latins…

Pour moi, elle est extraordinaire et d'une grande valeur… imaginative, car elle suggère qu'il y a quelque 1800 ans, dans une villa rustique du pays sénon, il y a pu y avoir aussi un Boris, ou plutôt un Lupus (puisque l'une des étymologies de Boris serait «loup» en vieux bulgare), qui, peut-être, se faisait aussi son bout de jardin dans la forêt? Quoi qu'il en soit, je continue à trouver que Boris, à qui mon père allait régulièrement rendre visite pendant les mois qu'il passa couché sur son lit de mort payé par la Sécurité sociale dans un hôpital qui n'était pas russe, aurait pu lui dire où était sa réserve à outils. Ces outils, ils étaient quand même à la familia, c'est-à-dire à ma famille!

 

 

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