Les Néandertaliens sont-ils des Homo Sapiens particuliers et réciproquement?


Récemment, j'ai écrit un long billet touffu pour faire ressortir les faiblesses que je ressens dans l'interprétation la plus répandue due registre fossile humain actuel. Je l'avais intitulé:

Et si des H. sapiens archaïques comptaient parmi les ancêtres des Néandertaliens?

Je concluais ainsi:

«Voilà pourquoi, je lance la conjecture que s'il se confirme que des H. sapiens archaïques vivaient dans toute l'Afrique il y a plus de 300000 ans, alors quelques uns sont peut-être passés en Eurasie bien plus tôt que ce que l'on pensait, assez tôt pour compter parmi les ancêtres des Néandertaliens. Les rares bandes de Prénéandertaliens de d'H. sapiens archaïques passés en Eurasie se seraient rencontrées au centre de l'Eurasie, sur l'autoroute steppique, rencontre qui aurait influencé la suite bien plus tôt que ce que l'on pensait. Cela reste à prouver...»

Un fémur, qui en dit (peut-être) long

Or quelques jours après seulement, Cosimo Posth de l'université de Tübingen en Allemagne et tout un groupe de chercheurs annonçaient ce qui pourrait bien être «l'illustration même de ce passage d'H. sapiens archaïques en Eurasie bien plus tôt que ce que l'on pensait.» Ces chercheurs expliquaient avoir séquencé le génome mitochondrial contenu dans un obscur fémur néandertalien découvert en 1937 dans la grotte de grotte de Hohenstein-Stadel et l'avoir redaté par la génétique:

Le fémur HST trouvé dans la grotte de Hohenstein-Stadel dans le Jura souabe en Allemagne (C: Oleg Kuchar, Photo Museum Ulm).

Le fémur HST trouvé dans la grotte de Hohenstein-Stadel dans le Jura souabe en Allemagne (C: Oleg Kuchar, Photo Museum Ulm).

Daté par la génétique? Cette datation «génétique» est une affaire compliquée : elle dérive du nombre de mutations accumulées dans les génomes mitochondriaux d'une dizaine de Néandertaliens et de leur comparaison (pour les détails, lire L'ADN de Néandertal trahit une migration précoce de Sapiens hors d'Afrique sur le site de Pour la science). Comme le même fémur nommé HST était réputé avoir 60000 ans avant cette redatation (à ce propos lire la fin de L'ADN de Néandertal trahit une migration précoce de Sapiens hors d'Afrique ), il faut prudence garder, mais, pour autant, s'il a bien un âge de 124000 ans, comme l'affirme l'équipe de Cosimo Posth, alors, alors, alors...

-alors, il y a quelque 120000 ans, la diversité mitochondriale des néandertaliens était beaucoup plus grande, enfin… au moins deux fois plus grande puisque l'on ne connaissait jusqu'à présent qu'une seule ligné mitochondriale néandertalienne. À cette époque, celle de l'interglaciaire du Stade isotopique marin 5 (de 130000 à 80000 ans), une période chaude, la population néandertalienne est entré en expansion, investissant le Proche-Orient et l'Asie centrale. Elle était donc en forme et relativement nombreuse sans doute…

-et puis, 124000 ans d'âge pour HST et une deuxième lignée mitochondriale néandertalienne, cela implique aussi que l'on peut faire fonctionner l'horloge génétique et calculer «mitochondrialement» à quelle époque les Néandertaliens ont reçu des hommes anatomiquement modernes (quoi que cela veuille dire) leurs gènes mitochondriaux proches de ceux d'H. sapiens. Les gènes mitochondriaux des Néandertaliens sont en effet proches de ceux de nos ancêtres sapiens, tandis que ceux des ancêtres des Néandertaliens, les «Heidelbergiens» européens (H. heidelbergensis) en sont plus éloignés. Donc, les Néandertaliens, pense-t-on, ont reçu leurs génome mitochondrial d'H. sapiens.

Le résultat du calcul mené par l'équipe de Cosimo Posth – pour en savoir plus, lisez L'ADN de Néandertal trahit une migration précoce de Sapiens hors d'Afrique – est qu'une migration de pré sapiens ou de H. sapiens aurait quitté l'Afrique et apportés de nouveaux gènes mitochondriaux aux Eurasiens il y a entre 470 000 et 220 000 ans.

De nombreux signes de métissage ancien néandertalien-sapiens

Rappelons nous alors que le génome nucléaire des Néandertaliens de l'Altaï d'il y a quelque 100000 ans traduit un métissage avec des H. sapiens; que d'après Wu Liu de l'Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de l’académie des sciences de Pékin, des Homo sapiens archaïques sont censés avoir déjà atteint le sud de la Chine avant 100000 ans, voire vers 120000 ans ; et finalement que Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie à Leipzig et Abdelouahed Ben-Ncer, de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat, affirment avoir identifié des fossiles présapiens à Jebel Ihroud au Maroc vieux de 320 000 ans ; on vient par ailleurs d'apprendre que des H. sapiens ont foulé Sumatra dès 68000 ans, ce qui accrédite l'idée déjà lancée qu'ils seraient passés en Australie vers 65000 ans...

Prudence à propos de Jebel Ihroud

Les fossiles de Jebel Ihroud, dont certains avaient déjà été pris pour des Néandertaliens (!) sont anciens ; ils étaient aussi très déformés par leur long séjour dans la roche, de sorte que certains préhistoriens sont méfiants. Il n'en demeure pas moins que cette découverte montre que nous en sommes à estimer vraisemblable ou prouvée la présence d'H. sapiens archaïques en Afrique du nord il y a plus de 300000 ans.

Le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin désignant un fossile de crâne sapiens récemment découvert qu'une équipe internationale a récemment découvert sur le site de Jebel Ihroud au Maroc.

Est-ce un crâne fossile présapiens que le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin désigne du doigt à Jebel Ihroud au Maroc?

Remarque en passant

Or Cosimo Posth et son équipe nous invitent justement à considérer que les gènes mitochondriaux des Néandertaliens s'expliquent par l'arrivée d'une migration d'H. sapiens archaïques il y a au moins 220000 ans...

Remarque en passant : cette information semble contredire la découverte qu'il existait une barrière génétique entre les hommes néandertaliens et les femmes sapiens (mais pas entre hommes sapiens et femmes néandertaliennes) : à cause de la présence de certains segments d'ADN dans le chromosome sexuel (Y) des hommes néandertaliens, le corps des femmes sapiens aurait systématiquement rejeté un bébé engendré par un mâle néandertalien... Humm, dès lors, la transmission des gènes mitochondriaux sapiens (le génome mitochondrial n'est transmis que par la mère) n'aurait pu se faire qu'après que des unions mâle sapiens-néandertalienne auraient donné assez de mâles métis à chromosome Y sapiens, mais surtout des filles à pères métis, lesquelles se seraient accouplées ensuite à des mâles néandertaliens... Humm, vous notez que je suis peu dépassé par la génétique de la reproduction humaine, et ce que dit l'équipe de Cosimo Posth pourrait être tiré par les gènes.

De qui est l'enfant que porte cette jeune néandertalienne? D'un néandertalien, d'un métis néandertalien-sapiens ou d'un cousin sapiens récemment arrivé d'Afrique? Est-elle si brune parce qu'elle est déjà le produit d'un métissage entre Africains et Eurasiens? (C: Benoît Clarys)

De qui est l'enfant que porte cette jeune néandertalienne? D'un Néandertalien, d'un métis néandertalien-sapiens ou d'un cousin sapiens récemment arrivé d'Afrique? Est-elle si brune parce qu'elle est déjà le produit d'un métissage entre Africains et Eurasiens? (C: Benoît Clarys)

La très vieille nappe sapiens de la rive sud de l'Eurasie

Pour autant, contradiction ou pas, il est clair que les signes qui se multiplient disent qu'une nappe sapiens s'est très tôt répandue dans le Sud de l'Eurasie, c'est-à-dire sur sa rive sud jusqu'en Chine. Cette nappe serait à l'origine du substrat sapiens africanoïde (Andamanais, négritos des Philippines, Papous, Aborigènes,...) qui sous tend les populations d'Asie du sud-est.

Un groupe d'Andamanais à la pêche vers 1903. Ces himains africanoïdes, dont les descendants menacés vivent dans les îles Andamans en plein océan indien face à l'Inde, seraient des descendants de la première vague sapiens, qui après avoir quitté l'Afrique, a longé la rive sud de l'Eurasie. (C: domaine public)

Un groupe d'Andamanais à la pêche vers 1903. Ces humains africanoïdes, dont les descendants menacés vivent dans les îles Andamans en plein océan indien face à l'Inde, seraient des descendants de la première vague sapiens, qui après avoir quitté l'Afrique, a longé la rive sud de l'Eurasie. (C: domaine public)

Constituée d'hommes tropicaux, elle aurait mis du temps à conquérir le nord de l'Eurasie, et n'aurait pu le faire qu'avec l'«aide» génétique et culturelle des Eurasiens du nord, c'est-à-dire des Néandertaliens et des Denisoviens. Cette appropriation du nord aurait pris du temps et expliquerait que ce n'est qu'après qu'une nouvelle vague, plus importante, est sortie d'Afrique (celle de 80000-60000 ans), que les gènes sapiens se sont véritablement répandus au nord, jusqu'à y être de très loin les plus nombreux. Les cultures du nord – néandertalienne et denisovienne – n'auraient alors plus subsisté que par ce qu'elles auraient transmis de génétique et de culturel aux «hommes anatomiquement modernes», qui, rappelons-le, hantèrent probablement le cercle polaire dès 45000 ans.

Les traits néandertaliens se rencontrent tous chez les hommes modernes

Or, une réalité ne doit pas nous échapper: les traits anatomiques osseux des néandertaliens se rangent à l'intérieur des variations observées au sein de l'espèce humaine actuelle. On estime en outre que de l'ordre de 30% du génome néandertalien est encore contenu par morceaux au sein du pangénome des Eurasiens, ce qui est énorme.

Les Néandertaliens avaient des fronts fuyant et des mentons en retrait, mais certains humains actuels ont l'un ou l'autre de ces traits...

Les Néandertaliens avaient des fronts fuyants et des mentons en retrait, mais certains humains actuels ont l'un ou l'autre de ces traits ou des autres traits néandertaliens...

Bref, résumons la situation: l'ancêtre commun des Néandertaliens et des H. sapiens  – H. heidelbergensis – aurait vécu il y a quelque 600000 ans, époque à la quelle ils serait passé en Eurasie. Depuis, il semble que des vaguelettes africaines (pré)sapiens n'ont cessé de venir enrichir le pangénome eurasien, à toutes les époques nous révèlent de plus en plus de signes! Puis, il y a de 80000 à 60000 ans, une dernière vague sapiens ou disons d'«hommes anatomiquement modernes» serait venue venu noyer démographiquement les populations eurasiennes de toute façon peu nombreuses et de toute façon déjà métissées avec des H. sapiens depuis des centaines de milliers d'années.

Quel sens y-a-t-il à distinguer l'espèce H. neanderthalensis de l'espèce H. sapiens?

Si ce scénario, qui à l'heure actuelle me semble le plus plausible, devait s'avérer fondé, alors, je vous le demande, quel sens cela a-t-il de distinguer H. neanderthalensis d'H. sapiens?

Non seulement interfécondes (quoique non sans quelques difficultés), ces deux formes humaines ont, semble-t-il, mélangé souvent leurs gènes et leurs cultures dans le nord de l'Eurasie jusqu'à ce que la première se fonde dans la seconde. Les Néandertaliens, quoiqu'orientés par les nécessités de leur survie vers un conservatisme culturel frappant, n'en étaient pas moins aussi évolués que leurs cousins africains et partageaient avec eux le même ancêtre. Même s'ils nous étonnent, leurs traits physiques se retrouvent aujourd'hui par morceaux chez de nombreux H. sapiens. Bref, oui, ils constituaient une forme adaptée au nord, originale et distincte de la forme africanoïde présente partout au sud. Mais cela aussi, nous le constatons tous les jours dans nos rues, est toujours vrai! Bref, les Africains, sont nos cousins et ils le sont depuis longtemps, si j'ose écrire.

Une espèce humaine domine la Terre depuis très, très, très... longtemps

Il n'y a qu'une espèce humaine aujourd'hui sur Terre et cette espèce, dans ses formes néandertalienne, denisovienne, sapiens archaïque, africanoïde d'Eurasie du sud, d'Asie du sud-est et d'Australie domine déjà la planète depuis des centaines de milliers d'années. Depuis un demi million d'années au moins à mon avis!

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