Pourquoi j’ai mangé mon père et ne le mangerai plus

Billet dédié au meilleur des pères : le mien, que je n'ai pas mangé!

La paléoanthropologue Silvana Condemi, avec qui je m'entretenais récemment, a attiré mon attention sur un point intéressant du film de Jean-Jacques Annaud Le dernier loup. Ce film, qui, à mon avis, vaut plus de par ses images que par le jeu stéréotypé de ses acteurs chinois, a notamment l'intérêt d'évoquer l'attitude des nomades mongols confrontés au décès d'un membre du clan. Or souligne Silvana, cette attitude face à la mort a sans doute été par le passé l'attitude la plus répandue chez les humains.

L'affiche du film Le dernier loup.

L'affiche du film Le dernier loup.

Quelle est-elle? Les éleveurs de chevaux et de moutons nomades que sont les Mongols vivent de la steppe. Le respect qu'ils éprouvent pour l'équilibre de leur environnement est évoqué de façon poétique dans le film dans deux scènes funéraires. À chaque fois, un Mongol mort et recouvert d'un linceul est emmené dans la steppe en charrette jusqu'à ce qu'il «consente» à glisser par terre. Après de sobres adieux, les membres de son clan l'abandonne alors aux loups chargés d'emmener son âme vers l'au-delà. Cette coutume est aussi motivée par le désir de rendre de la chair à la steppe, qui a fait cette chair et donne tout.

Or, m'a fait remarquer Silvana, cette touchante idée, est probablement très ancienne. Nombre d'indices suggèrent en effet que les clans humains paléolithiques ont longtemps pratiqué ainsi. Silvana remarque en effet l'absence totale avant Homo sapiens de sépultures ou de traces de traitements funéraires autre qu'expéditifs. Cette absence dure jusqu'à il y a 50000 ans environ, date à laquelle apparait l'inhumation de certains néandertaliens en Europe. Selon Silvana, cette coutume est probablement arrivée chez les néandertaliens d'Europe par propagation culturelle depuis le Proche-Orient. Là, dans la grotte de Kébara en Israël, un néandertalien semble avoir été inhumé, il y a quelque 60000 ans. Les plus anciennes sépultures sapiens connues, pour leur part, sont celles de Shkul et de Qafzeh en Israël aussi : elles contenaient des sapiens archaïques, qui se sont trouvés au Levant vers 100000 ans, avant d'en refluer apparemment.

Avant cela? Tous les squelettes datant des Paléolithiques inférieurs et moyens (Homo heidelbergensis et Homo neanderthalensis) que nous avons en grotte semblent plutôt résulter des hasards de l'anthropophagie ou de mesures expéditives pour se débarrasser de corps encombrants. Ainsi, à Sima de los Huesos en Espagne, une trentaine d'individus ont été jetés dans un gouffre en l'espace de… 400000 ans. À Tautavel, nombre d'ossements humains ont été retrouvés parmi d'autres… restes alimentaires. Dans la grotte de la Krapina en Croatie, 13 néandertaliens ont clairement été consommés, etc., etc. Ce genre de situation s'observe en de très nombreux sites néandertaliens. Quand on ne l'observe pas, on retrouve «surtout des dents » tombées fortuitement (dents de lait) ou des fragments osseux, parmi d'autres restes abandonnés sans intention manifeste. «Étant donné qu'il y a des humains en Europe depuis au moins un million d'années, nous devrions avoir retrouvé plus que seulement quelques squelettes pour une aussi énorme période de temps», estime Silvana. Le biais de la fossilisation, selon elle, ne saurait, à lui seul, expliquer une telle rareté.

Pour réaliser vraiment le sens de son propos, livrons nous à quelques calculs. Les paléodémographes indiquent que l'effectif de la population néandertalienne n'a très probablement jamais excédé 50000 pour un territoire comprenant les 10 millions de kilomètres carrés de l'Europe et au moins autant en Asie… Soyons prudents, et décidons que pendant les quelque 200000 ans (250000 à 50000 ans avant le présent) d'existence de l'espèce néandertalienne, une moyenne de 30000 néandertaliens ont vécu pendant les quelque 10000 générations correspondantes (5 générations par siècle). Si l'on suppose que seuls les individus ayant vécu une bonne partie d'une génération ont été susceptibles de recevoir un traitement funéraire (nous négligeons tous les morts-nés et autres enfants décédés en bas âges), cela fait donc de l'ordre de 1,5 milliards de décès néandertaliens. Or combien avons nous de squelettes néandertaliens complets? Moins de 20. Ce que Silvana dit, c'est qu'un biais de fossilisation complète de 20 sur 1,5 milliard (30000 x 5 x 10000), soit 13 fossiles complets par milliard de décès en 200000 ans ne s'explique que si les morts n'étaient pas enterrés, mais quasi systématiquement «recyclés» par leurs proches ou la nature étant donné les comportements des Paléolithiques en cas de décès.

Pouvons-nous en douter néanmoins? Nos (très) anciens ancêtres brûlaient-ils les morts? Cette pratique attestée dès l'Âge du bronze (1800 à 850 avant notre ère en Europe) existe toujours massivement. Elle requiert toutefois une énorme quantité de chaleur, qui était difficilement à la portée des Paléolithiques partout et chaque fois qu'un membre du clan mourrait. Imagine-t-on des eskimos s'acharner à brûler leurs morts dans la neige? Non. Or les néandertaliens, par exemple, ont vécu des dizaines de milliers d'années dans les steppes de l'espace périglaciaire. Alors, manifestement, on disposait du corps de l'autre pour ce qu'il était : une ressource dans la chaîne alimentaire.

L'anthropophagie des Paléolithiques en est une illustration. Cette anthropophagie a pu être d'une part symbolique : ainsi, comme aurait dit Roy Lewis (1913-1996), Ernest, un jeune néandertalien, a peut-être un jour «mangé son père » pour profiter de la force vitale de ce vieux conservateur hostile au progrès… D'autre part, l'anthropophagie des Paléolithiques a tout simplement pu être alimentaire. Le cas des ossements humains, débités en vaisselle et dégustés avec minutie retrouvées parmi les restes de moultes autres proies dans la grotte de Gough en Angleterre en fournit une preuve éclatante! Sinon, il est probable que les Paléolithiques, comme les Mongols, rendaient simplement à la nature le corps de leur proches décédés. Pour faire bref : s'ils ne mangeaient pas leurs morts, les Paléolithiques les laissaient en plein air, où les animaux nécrophages, à commencer par les bactéries, les consommaient, comme ils consommaient toute autre charogne.

Cette attitude très ancienne a perduré dans nombre de cultures jusqu'à très tardivement. Chez les paysans japonais du passé, m'a raconté Silvana, les anciens, quand ils sentaient leur heure venue, demandaient à leurs proches de les abandonner sans défense ni provision en pleine nature pour y mourir. Les échafaudages sur lesquels les Amérindiens d'Amérique du Nord abandonnaient leurs morts sont bien connus. L'archéologie montre qu'après une grosse bataille, les Gaulois rassemblaient parfois les corps de leurs morts en plein air au sein de mausolées , dont celui de Ribemont-sur-Ancre fournit un exemple fascinant. Les auteurs latins et grecs ont aussi rapporté que les guerriers celtes abandonnaient sur le champ de bataille les corps dénudés de leurs morts, où les vautours en dévorant leurs chairs avant de s'envoler avaient la fonction de faire passer leur âme au ciel. Cette pratique a été représentée sur un vase falisque (du peuple italique des Falisques) datant du IVe siècle avant notre ère:

Le corps d'un guerrier gaulois mort au combat est représenté abandonné aux vautours.

Le corps d'un guerrier gaulois mort au combat est représenté abandonné aux vautours.

Finalement, s'il en est encore besoin de se persuader de l'ancienneté de l'abandon des morts à la nature, les «tours du silence» dans lesquelles les zoroastriens (adeptes de la vieille religion perse) abandonnaient encore au XXe siècle les corps de leurs morts aux vautours fournissent une autre illustration de cette vieille idée d'une libération de l'âme du corps à la faveur du recyclage naturel de ce dernier.

Toutefois, la recherche sur ce sujet est loin d'être aboutie. Si vous voulez savoir comment elle se poursuit, allez voir le film de l'extraordinaire paléoanthropologue qu'est Jamel Debbouze Pourquoi j'ai pas mangé mon père:

L'une des images du film «Pourquoi j'ai pas mangé mon père».

L'une des images de Pourquoi j'ai pas mangé mon père.

Grâce à la méthode scientifique particulière qu'il a mise au point, au lieu d'étudier de vieux os, Jamel Debbouze se rend dans le passé. D'après le site de son laboratoire (à produire des films), il vient d'en rapporter un intéressant témoignage anthropographique : «L'histoire d'Édouard, fils aîné du roi des simiens, qui, considéré à sa naissance comme trop malingre, est rejeté par sa tribu. Il grandit loin d'eux, auprès de son ami Ian, et, incroyablement ingénieux, il découvre le feu, la chasse, l'habitat moderne, l'amour et même... l'espoir. Généreux, il veut tout partager, révolutionne l'ordre établi, et mène son peuple avec éclat et humour vers la véritable humanité... celle où on ne mange pas son père.»

Un point de vue qui vient de loin…


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