Les tripes à l’asiatique d’Œtzi


Helicobacter Pylori vu au microscope électronique. (C: domaine public)

Helicobacter Pylori vu au microscope électronique. (C: domaine public)

 

Helicobacter pylori est l'une des rares bactéries capables de vivre dans un milieu aussi acide que celui de notre estomac (son Ph est de 1,5 la nuit). Parmi les pathogènes que nous portons, c'est l'un des pires, puisqu'on le sait responsable de nos gastrites chroniques, de nos ulcères et de cancers de l'estomac... Rien que çà! Toutefois, c'est aussi une bactérie se transmettant par voie familiale et porté par la moitié de l'humanité, de sorte que sa géophylogénie renseigne sur celle de l'espèce humaine… C'est pourquoi toute une équipe de chercheurs dirigée par Frank Maixner de l'Institut pour les momies et l'Homme des Glaces de Bolzano en Italie vient de séquencer et d'analyser le génome de l'H. pylori contenu dans l'estomac de l'Homme des Glaces, aussi connu sous le surnom d'Œtzi. Ce qu'elle a découvert suggère qu'un forte immigration africaine a eu lieu en Europe, récemment, puisque c'était après l'Âge de cuivre...

Œtzi, rappelons le, c'est lui:

L'apparence de l'Homme des Glaces reconstituée d'après sa momie. (C: Adrie et Alfons Kennis, photo d'Ochsenreiter)

L'apparence de l'Homme des Glaces reconstituée d'après sa momie. (C: Adrie et Alfons Kennis, photo d'Ochsenreiter)

Lui, c'est-à-dire un marcheur des montagnes de l'Âge du cuivre, qui, il y a quelque 5300 ans a été suivi et abattu par des flèches dans le dos, alors qu'il tentait de franchir le glacier du Hauslabjoch entre Italie (Haut Adige) et Autriche actuelles (pour tout savoir de la découverte, lire l'article de Pour la Science: Qui était Œtzi, l'Homme des Glaces). La hache de cuivre qu'il portait avec lui, confirme qu'il faisait partie de l'une des premières cultures à pratiquer la métallurgie du cuivre en Europe de l'Ouest, c'est-à-dire qu'il vivait déjà au Chalcolithique. En Europe de l'Ouest, cette période pendant laquelle les paysans taillaient toujours la pierre, mais avaient déjà développé la métallurgie de l'or et du cuivre peut être grossièrement datée entre 5300 et 1800 avant notre ère suivant les endroits, ce qui montre la lenteur de la pénétration de la métallurgie du bronze…

Une réplique moderne de la hache à lame de cuivre d'Œtzi. (C: Bullenwächter)

Une réplique moderne de la hache à lame de cuivre d'Œtzi. (C: Bullenwächter)

Comme le génome d'Œtzi a été séquencé, on sait aussi que les Européens contemporains qui lui sont le plus proches génétiquement sont les Corses et les Sardes (pour en savoir plus sur ce point, lire l'actualité de Pour la Science sur le sujet : Les gènes méditerranéen d'Œtzi). Cette constatation étonne a priori, mais s'explique bien si l'on sait que les premiers paysans sont entrés en Europe il y a quelque 10000 ans par deux voies : par le couloir danubien d'une part et en suivant les côtes méditerranéennes d'autre part, donc par les îles notamment. Comme en attestent les cas de la Crète, de la Sardaigne ou encore des Baléares, les îles méditerranéennes ont pour cette raison connu très tôt connu des civilisations bien plus avancées que le continent. Dans le même temps, les îles sont aussi des endroits où les particularités des gens se conservent plus longtemps, de sorte que les populations insulaires sont souvent moins mélangées que les populations continentales. Cela explique que la Corse et la Sardaigne, qui ont été peuplées par des paysans au VIe millénaire avant notre ère, ont conservé en bonne partie les gènes des fondateurs de leurs populations (pour en savoir plus, lire l'article de Pour la Science sur le sujet L'âge d'or préhistorique de la Corse et de la Sardaigne).

La proximité génétique entre Œtzi et de nombreux insulaires sardes et corses (plutôt du sud) suggère donc fortement que l'Homme des glaces était l'un des représentants du courant méditerranéen de néolithisation (la «néolithisation» est le phénomène de conversion au mode de vie paysan) et qu'il faisait partie d'une population de premiers paysans méditerranéens, qui, il y a 5300 ans, s'étendait doucement vers le Nord à travers les Alpes, donc vers les paysans danubiens. Ce phénomène de rencontre est bien connu, puisque juste avant le temps d'Œtzi, au Chasséen (entre 4500 et 5500), le contact sur le territoire qui est aujourd'hui la France des deux courants de néolithisation a produit une culture hybride.

Après cette hybridation culturelle et sans doute biologique entre courants danubien et méditerranéen de néolithisation, on pense que les porteurs d'un nouveau type de culture ont répandu en Europe leurs façons (dont nombre de traits culturels d'origine nomade), mais aussi les langues indo-européennes, dont descendent la plupart des langues européennes d'aujourd'hui (le sarde est réputé avoir conservé des traces d'une langue pré indo européenne). Nombre de chercheurs ont proposé que cette nouvelle couche culturelle et, peut-être, biologique, correspondrait aux Campaniformes (2600 à 2200 avant notre ère), c'est-à-dire aux porteurs de cultures répandus à travers toute l'Europe que l'on nomme ainsi parce qu'ils ont en commun de produire des vases en forme de cloche inversée (en latin, la cloche se dit campana) décorés de stries et autres quadrillages. Pour certains chercheurs, les Campaniformes seraient aussi les Proto-Germains et les Proto-Celtes, dont la présence pan européenne semble perceptible vers 1000 avant notre ère, soit quelque 1000 ans après la fin de la culture matérielle campaniforme...

On en revient donc toujours à nos «ancêtres les Proto-Gaulois ou Proto germains». Or, qui  évoque les Celtes ou les Germains, évoque la carnation très blanche des Européens nordiques et des îles atlantiques… et par là une communauté biologique spécifique à l'Europe qui serait reliée à quelque origine commune des Européens, dont la trace se perdrait dans les limbes du temps et de l'Eurasie septentrionale… Les «Ariens» des pseudo théories raciales nazies ne sont pas loin… La notion d'une composante eurasienne septentrionale récente, c'est-à-dire postérieure à l'Âge du cuivre, de nombre d'Européens contient sans doute du vrai, mais l'analyse des tripes d'Œtzi suggère aussi qu'une autre composante, méridionale celle là, a aussi contribué de façon importante la population européenne.

Expliquons.

Les chercheurs de l'équipe de Frank Maixner ont prélevé des restes de bactéries H. pylori dans tout l'appareil digestif d'Œtzi:

En degrés de vers, les taux de H. pylori retrouvés dans l'appareil digestif d'Œtzi. (C: EURAC-Marcon Samadelli-Grego Staschitz-Hôpital central de Bolzano)

En degrés de vert, les taux de H. pylori retrouvés dans l'appareil digestif d'Œtzi. (C: EURAC-Marcon Samadelli-Grego Staschitz-Hôpital central de Bolzano)

 

Puis ils en ont séquencé le génome et comparé celui-ci aux génomes des souches de H. Pylori connues dans le monde. Il s'avère que tandis que la souche de H. Pylori d'Œtzi est plus proche de la souche européenne actuelle qu'elle ne l'est d'aucune autre souche, elle est aussi très proche de la souche nord indienne. Pour interpréter cette constatation, il faut savoir que la souche européenne actuelle passe pour être un hybride entre deux souches anciennes d'H. Pylori, l'une originaire d'Afrique de l'Est et l'autre originaire d'Asie ; et, qu'en outre, le taux d'hybridation «souche Africaine de H. Pylori/souche asiatique de H. Pylori» décroît à travers l'Europe depuis le sud (forte hybridation) vers le nord (moindre hybridation). Les Finlandais, qui sont tout au nord de l'Europe ont néanmoins aujourd'hui un taux d'hybridation «souche Africaine de H. Pylori/souche asiatique de H. Pylori» de 13%, alors que celui d'Œtzi n'est que de 6,5%...

Ainsi, s'agissant de ses tripes, Œtzi semble bien plus asiatique, qu'afro-asiatique comme les Européens d'aujourd'hui. Le génome de son H. Pylori est bien plus proche de celui des Indiens du Nord, qu'il ne l'est de celui des anciens Africains de l'Est, qui a contribué à la génétique de notre H. Pylori. Dès lors, si l'on suppose qu'Œtzi est un ancien Européen typique de son époque, cela implique qu'une forte immigration d'origine africaine est venu compléter la population européenne après lui... Répétons et insistons : si, et seulement si, Œtzi est typique des Européens méditerranéens de son époque, alors les Campaniformes et autres Euro-asiates mystérieux mais en tout cas indo-Européens n'ont pas été les seuls à échouer en Europe après l'Âge du cuivre, mais il y a eu des (Nord?)Africains aussi!

Bon, et maintenant je sors de la science pour vous dire ce que me disent mes tripes : depuis plusieurs milliers d'années, de nombreux flux culturels et géniques maintiennent une forte communauté culturelle et  biologique entre l'Afrique du nord et l'Europe du sud. Et si vous voulez mon avis, cela se voit un peu! Tous des Sicanes, des Ibères ou des Berbères,… sauf les Corses bien-sûr, et je vous le dis sans sourire sardonique…

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