Le livre Par les armes de Anne Lehoërff


Anne Lehoërff est une bronzière, c'est-à-dire une spécialiste de la métallurgie du bronze. Elle joue actuellement un rôle insigne dans la vie archéologique française. Cette professeure en protohistoire européenne à l'université de Lille est aussi la vice présidente actuelle du Conseil national de la recherche archéologique, cercle d'archéologues et de hauts fonctionnaires chargés de la «mise en place d’une politique interministérielle concertée dans le domaine de l’archéologie.»

Sans aucun doute très occupée par ces diverses responsabilités, elle nous a cependant gratifiés d'un livre intéressant. Elle y échafaude une méthode solide, fondée sur l'archéologie des armes, afin d'étudier le rôle joué par la guerre dans la structuration sociale des sociétés européennes pendant l'âge du Bronze, c'est-à-dire entre la fin du IIIe millénaire avant notre ère et 800 avant notre ère (en France du moins). La revue des données concernant la guerre et la discussion des armes du point de vue d'une spécialiste de la métallurgie protohistorique contenus dans ce livre le rendent notable sur le plan scientifique ; Anne Lehoërff fait jouer dans son livre un rôle central à l'épée et à ceux qu'elle nomme les «épéistes» ; le livre contient aussi  une proposition quant à l'évolution de la guerre en Europe, qui fait jouer un rôle insigne à l'âge du Bronze.

Dans la suite, je vais d'abord vous parler du contenu intéressant de ce livre et des idées empirico-inductives que Anne Lehoërff y avance sur la guerre en Europe, puis je réagirai à ces propositions, car j'ai une autre théorie de l'usage de l'épée dans les guerres du passé et, partant, de son origine.

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NDB = note du blogueur

Le livre Par les armes de Anne Lehoërff, publié par les éditions Belin en avril 2016.

La découverte de la couverture m'inspire un préjugé

Je ne vous cache pas que la découverte de la couverture du livre m'a inspiré de la méfiance. Pouvait-il exister en effet UN JOUR où l'«homme» aurait inventé la guerre? (NDB : toutefois, en tant que journaliste, je sais bien ce qui guide les choix de mots sur une couverture) N'est-il pas d'usage par ailleurs de mettre une majuscule à «Homme» lorsqu'on emploie ce mot pour désigner les humains? La guerre, une activité sociale, fut-elle une invention masculine, plutôt que sociale?

J'ai le privilège de connaître l'auteure. Une rencontre et un échange impromptus lors de la soirée d'inauguration de l'exposition Néandertal au musée de l'Homme a renforcé chez moi l'impression – qui s'est avérée fausse à la lecture du livre – que Anne Lehoërff situerait les débuts de la guerre à l'âge du Bronze (NDB : personnellement, je préfère la notation âge du Bronze à la forme Âge du bronze employée dans le livre ). Mon impression provenait du rôle éminent qu'elle fait jouer dans ses raisonnements à cela:

Une magnifique épée du Bronze final trouvée lors de fouilles à Pont-sur-Seine dans l'Aube (C: Robert Moleda)

Cela, c'est une magnifique épée de la fin de l'âge du Bronze. Au cours de notre brève conversation, Anne Lehoërff m'a expliqué considérer que le «premier instrument créé seulement pour tuer» pouvait servir de signature de la guerre.

Je vous avoue un réflexe bête. Quand j'ai entendu cela, je me suis dit par devers moi:  «Évidemment, elle fait remonter la guerre à l'âge du Bronze parce qu'elle est bronzière, mais un Néolithicien tiendrait à une origine néolithique de la guerre et un historien ne la considérerait pas avant la création du premier État et des premières chroniques…» Inspiré par une longue pratique des savants en tant que journaliste, ce préjugé a été  conforté par la découverte du motif datant de l'âge du Bronze scandinave reproduit sur la couverture :

L'une des gravures rupestres de Tanum en Suède montrant deux guerriers de l'âge du Bronze s'affrontant.

Que montre cette reproduction d'une gravure de l'âge du Bronze de l'un des rochers de Tanum en Suède? Deux guerriers de l'âge du Bronze scandinave. On constate ensuite que ce sont des hommes et non pas des femmes, puisque les deux personnages sont ityphalliques (leurs sexes sont représentés en érection) ; puis qu'ils sont montrés équipés de boucliers et d'épées ; finalement qu'alors qu'ils s'affrontent, ils ne se servent pas de leur épées (restées au fourreau), mais de haches. Ils lèvent en effet leurs haches à la hauteur de la tête, la partie du corps où cette arme, bien plus que l'épée, est décisive quand elle porte.

Ainsi, cette gravure exprime pour moi que, la guerre ne peut qu'être bien plus ancienne que l'épée puisque qu'elle peut à la limite être aussi ancienne que la hache (!), et d'autre part que pendant l'âge du Bronze cette arme restait le principal instrument employé pendant les chocs (les combats rapprochés qui caractérisaient les guerres archaïques) .

Cette première impression faite, j'ai entrepris de lire le livre.

La définition de la guerre et de la protohistoire

Au début de ma lecture, j'étais préoccupé par le désir de vérifier d'abord que l'auteure et moi avions la même définition de la guerre. Pour moi, une guerre, c'est «un conflit organisé et homicide entre au moins deux groupes humains.» Nous l'avions! Ce que j'ai lu au début a ensuite dissipé tout de suite le préjugé inspiré par la couverture du livre:

Dans cet énorme corpus documentaire [NDB : le corpus se rapportant à la guerre], certains vestiges se rapportent directement à la violence, et même à la guerre appréhendée comme conflit légitimé par la société et organisé par les hommes qui détiennent le pouvoir. Parmi les armes, la naissance de l’épée entre 1700 et 1600 avant notre ère, en différents points d’Europe, marque un moment clef. C’est le premier objet créé pour un usage dépourvu d’ambiguïté : blesser, tuer. L’étudier, c’est aborder des questions techniques, d’usages, de croyances, de sociétés et même de politique. Tel est le point de départ de cet ouvrage : « entrer en guerre par les armes », non seulement pour comprendre les moyens et les mécanismes des conflits armés, mais également pour analyser les sociétés elles-mêmes.

Dans l'interprétation des données archéologiques, on ne parvient qu'à la confusion si on ne se fixe une méthode et s'y tient. Par les armes est donc un regard sur la guerre étudiée par l'intermédiaire des armes. Il s'agit d'une démarche empirico-déductive menée par une spécialistes des armes archéologiques de l'âge du Bronze. Voilà son grand intérêt.

Étudier la guerre est-il indécent?

Anne Lehoërff s'interroge ensuite longuement sur la question morale: étudier la guerre est-il indécent, dans la mesure où cela revient à étudier le massacre d'humains par d'autres humains, sans parler du gâchis économique et social que ce phénomène social entraine. À cet égard, elle éprouve le d'abord le besoin de nous expliquer comment, comme Obélix est tombé dans la marmite de potion magique quand il était petit (Obélix est un guerrier fictif de l'âge du Fer, qui curieusement pratiquait le mégalithisme), elle est «tombée» dans la guerre:

Dans l’immensité des sujets possibles en Protohistoire européenne, mon attention s’est arrêtée sur l’artisanat, et plus particulièrement celui des alliages cuivreux des âges des métaux (Âge du bronze, – 2200/– 800 environ à l’échelle européenne, Âge du fer, jusque – 52 pour l’isthme le plus occidental de l’Europe), avant que je ne me recentre plutôt sur l’Âge du bronze. Le choix de ce sujet reposait sur un intérêt accordé aux capacités des hommes, lorsque leur esprit et leur habileté rencontrent la matière et qu’ils la transforment, la façonnent. Mon attrait se porta vers l’homo faber et tous les rouages intellectuels aussi bien que manuels qui se combinent pour donner corps, volume, fonctionnalité, esthétique, sens, à un matériau que la nature met à disposition de manière plus ou moins évidente. [...] Rien en apparence qui ne conduise à la violence et à la guerre en tant que forme organisée de violence. Celle-ci est entrée par une porte de côté, subrepticement.

Puis, plus loin, elle pose:

Je n’ai pas de lien direct avec la guerre en tant qu’individu, et j’admets même une forme de rejet. Je fuis systématiquement les images de violence sous toutes leurs formes, cinématographique ou photographiques. Je ne comprends pas le goût pour le morbide… Ce n’est donc pas en tant qu’être humain que j’ai abordé cette recherche, mais en tant que chercheur, et par devoir. En outre, sans doute a-t‑elle été possible car les époques concernées sont si anciennes que la sédimentation a fait son œuvre. J’ai croisé, au cours des études sur les armes, des tueurs et des victimes, mais ils sont restés anonymes et très indirectement incarnés. Plus encore, c’est justement l’enquête sur une documentation archéologique particulière – ma spécialité de recherche – qui m’a permis de les apercevoir, mais au-delà encore de l’artisan que je voulais initialement approcher et comprendre.

Les protohistoriens sont-ils des historiens?

À ce stade, j'attire votre attention sur l'une des préoccupations frappantes d'Anne Lehoërff ou plutôt sur une revendication : celle que la protohistoire est une partie de l'histoire aussi et que les spécialistes de cette période font partie de la cohorte des historiens.

Un point qui, manifestement, lui tient à cœur.

Rappelons que par définition, la Protohistoire est cette ère assez mal définie pendant laquelle des peuples qui écrivaient leur histoire (et par là celle des autres) côtoyait des peuples qui ne l'écrivaient pas. Les Gaulois sont un ensemble de peuples protohistoriques ; les Grecs et les Romains, qui écrivirent sur eux, ne l'étaient pas, car ils avaient déjà une histoire écrite.

Plus haut, elle parle de devoir. Pour elle, les traces archéologiques racontent aussi l'histoire. En apprenant à les lire, par exemple s'agissant de la guerre, les (proto)historiens écrivent aussi une histoire, et dans cette histoire, le rôle majeur de la guerre – omniprésent dans les écrits des  historiens – a jusqu'à présent été négligé par les protohistoriens. Le devoir d'étudier la guerre dans le passé dont parle Anne Lehoërff est une nécessité. Je souscris totalement à cette remarque importante, qu'elle fait en évoquant Pierre Clastres:

En 1977, l’anthropologue français Pierre Clastres dénonça les erreurs d’analyse des sociétés primitives, et en particulier, « dans le champ de l’ethnologie contemporaine, la quasi absence d’une réflexion générale sur la violence sous sa forme à la fois la plus brutale et la plus collective, la plus pure et la plus sociale : la guerre ». Pour l’anthropologue, il semblait absurde que « la guerre soit donc exclue du discours de l’ethnologie» et que l’on puisse « penser la société primitive sans penser en même temps la guerre36 ». Il expliquait comment le monde des « sauvages » fut perçu à partir du XIXe siècle comme un monde miséreux qui ne pouvait conduire qu’à la violence désorganisée et incohérente. C’est ce que Clastres appelle le « discours économiste », que seul le « progrès » peut en quelque sorte résoudre. Il démontre, auteur après auteur, qu’aucune théorie proposée, de Spencer à Leroi-Gourhan et jusqu’à Lévi-Strauss inclus, n’est exacte. Pour sa part, il met en avant le fait que la guerre existe dans les sociétés qu’il qualifie de « primitives », qu’elle répond à des règles et qu’elle garantit une forme d’équilibre entre les groupes, précisément par sa régularité..

Les origines de la guerre dans Par les armes

La très soigneuse revue des principales données concernant la guerre contenue dans Par les armes est l'un des grands intérêts de l'ouvrage. Anne Lehoërff n'omet pas de discuter des trouvailles relatives à la guerre des époques préhistoriques anciennes, notamment des célèbres sites  de Jebel Sahaba en Égypte et de Nataruk au Kenya (à ce propos vous pouvez lire la fiction contenue dans la bafouille archéologique L'embuscade de Nataruk, où le clan Kâ faillit disparaître  dans laquelle j'imagine l'embuscade en question) Après les avoir examinées systématiquement, voici la conclusion qu'elle en tire:

Les preuves matérielles des affrontements entre les hommes sont à l’image de l’archéologie elle-même: indigentes ou abondantes, hétérogènes, variées, fugaces, imposantes, lacunaires, précises, muettes, dispersées dans le temps et l’espace, en renouvellement permanent au fil des décou- vertes et de l’évolution des méthodes. Complexes donc, elles n’en sont pas moins des témoignages précieux. Dans ce panorama, les traces de l’Âge du bronze sont particulièrement nombreuses. Objets, représentations du guerrier comme acteur clef, ces données spécifiques d’une époque soulignent l’importance de la métallurgie dans la mise en place de la guerre et la force de cette rupture dans l’histoire des sociétés européennes.

La guerre prégnante à l'âge du Bronze?

Ainsi, les données métallurgiques nous apprennent que la guerre est particulièrement prégnante à l'âge du Bronze. Avant de se lancer dans sa proposition liée à l'épée, Anne Lehoërff passe en revue dans de très intéressantes pages l'évolution des idées sur la guerre. Puis, elle analyse aussi d'un point de vue technique les diverses armes employées dans les guerres archaïques : lance, javelot, pointe de flèche, lame emmanchée, bouclier, casque, cuirasse... Curieusement et malgré ce que montre la couverture de son livre, elle laisse largement de côté la hache, un outil dont l'humanité se sert pourtant sous diverses formes depuis quelque deux millions d'années…

En revanche, la bronzière qu'elle est consacre des pages passionnantes à l'épée, qu'elle décrit et explique avec une grande clarté. Toutefois, ayant sur ce point d'autres idées, j'ai été interpellé par sa théorie d'une naissance de l'épée en Europe :

Les objets métalliques plus anciens, datables du début de la fin du IIIe millénaire et du IIe millénaire avant notre ère (le Bronze ancien), qui s’en approchent le plus, et pourraient être à l’origine de son développement, sont des lames triangulaires courtes de deux types: des lames avec une poignée dont la manipulation n’est pas sans rappeler l’épée. Ce sont des poignards; des lames triangulaires fixées par rivetage sur un manche vertical et que l’on appelle des hallebardes. Ces deux catégories morphologiques dans lesquelles on peut déceler les prémices des épées existent, au IIIe millénaire, dans un autre matériau, la pierre et tout particulièrement le silex. Les régions d’Europe concernées sont nombreuses, du centre du continent jusqu’aux îles Britanniques en incluant la Bretagne actuelle. Les exemplaires les plus remarquables ont été mis au jour en Scandinavie et dans les Alpes, des régions où l’on trouve également des scènes historiées les incluant. Ce type d’objet est également représenté sur les stèles et sur certaines statues menhirs masculines, datables entre la fin du Néolithique et le début de l’Âge du bronze (fin du IIIe millénaire). De l’allongement de ces lames triangulaires courtes naît l’épée.

Ainsi, pour Anne Lehoërff, l'épée est née en Europe, où elle eut des précurseurs, des dagues en silex telle celle que portait Ötzi (l'homme de Néolithique final – ou âge du Cuivre – trouvé conservé dans un glacier à la frontière italo-autrichienne ) ou encore celle-ci, exposée au musée national du Danemark:

Une dague en silex découverte au Danemark datant de vers 1800 avant notre ère (C: Musée national du Danemark).

Pour autant, page 162, elle écrit à propos de l'épée:

On pourrait considérer que l’invention de cette arme, au IIe millénaire avant notre ère, ne constitue pas, en apparence, une réelle révolution dans la mesure où sa fabrication est effectuée principalement en fonderie, technique depuis longtemps pratiquée en Europe.

Un point important : ne pouvant résulter d'une révolution technique, l'épée semble donc correspondre pour elle plutôt à une rupture dans la pratique de la guerre en Europe.

La thèse du livre Par les armes

Et cette rupture se manifeste dans les trouvailles archéologiques du début de l'âge du Bronze, qui, selon ses mots, «déclarent que la guerre est»! C'est au moment où elle aborde cette ère métallurgique que l'intéressante thèse de son livre apparaît clairement:

L’Âge du bronze, par la voie de l’épée, déclare que la guerre est. La « guerre » entendue comme une activité, isolée en tant que secteur d’activité spécifique et intégrée et à laquelle la société consacre des moyens «extraordinaires» au sens premier du terme. Une guerre comme un « fait social total ».

Les études techniques montrent l’énorme investissement dédié à la réalisation des armes. Au nom de la guerre, la société mobilise tout un pan d’elle-même qui se décompose en hommes, en biens, en organisation économique, en statuts sociaux, etc. Cette guerre-là ne fait que se confirmer au cours du millénaire. Vers 1200 avant notre ère, le développement des panoplies défensives en bronze entérine une réalité guerrière spécifique. L’évolution la plus grande tient dans l’augmentation des pièces métalliques dans l’équipement du guerrier, plus riche et plus ostentatoire. Peut-être qu’alors la dimension sociale du guerrier est-elle aussi importante que celle de combattant.

Le combat est efficace si les armes le sont et que ceux qui les manient le font avec dextérité, au mieux de ce qu’elles sont capables de faire : blesser, tuer. Les armes sont efficaces si elles ont été conçues de manière réfléchie, prévues pour être adaptées au type de combat, ou même pour le dépasser en termes de «performances». En un mot, si l’affrontement d’homme à homme dans le cadre d’une bagarre de rue peut être improvisé, le combat de guerre ne peut pas l’être. Le caractère aléatoire de l’affrontement rend tout aussi incertain le résultat. Les études des armes ne disent rien de la fréquence des combats, ni de leurs motivations. Ni même de l’idée de paix. Mais il n’y a pas moyen de l’esquiver: la guerre a été un moteur de l’innovation technique et la métallurgie des alliages cuivreux a permis l’invention des premières armes exclusivement de guerre. Cette dynamique n’a ensuite jamais cessé sous la forme de course à l’armement et les plus grandes batailles semblent avoir été remportées, non seulement parce que les stratèges et tacticiens les ont imaginées, mais parce que les techniques les plus redoutablement performantes ont été mises à leur service.

L’Âge du bronze européen signe le début d’un nouveau monde de guerre. Et d’un guerrier d’un type nouveau. La technique, la société font émerger «l’épéiste».

Le fait est que pendant l'âge du Bronze, une épée représentait une valeur économique énorme, peut-être comparable à celle de plusieurs voitures aujourd'hui. Dès lors, l'investissement de moyens énormes dans la fabrique d'épée est certainement significative. Toutefois de quoi? De la guerre, ou du prestige des porteurs d'épée, qui aurait été comparable à celui des conducteurs de grosses voitures aujourd'hui? Une remarque que je tenais à faire étant donné ma théorie de l'épée, présentée plus bas, qui est différente!

Sa thèse, Anne Lehoërff la soutient par l'étude du matériel archéologique. Après l'âge du Bronze, le visage des guerres archaïques – pendant l'âge du Fer notamment – ne change plus vraiment. Partout en Europe, l'importance sociale extrême de la guerre en tant qu'activité sociale se signale par des dépôts dans la terre ou les marais qui sont l'occasion de sacrifices d'armes pourtant précieuses à l'échelle des économies de l'époque. Une réalité que Anne Lehoërff résume ainsi:

L’acte de guerre est une réalité qui s’impose clairement pour l’Âge du bronze. La documentation archéologique permet de le démontrer car elle comporte des données sans ambiguïté. Elle a des preuves. Ces dernières ne disent pas tout mais elles obligent à considérer que la « guerre », entendue comme telle, existe en Europe à compter du IIe millénaire avant notre ère. Pour les périodes plus anciennes, Néolithique et Paléolithique, le sujet devient plus complexe en raison de la polyvalence des usages. Cela n’exclut pas la possibilité de formes de conflits intégrés aux sociétés, mais il est plus délicat pour l’archéologie d’être catégorique. En revanche, les traces de violence sont, elles, bien attestées. On le voit, les sources engagent. Elles disent, prouvent ou au contraire laissent persister des doutes et des interrogations. Dans tous les cas, elles ne peuvent rester déconnectées du cadre dans lequel elles ont vu le jour et prennent sens, les sociétés elles-mêmes.

Bref, pour résumer la méthode employée par Anne Lehoërff pour étudier de façon archéologiquement solide la guerre et son rôle social, il n'est que de citer le magnifique début de son dernier chapitre:

L’épée dit l’arme. L’arme incarne le guerrier. Le guerrier signe la guerre. La guerre suppose la société de guerre. Et la société de l’Âge du bronze européen déclare donc qu’elle a inventé une guerre dans sa forme la plus aboutie...

Et le résultat principal de la recherche menée lors de l'écriture de ce livre apparaît une page plus loin dans ces quelques mots:

Spécialiste des sociétés orales anciennes, je connais le caractère lacunaire de ma documentation et compose au quotidien avec lui. Mais là, qu’est-ce que je n’ai pas? (NDB : plusieurs données concernant la naissance de l'épée) À côté de quoi suis-je passée sur un sujet si grave et lourd de conséquences? En posant la question à partir des preuves archéologiques existantes, sur quoi suis-je en train de focaliser le sujet ? Ne suis-je pas en train de le grossir et de le déformer en oubliant peut-être des éléments importants? J’ai porté d’abord un regard sur une catégorie de mobiliers, des armes de guerre métalliques. J’ai ouvert le corpus à d’autres traces qui peuvent attester la violence. Ces données matérielles me conduisent à isoler un temps de basculement ente 1700 et 1600 avant notre ère, à la fois technique et sociétal.

Par les armes est un livre  de grande valeur, parce qu'il propose une approche solide pour considérer la guerre ou, du moins, son développement à l'âge du Bronze. Pour autant, si la méthode proposée par Anne Lehoërff est solide, peut-on affirmeraussi clairement que l'épée signalerait particulièrement la guerre? Existe-t-il de manière aussi nette une rupture sociale en Europe entre 1700 et 1600?

Ma théorie sur l'épée, radicalement différente

Je suis convaincu par tout ce qu'observe Anne Lehoërff sur la guerre à l'âge du Bronze, époque où il est clair qu'elle est devenue un «fait social total», comme elle le formule si bien. J'apprécie aussi qu'elle relève que le guerrier a manifestement acquis dès cette époque un rôle crucial dans la société, observation d'une grande importance pour la suite de l'histoire européenne.

En revanche, je suis partagé quant à sa théorie de l'origine de l'épée.

En archéologie, l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence, et, personnellement, je ne crois pas à une sorte de révolution guerrière au début de l'âge du Bronze en Europe. Pour moi, il n'y a pas, en (pré)histoire de «révolutions», ni même véritablement de rupture, parce que je suis enclin à croire qu'il n'y a qu'une «évolution», toujours bien plus graduelle que les restes archéologiques ne nous permettent de l'apercevoir.

Si on sait y voir, l'évolution sociale est toujours lente en ce sens que tout changement de société, toute étape sociale atteinte, a pour moi été présente en puissance bien avant d'apparaître soudainement de façon frappante dans le registre archéologique. Bien entendu, les changements de société peuvent a posteriori créer une impression de rupture, mais la disruption n'a pas vraiment eu lieu si on rapporte la vitesse du changement à l'accélération inexorable de la vie sociale.

L'irruption de l'internet dans nos vies était déjà préparée par les relais de poste des Romains... et le codage de missives de guerre par le chiffrage naïf qu'employait Jules César annonçait le codage quotidien de nos données les plus banales… Ce n'est qu'à l'échelle de nos vies, pas à celle de la société, que cette étape insigne de la mise en réseau de l'humanité paraît explosive.

Ce n'est là qu'un point de vue, je sais. Le mien, mais il ne pouvait que me prévenir contre l'idée d'une rupture due à l'épée pendant l'âge du Bronze. Or des trouvailles archéologiques que ne mentionne pas Anne Lehoërff interrogent la notion que l'épée aurait été inventée en Europe au début de l'âge du Bronze. Voici comment j'ai cheminé en suivant mes sensations.

L'épée, arme cavalière?

L'épée serait le premier instrument créé seulement pour tuer des humains, dit Anne Lehoërff, mais bien d'autres instruments l'avaient été auparavant : la lance, le javelot, l'arc, la flèche et l'arc, la hache ont été créés pour tuer des animaux, donc des humains aussi. Du point de vue des chasseurs-cueilleurs – souvent anthropophages –,ces armes ont été créées pour tuer des animaux et un humain est un animal aussi (lire à ce propos l'article Le cannibalisme guerrier de Gough's Cave).

Dès lors, la singularité que je vois dans l'épée est tout autre: il s'agit à l'origine d'une arme de cavalier.

Même si sur le plan technique, l'origine de l'épée est évidemment le couteau, l'épée (une dague allongée) me semble avoir été inventée pour frapper depuis le dos d'un cheval, vocation qui explique la très grande longueur de beaucoup de ces armes pendant la protohistoire, et ce, dès le début de l'âge du Bronze en Europe. L'épée de l'âge du Bronze découverte à Pont-sur-Seine représentée plus haut est l'illustration même de cette étonnante longueur, qui signe pour moi son arme de cavalier.

Même si une épée est utilisable sur le sol aussi, il est des circonstances comme la mêlée, où elle devient désavantageuse, car elle n'est vraiment utilisable que si le combattant dispose d'assez d'espace pour armer et frapper ou armer et pointer. Dans une mêlée, un combattant pourra avoir intérêt à employer plutôt une lance, un marteau, une masse d'arme, une hache,... À cheval, en revanche, une hache est toujours difficile à manier, mais pas une épée, qui s'avère au contraire très avantageuse contre les combattants à pied.

Bon bref, dans mes sensations, l'épée est à l'origine une arme de cavalier, qui a été spécialisée afin de pouvoir être employée sur le sol. Celles de l'âge du Bronze, toutefois, ne l'avaient été que très peu et gardaient leur longueur d'armes de cavalier.

Hypothèse kourgane et épée

Puis-je prouver cette origine cavalière de l'épée? Presque! Il se trouve que je souscris à l'«hypothèse kourgane», à savoir qu'au cours du IVe, du IIIe et du IIe millénaires avant notre ère, les cultures  des steppes pontiques ont apporté en Europe, non seulement les langues indo-européennes (toutes les langues européennes, sauf le basque, le hongrois et le finlandais sont indo-européennes), mais les techniques d'équitation et de guerre à cheval.

Les steppes pontiques? Cette prairie de l'extrême Est européen est limitée au Sud-Est par la mer caspienne, au Nord par la forêt boréale et au Sud par la mer Noire et par le Caucase:

Les steppes pontiques. (C:Tom Patterson, domaine public)

Or, point essentiel, si l'on passe le Caucase – ce qui à cheval est facile – on accède facilement à la steppe anatolienne et par là au Nord de la Mésopotamie.

Ces précisions, qui seront utiles, étant faites, l'hypothèse kourgane est aujourd'hui largement confirmée par nombre d'études génétiques, qui suggèrent que des migrations successives sont à l'origine des cultures de la céramique cordée et campaniforme. Vers 3000 avant notre ère, des porteurs de la culture Yamna seraient en particulier entrés en Europe et auraient contribué à la doter de ses différentes familles de langues indo-européennes.

Sachant ce consensus scientifique aujourd'hui largement admis, mon sentiment a été que l'épée – par essence un instrument guerrier de cavalier – a été introduite en Europe après il y a 3000 ans avant notre ère. Certes, les cultures nomades de la steppe n'étaient pas encore entièrement fondées sur le cheval et le mouton, comme elles le seront au Iier millénaire avant notre ère, mais le cheval y était déjà domestiqué et utilisé à la guerre, je gage.

Or on sait que les cultures nomades de la steppe, déjà cavalières donc, étaient aussi particulièrement avancées en métallurgie, et ce sont elles qui ont initié l'âge du Bronze tant en Europe qu'en Chine. Je pense que ce sont elles aussi qui y ont introduit le cheval. Cette remarque devrait nous aider à interpréter une découverte spectaculaire faite dans la ville mésopotamienne de Milid, ou plutôt dans celle qui la précédait à l'époque où la culture d'Uruk s'étendait vers la Mésopotamie montagneuse du Sud de l'Anatolie.

L'épée, une origine mésopotamienne?

Fouillée par Marcella Frangipane de l'université de Rome, la tombe de Arslantepe dans les monts Taurus, contenait six objets forgé dans un alliage de cuivre et d'arsenic, dans lesquels ont ne peut que reconnaître des épées, les plus anciennes connues!

Ces épées sont forgées dans un «bronze» cuivre/arsenic (dans l'Antiquité, le mot bronze ou airain désignait tous les alliages cuivreux). Il s'agit manifestement d'épées forgées plus d'un millénaire avant l'apparition en Europe du même type d'objets:

Les six épées découvertes dans une tombe  par Marcella Frangipane à Arslantepe correspondant à un site de culture mésopotamienne du IVe millénaire avant notre ère qui deviendra la ville de Milid. (C: partout sur internet)

S'agit-il d'épée mésopotamiennes, de sorte que l'épée aurait été inventée en Mésopotamie au IVe millénaire avant notre ère, puis indépendamment en Europe un millénaire plus tard comme le pense Anne Lehoërff? Pour moi, il est manifeste que les cultures nomades des steppes, déjà cavalières à la guerre, ont été en contact avec les cultures mésopotamiennes. Alors, est-il possible que la trouvaille d'Arslantepe s'explique par la présence de guerriers montés sur le site?

Sumériens et cavaliers des steppes, des contacts?

Les Sumériens faisaient la guerre et avaient des armées et des armes, mais, semble-t-il, la longue épée droite n'a jamais été employée dans les guerres du Proche-Orient, où ce seront plutôt des épées courbes qui s'imposeront bien plus tard.

La culture d'Uruk résulte d'une expansion sumérienne vers le Nord. Elle peut être retracée grâce aux sceaux et à la poterie. Vers 3300 avant notre ère de tels objets typiques d'Uruk apparaissent en petits nombres dans la ville d'Arslantepe au Sud de l'Anatolie. Le réseau commercial sumérien a atteint cette latitude. S'étendait-il en fait bien plus au Nord, au-delà du Caucase où se trouvait alors le territoire de la culture Maikop?

Quoi qu'il en soit, les élites de la culture de Maïkop se faisaient enterrer dans des tombes riches en mobiliers de bronze, d'argent et d'or, bref sous d'immenses kourganes. Ces tumulus sont les premiers connus. Or jusqu'à récemment, les archéologues interprétaient les traces de contact avec les civilisations du Sud en les attribuant à des dates plus tardives que 3300 ans avant notre ère : 2500 avant notre ère. Toutefois, une série de nouvelles datations par le radiocarbone ont les ont amené à faire commencer la culture de Maïkop vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère, donc vers 3500 ans. avant notre ère.

Dès lors, des contacts entre les cultures cavalières et la Mésopotamie sont-ils envisageables dès le IVe millénaire avant notre ère? Oui par l'intermédiaire de la steppe anatolienne. Très tôt, cette steppe a été occupée par les éleveurs de chevaux, comme en atteste la stèle aux chevaux de Sivrihisar Balkayasi que l'auteur de ces lignes a vu de ses propres yeux:

La stèle des chevaux de Sivrihisar Balkayasi rendue plus visible à l'aide de Photoshop par l'archéologue de l'Université d'Anatolie Ali Umut Türkcan (C/ Ali Umut Türkcan).

Cette stèle se trouvant à Sivrihisar Balkayasi en Turquie au pied d'une falaise contenant un sanctuaire phrygien. Selon l'archéologue Ali Umut Türkcan de l'université d'Anatolie, elle remonterait au Chalcolithique turc, soit,  vers 5500 ans avant notre ère, donc seulement  500 ans après la période réputée de domestication des chevaux! C'est dire la précocité des contacts entre éleveurs de chevaux nomades et Mésopotamie. Pour moi, ce sont ces contacts qui expliquent les épées d'Arslantepe, les plus anciennes du monde.

L'une des plus anciennes épées dans une tombe de nomade!

Parvenu à ce stade du raisonnement, je me suis dit qu'il devait y avoir des épées dans les tombes de la culture de Maïkop. Or il en existe une, qui serait encore plus ancienne que les épées d'Arslantepe: l'épée de Klady en Russie. Sur ce site funéraire attribué à la culture de Maïkop, le courgane 31 contenait ce qui semble être la plus ancienne épée à longue lame connue. Le kourgane 31 n'a pas été daté par le radiocarbone, mais le kourgane 30, attribué à la même période  (le 3e stade de la culture locale) l'a été entre 3500 et 3128 avec une probabilité de 95%. L'épée de Klady aurait ressemblé à cela:

L'épée de Klady était en cuivre. Elle comportait une poignée en noisetier. Sa longueur totale était de 65 centimètres, ce qui en fait clairement une épée. (C: The The Sword, chapter I : Birth of the Swordsman)

Ainsi, l'interprétation la plus plausible des découvertes d'Arlanstepe et de Klady semble être que les nomades des steppes du IVe millénaire avant notre ère étaient déjà assez cavaliers à la guerre pour avoir inventé l'épée.

Le cavalier super guerrier archaïque

Dès lors, il me semble plausible que l'épée est arrivée en Europe avec les cavaliers des steppes qui lui ont donné son équitation. Le fait que dans toutes les cultures militaires européennes du passé, le guerrier monté est le plus considéré va dans ce sens.

Ainsi l'idée romaine de constituer la cavalerie à partir des plus nobles des hommes après les patriciens : les eques, les membres de l'ordre équestre ; ainsi nos chevaliers médiévaux et le fait que le plus haut gradé de l'armée soit le maréchal, c'est-à-dire le «garçon d'écurie» en vieux francique.Tout cela provient d'un phénomène de l'âge du Bronze : le guerrier monté sur un cheval ou sur un char tiré par des chevaux était le plus noble et le plus puissant. Cela se manifeste en particulier par de premières tombes contenant des chevaux, phénomène funéraire qui s'amplifie à l'âge du Fer.

Bref, les guerriers de l'âge du Bronze me semblent porter l'épée avant tout comme une marque de statut faisant allusion de façon symbolique au prestige du guerrier monté. D'où la longueur de ces épées, d'origine cavalière, qui dans un corps à corps où les coups doivent être décisifs au sol semble un choix tactique absurde. Comme le montre bien la gravure des guerriers du Tanum reproduite sur la couverture, lorsqu'il s'agissait de se battre sérieusement, on laissait l'épée au fourreau et ont employait la hache, le plus vieil instrument de guerre de l'humanité, toujours utilisé du reste.

Le guerrier monté, vieux modèle guerrier européen

Quelle est l'origine de cette habitude de prendre le guerrier monté comme modèle? Dans son article de 1989 L'arrivée des Indo-Européens en Europe, l'historien Jacques Freu fait pour sa part apparaître l'épée en Europe avec une vague d'immigration d'«Indo-Européens» qu'il nomme Kourgane IV (3000-2500 avant notre ère). Il décrit ainsi l'apparition de l'épée:

La crémation devient plus fréquente (groupe de Sofievka-Kiev) et le bronze d'étain apparaît à côté du bronze à l'arsenic. Les dagues s'allongent et deviendront des épées à la fin de cette période. Une nouvelle et très puissante poussée migratoire va, pendant deux siècles, amener tribus, et petits groupes de jeunes guerriers pratiquant la coutume du «ver sacrum», des steppes ukrainiennes et circum-pontiques jusqu'aux Balkans et à l'Europe centrale, dispersant dans ces régions des centaines de Kourganes comparables à celles du Dniepr et du Kouban.

Ainsi, le principe de l'épée, déjà présent, dans les cultures nomades déjà largement cavalières des steppes pontiques avant 3000 avant notre ère, se serait généralisé au IIIe millénaire au moment de la pénétration en Europe de la vague que Jacques Freu nomme Kourgane IV.

L'épée n'aurait donc pas été «inventée» en Europe, mais y serait venue par propagation culturelle par l'intermédiaire des cultures cavalières de la steppe eurasiatique.

Les Griffzungenschwerter , premières épées européennes

À ce propos, un point frappe : la forme des premières épées qui apparaissent dans le registre archéologique en Europe – les Griffzungenschwerter, c'est-à-dire les «épées à languette de préhension», rappelle assez celle des épées d'Arlanstepe et de Klady:

Des épées à languette de préhension du type Naue II. Ce type d'épée est la premier à apparaître en Europe, où il le sera pendant quelque 700 ans jusque dans l'âge du Fer.  (C: Schleswig-Holstein Landesmuseum).

Un coup d'épée et de hache pour conclure!

Le débat étant l'essence même de la science, j'espère qu'Anne Lohërff ne m'en voudra pas de proposer une hypothèse alternative, après que son livre m'a inspiré tant de réflexions.

Les observations qu'elle a faites en étudiant les épées sont précieuses et montrent un changement dans le registre archéologique entre 1700 et 1600 avant notre ère. Là où nous divergeons, c'est dans l'interprétation de ce phénomène:

-pour elle, le fait que selon les apparences archéologiques, on façonne pour la première fois un instrument dont le seul usage est de tuer a une grande signification, qui justifie de faire jouer un rôle prépondérant à l'âge du Bronze dans l'«invention de la guerre» (sous titre du livre) .

-pour moi, comme le dit Jacques Freu dès 1989, l'épée est apparue en Europe au cours des «migrations indo-européennes» (vagues kourganes) et elle était apparue auparavant dans les marges orientales de l'Europe, voire en Asie centrale.

Mon impression est donc que l'épée de l'âge du Bronze européen, d'origine cavalière, signale – comme le lit Anne Lehoërff dans les données métallurgiques –  l'apparition généralisée de spécialistes de la guerre, imitant les guerriers montés des nomades des steppes. Ces «héros», qui devant la mythique Troie d'Homère, se battent aussi à cheval, vont dominer les sociétés européennes, suivant un modèle ressemblant à celui des Xanax mycéniens. Ce modèle social perdurera pendant les deux âge du Fer sous des formes différentes. Il annonce déjà le Moyen-Âge des chevaliers, période pendant laquelle, après l'intermède romain, les guerriers germaniques ranimeront en Europe occidentale ce vieux modèle social de domination de la société par les guerriers.

Ainsi, la rupture que représente la soudaine apparition générale de l'épée dans les données archéologiques traduit pour moi, non pas un basculement social, mais un changement de la mode guerrière. Avant l'épée, on se battait déjà beaucoup en Europe prouvent les constatations archéologiques du Néolithique, et ce phénomène ne pouvait que conférer aux guerriers, du moins aux chefs de guerre une importance insigne. Un jour, sous l'influence des cavaliers des steppes, la mode a changé et tous ceux qui avaient un pouvoir guerrier ou étaient des spécialistes de la guerre se sont mis à porter l'épée, pour signaler leur statut. Les spécialistes de la guerre étaient devenus la classe dominante, phénomène qui ne disparaîtra vraiment qu'à la Révolution française.

Voilà pourquoi, l'aristocrate se reconnaissait à son épée sous l'Ancien Régime ; voilà encore pourquoi, aujourd'hui encore, porter une épée, c'est-à-dire selon moi une arme de cavalier, signale le rang guerrier ou militaire en Europe. Tous nos officiers et autres chevaliers des lettres portent une épée. Ce que l'épée signale, ce n'est pas la naissance ou l'intensification de la guerre pendant l'âge du Bronze, mais plutôt l'installation généralisée au début de l'âge du Bronze de la classe des guerriers en haut de la société. La nécessité de montrer leur prestige obligea ces hommes à porter l'épée, mais quand il s'agissait de se battre en mêlée ou au corps à corps, ils continuaient à se battre comme des paysans néolithiques, avec des haches de guerre:

Une autre gravure du Tanum montrant des guerriers à la hache, et l'épée toujours au fourreau…

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