PLOS one et le Créateur

06.04.2016 | par François Savatier | Évolution

Notre main est divine. Le saviez vous? Du moins est-ce ce qui ressort d'un divin article scientifique réalisé par des roboticiens chinois, qu'une amie m'a envoyé aujourd'hui:

Un article de la revue en accès libre PLOS-One, qui est presque parvenu au stade de la publication avant d'être retiré...

Un article de la célèbre revue en accès libre PLOS one, publié puis  retiré...

Quoi d'étonnant dans ce papier? Son titre indique qu'il s'agit d'une étude de la coordination des muscles et des tendons qui permettent à nos mains de saisir des objets. Les auteurs de la publication ont entrepris d'étudier statistiquement ces gestes apparemment simples, mais en fait d'une grande complexité musculo-squelettique. Le problème est qu'ils interprètent le long chemin évolutif qui a produit cette étonnante efficacité comme un objectif poursuivi pendant des millions d'années par le «Créateur». Ils sont créationnistes et promoteurs de la foi dite du Dessein intelligent! Vous n'y croyez pas, alors lisez le bas du résumé de l'article:

Par quel miracle, l'apparition du «Créateur» dans un article de PLOS one a-t-elle été stoppée net?

Par quel miracle, le «Créateur» apparaît-il dans un article de PLOS one?

The explicit functional link indicates that the biomechanical characteristic of tendinous connective architecture between muscles and articulations is the proper design by the Creator to perform a multitude of daily tasks in a comfortable way.

veut dire :

«L'évident lien fonctionnel que les caractéristiques biomécaniques de l'architecture des tendons et des connexions entre les muscles et les articulations est le plan (dessein propre au) adopté par le Créateur pour effectuer avec aisance une multitude de tâches quotidiennes.»

Si ce n'est pas du dessein intelligent, alors c'est du «dessein propre au Créateur», bref c'est à proprement parler du créationnisme. Vous n'y croyez pas? Vous n'y croyez toujours pas? Alors, laissez moi, tel le Christ, vous saisir la main et la porter sur la blessure (propre, rassurez-vous).

Supposons en effet que cette phrase n'ait été qu'une façon de s'exprimer des braves roboticiens chinois... en quelque sorte leur aimable façon d'exprimer l'adoration l'admiration de la main montée en eux au cours de leur étude... Fascinés par le résultat spectaculaire d'une évolution si essentielle dans le processus de l'hominisation (de l'évolution de formes humaines), ils n'auraient plus su si c'est la main qui a fait le cerveau ou le cerveau qui a fait la main (ce qui est en effet l'une des énigmes de l'hominisation). Dans cette histoire main-esprit, ils en seraient venus, presque malgré eux, à parler d'un «grand esprit» pour en quelque sorte dire leur admiration à l'ingénieur nature...

De fait, cette admiration ne peut qu'être grande puisqu'ils démontrent par l'étude statistique de séries de gestes de saisies d'objets que la construction… «hyper intelligente» (j'abuse, je sais) de la main est merveilleusement heureusement agencée (non, ce n'est pas non plus le FBI qui a fait la main) pour diminuer les «tâches de calcul» des circuits neuronaux de contrôle des mouvements manuels dans le cerveau...

Alors là oui, si l'évolution a soulagé le travail de l'esprit, c'est comme si un grand esprit avait pensé à libérer l'esprit pendant que la main travaille. Capito? Donc, on s'enthousiasme un peu et on écrit une phrase malheureuse comme celle-là. Une seule. C'est une façon de parler.

Hé ben non! La phrase est mûrement pensée : dans le résumé, elle est en fait là pour annoncer la conclusion du papier:

La divine conclusion du papier des braves roboticiens chinois.

La divine conclusion du papier des braves roboticiens chinois.

Thus, the architecture is the biomechanical basis of the dexterous movement that provides the human hand with the amazing ability to perform a multitude of daily tasks in a comfortable way. In conclusion, our study can improve the understanding of the human hand and confirm that the mechanical architecture is the proper design by the Creator for dexterous performance of numerous functions following the evolutionary remodeling of the ancestral hand for millions of years. Moreover, functional explanations for the mechanical architecture of the muscular-articular connection of the human hand can also aid in developing multifunctional robotic hands by designing them with similar basic architecture.

Ce qui veut dire ma foi:

«Et donc, l'architecture [de la main] est le fondement biomécanique des adroits mouvements, lequel dote la main humaine de la capacité incroyable de réaliser une multitude de tâches quotidiennes de façon aisée. En conclusion, notre étude pourra améliorer la compréhension de la main humaine et confirmer que son architecture mécanique est le plan propre au Créateur pour la réalisation adroite de nombreuses fonctions, lequel suit (résulte de) la reconfiguration de la main ancestrale au cours des millions d'années. En outre, l'explication fonctionnelle de l'architecture mécanique des connexions musculo-articulaires de la main humaine pourra aussi aider à développer des mains robotique multifonctionnelles en leur donnant une construction fondamentale similaire.»

Bon, désolé pour les exégètes du texte créationniste si ma traduction rapide est un peu approximative... Toutefois, les faits sont là : un article scientifique, résultant d'un travail, semble-t-il, sincère et correct, mais doté d'une interprétation des résultats découlant de la logique du Dessein intelligent est parvenu au stade de la publication dans PLOS One, avant d'être retracted, c'est-à-dire retiré!

C'est sidérant. Comment est-ce possible? C'est un miracle (<- je sais j'abuse)! Cela prouve qu'avec assez d'efforts, les créationnistes du Dessein intelligent, voire d'autres idéologies d'origine religieuse pourraient mener au succès leur entrisme dans l'institution scientifique...

Comprenez moi bien. D'extraction catholique, je respecte la démarche de foi de mes anciens et de tous les croyants, pourvu qu'elle reste privée. Nous ne pourrons jamais vraiment expliquer l'existence d'un Univers dans lequel nous sommes enfermés, de sorte que je comprends ceux que cette énigme (et d'autres traits psychiques sélectionnés par l'évolution) poussent à faire le saut de la foi. Je ne m'interdis pas à moi-même de le faire si un jour cela me (re)prend.

Ce que je dénonce, c'est cette tentative de plus pour mélanger la démarche de foi avec la démarche scientifique.

Pourquoi au fond?

On prête à l'immense physicien mathématicien français que fut Pierre Simon Laplace (1749-1827) une boutade ravalant Dieu au rang d'hypothèse. Dans le Wikipedia français, cette anecdote est rapportée par une citation de l'astronome Hervé Faye (1814-1902), qui exprime très bien les raisons de l'importance essentielle de ce découplage entre démarche de foi et démarche de science:

Comme le citoyen Laplace présentait au général Bonaparte la première édition de son Exposition du Système du monde, le général lui dit : “Newton a parlé de Dieu dans son livre. J'ai déjà parcouru le vôtre et je n'y ai pas trouvé ce nom une seule fois.” À quoi Laplace aurait répondu : “Citoyen premier Consul, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse.”Dans ces termes, Laplace aurait traité Dieu d'hypothèse. […].

Mais Laplace n'a jamais dit cela. Voici, je crois, la vérité. Newton, croyant que les perturbations séculaires dont il avait ébauché la théorie finiraient à la longue par détruire le système solaire, a dit quelque part que Dieu était obligé d'intervenir de temps en temps pour remédier au mal et remettre en quelque sorte ce système sur ses pieds. C'était là une pure supposition suggérée à Newton par une vue incomplète des conditions de stabilité de notre petit monde. La science n'était pas assez avancée à cette époque pour mettre ces conditions en évidence. Mais Laplace, qui les avait découvertes par une analyse profonde, a pu et dû répondre au premier Consul que Newton avait, à tort, invoqué l’intervention de Dieu pour raccommoder de temps en temps la machine du monde, et que lui Laplace n'avait pas eu besoin d'une telle supposition.

Quelle meilleure illustration du caractère vain de la démarche consistant à invoquer un Dieu bouche-trou, chaque fois qu'une constatation empirique (encore?) inexpliquée nous étonne un peu trop?  Newton, lui-même, a fait appel au Dieu bouche-trou, mais, après lui, le trou qu'il avait remarqué a été bouché par la marche naturelle de la science.

Bon à ce stade, j'espère vous avoir convaincu de faire d'urgence un stage de désillusionnement créationniste en relisant :

Guillaume Lecointre, Bas les masques, Pour la Science N°338, Décembre 2005.

Pascal Picq, Créationnisme et dessein intelligent, Dossier Pour la Science N°63, juin 2009.

Pascal Picq, Dossier: Que répondre aux créationnistes?, Pour la Science N°357, juillet 2007.

Pascal Picq, Dossier: Faits et causes pour l'évolution?, Pour la Science N°357, juillet 2007.

 

 

 

 


5 commentaires pour “PLOS one et le Créateur”

  1. Bruno Répondre | Permalink

    aujourd'hui, William Paley (1743-1805) publie dans PLOS one ...
    la question est: qui a revu et qui a été l'éditeur de ce manuscrit ?

    et cet article, même retracté, sera-t-il absent des listes de publication des auteurs ? et de l'université à laquelle ils appartiennent ? les capacités institutionnelles à l'oubli et à la négligence sont grandes ...

  2. Jacques PRESTREAU Répondre | Permalink

    En plus des livres de Pascal Picq, Il y a un livre que j'apprécie tout particulièrement dans ce domaine, c'est le magnifique (comme d'habitude) livre de Stephen Jay Gould :

    Et Dieu dit : "Que Darwin soit !"

    On le trouve en format de poche dans l'excellente petite collection "Points Sciences". Ce livre est l'un des plus beaux qui aient jamais été écrits pour montrer que science et religion ont toutes deux une justification (respectable même dans le cas de la religion en tant que mode de pensée pouvant avoir un réel intérêt en matière sociale notamment) mais n'ont absolument absolument aucun territoire commun et doivent impérativement rester totalement séparées l'une de l'autre. Lorsque la religion apporte un bienfait en matière de relations elle s'avère bénéfique (généralement, pas toujours mais c'est un autre débat) mais lorsqu'elle se mêle de vouloir tenter d'expliquer le monde physique, son présent comme son passé... la moindre phrase se révèle être une monstrueuse absurdité).

    Avec les deux livres de Guillaume Lecointre (notamment le monumental "Guide critique de l'évolution" (600 pages de présentation des techniques et des méthodes de lutte vraiment efficace contre le créationnisme, une véritable Bible ! 😀 ) et le tout petit, très condensé mais Ô combien magnifique "Les sciences face aux créationnismes: ré-expliciter le contrat méthodologique des chercheurs" qui ne coûte que 6 euros en ebook, c'est à dire pas plus cher qu'un missel, une torah ou un coran) ce livre de Stephen Jay Gould est une pure merveille du genre dans lequel j'ai puisé bien des fois des idées pour contrer avec tact et humour (parfois humiliant pour mon interlocuteur à mon grand regret quand ça se passait occasionnellement en public) des arguments alambiqués venant de créationnistes parfois coriaces lors de mes exposés dans des associations ! Et comme toujours Stephen Jay Gould nous régale dans ce livre avec son humour légendaire.

    La lutte contre le(s) créationnisme(s) est un véritable sacerdoce, certains y passent leur vie entière pour le bien de leur prochain (qu'ils en soient bénis!), mettent des années à produire des guides pour éviter au public de prendre des vessies pour des lanternes, doivent même parfois montrer publiquement dans la presse le scandale de l'enseignement religieux qui se profile sournoisement de plus en plus dans les manuels d'histoire du programme scolaire (à la grande stupéfaction des enseignants eux-mêmes!), et chercher l'ivraie au milieu du bon grain dans la littérature scientifique devenue pléthorique ces cinquante dernières années relève parfois pour ces chercheurs, historiens des sciences et excellents écrivains... d'un véritable travail de bénédictin!

  3. vincent Répondre | Permalink

    tout en étant catholique pratiquant , je suis d'accord avec l'approche de baf archeo. On peut avoir foi en la possibilité d'un dieu créateur sans pour autant vouloir que la bible explique par le détail comment c'est arrivé. Les connaissances de la géologie et de l'archéologie montrent que la vision du XVIIIe qui voulait à partir des textes saint évaluer l'âge du monde. Les textes saints ont pour vocation de nous enseigner par exégèse et interprétation des pistes pour construire une relation à dieu et rechercher son intention. l'interprétation est nécessaires car il ont été écrit par des hommes de foi ayant une expérience de l'univers et une culture inscrite dans l'histoire. Ce qui est intemporel ce n'est pas le lettre de tel fait décrit dans la bible mais la recherche par l'homme d'une transcendance.

  4. Olivier Répondre | Permalink

    Sur la problématique des créationnismes de part et d'autre de l'Atlantique, plus particulièrement en Europe continentale (y compris en France), il y a 'Enquête sur les créationnismes. Réseaux, stratégies et objectifs politiques' paru chez BELIN (et préfacé par Guillaume Lecointre) ! Pour en savoir plus sur l'ouvrage et les recensions dont il a fait l'objet : http://www.tazius.fr/les-creationnismes/accueil.html

  5. FLÉO Répondre | Permalink

    Ajoutez donc "L'horloger aveugle" de Richard Dawkins (Laffont,1989).
    L'émerveillement des croyants pour les productions du créateur m'étonnent toujours. Un prédicateur affichait sur un marché que "Celui qui a créé l'œil était un merveilleux architecte" ou quelque chose comme ça. Or si un tel être existait il faudrait le licencier vite fait ! Faire sortir le cordon d'alimentation dans l'écran, mettre un filet devant les capteurs de lumière, etc. Aucun ingénieur débutant ne ferait pareilles bêtises, c'est pourtant comme ça que l'œil est fait et il faut toute une informatique derrière pour effacer la tâche aveugle, neutraliser l'ombre des capillaires. Aucune culture, aucune facilité intellectuelle ne prémuniront contre les croyances, mais quand elles s'aventurent sur le terrain des faits et du raisonnement, même un jésuite ne tient pas la route. Ce qui ne conduit pas, évidemment, à faire de la raison une religion !

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