Priape est-il érotique?

Je pense que dans l'Antiquité, les représentations de ce dieu constituaient de puissants symboles érotiques. Mais pourquoi se poser cette question? Pour ma part, parce que j'ai reçu ce livre:

L'art érotique antique, de Cyril Dumas (70 pages, 11 euros, à télécharger).

L'art érotique antique, un livre numérique de Cyril Dumas (70 pages, 11 euros).

Dans ce qui suit, après avoir présenté la thèse de Cyril Dumas sur les représentations phalliques dans l'Antiquité, je présenterai la mienne, qui lui est  passablement opposée.

 

LA THÈSE DE CYRIL DUMAS SUR LES REPRÉSENTATIONS PHALLIQUES DE L'ANTIQUITÉ

Dans son livre, Cyril Dumas, qui est conservateur de musée, veut nous avertir sur les idées fausses qui courent sur les représentations sexuelles et érotiques de l'Antiquité romaine. Il consacre un petit chapitre à Priape, ce dieu grec souvent représenté par une figure d'homme dotée d'un énorme pénis en érection :

Une représentation de Priape trouvée à Pompéi.

Une représentation de Priape (Pompéi).

Voici le portrait qu'il fait de ce dieu « le plus représenté de l'Antiquité»:

Par un mauvais sort, ce dieu souffre d'une malformation qui contraint sa mère (Note du blogueur: Aphrodite) à l'abandonner. Il est né doté d'un sexe démesuré en perpétuelle érection. Il devient le gardien de la fécondité des hommes, des troupeaux, des jardins, des potagers et des vignes. Les hommes invoquent son aide pour soigner l'impuissance en réalisant des offrandes. À l'origine, les croyants plantaient une branche de figuier, dont l'extrémité était badigeonnée de rouge vif. Celle-ci était façonnée pour donner un aspect vaguement humain et ithyphallique.

Ithyphallique? Je ne suis pas étonné de retrouver ce terme dans le texte de Cyril Dumas, car depuis le XIXe siècle puritain, on le rencontre souvent dans les textes savants, où il sert à dire en termes pudiques «pénis en érection». Ainsi, en langage savant, un «personnage ithyphallique» sera simplement un personnage masculin représenté en train de bander. L'adjectif  «ithyphallique» provient du terme «ithyphalle» (littéralement «droit-phallus») désignant une ceinture équipée d'une réplique de pénis en érection en bois, que, dans l'Antiquité, on portait plaisamment lors de certaines fêtes religieuses : les fêtes dionysiaques. Du reste, il est difficile de dire si le personnage représenté ci-dessus est Priape lui-même, ou s'il s'agit d'un homme en train de participer à une fête bacchique (Bacchus est le nom latin de Dionysos). « Au quotidien, ce dieu est le plus souvent réduit à la simple expression de son sexe», nous dit Cyril Dumas avant de nous parler des très nombreuses représentations phalliques dont les Romains s'entouraient.

De fait, si quelque contemporain pouvait se transporter dans la Pompéi du Iier siècle de notre ère, la ville lui apparaîtrait bien étrange, tant le phallus y surgissait partout des murs, des maisons, des fontaines, des tombes, des colonnes, sur lesquels il était souvent peint, dessiné, sculpté, d'une façon schématique ou sous d'étranges formes mi animales, mi péniennes, doté de clochettes, ornant les lampes, etc., etc.:

Neuf objets phalliques issus d'Herculanum et de Pompéi visibles au Musée de Naples. On note les tintinabulum, des pendules à multiples phallus et à clochettes, un phallus sortant d'un mur, ornant une lampe à huile ou encore ces personnages humains ou animaux délirant multipliant les phallus.

Neuf objets phalliques issus d'Herculanum et de Pompéi. Parmi eux, des pendules à multiples phallus et à clochettes (tintinabulum), un phallus sortant d'un mur, un autre ornant une lampe à huile ou encore ces personnages humains ou animaux délirant multipliant les phallus.

Véritable animal vivant une vie indépendante, le phallus que les Romains représentent, peut avoir toutes sortes de caractéristiques animales, par exemple être doté d'ailes ( voir plus bas la représentation d'un pénis turgescent ailé qui aurait été découvert à Pompéi). Comme cela est visible sur certaines des images montrées plus haut, il peut être lui-même doté d'un phallus! Que faut-il dire en langage savant face à un phallus lui-même doté d'un phallus : phallus ithyphallique? Personnage phallique, animal ithyithyphalique… Je m'y perds. Les représentations phalliques romaines prenaient aussi la forme d'une multitude d'amulettes, que les historiens de l'art qualifient d'apotropaïques (du grec apotropein signifiant «détourner»), c'est-à-dire «protecteur» ou «porte bonheur».

Après nous avoir évoqué tout cela, Cyril Dumas souligne le caractère  grotesque de ces représentations. Il attribue aussi à Priape une «laideur repoussante», qui «ne lui permet pas de séduire, au point qu'il ne peut pas avoir de plaisir, ni se reproduire. Il est condamné à l'abstinence et au viol qui n'aboutira pas.»

Ensuite tombe, une conclusion abrupte :

Par conséquent, il n'est pas un symbole érotique et n'a aucune relation avec les notions de plaisir sexuel et de débauche. Associer Priape et la sexualité est une erreur grossière, qui consiste à confondre l'exercice du plaisir et l'invocation d'un dieu pour garantir la fertilité ou protéger son quotidien.

 

MA THÈSE SUR LES REPRÉSENTATIONS PHALLIQUES DE L'ANTIQUITÉ

D'emblée, je n'ai pas été d'accord avec la thèse de Cyril Dumas, et j'ai dû y réfléchir plusieurs jours avant de saisir enfin d'où venait exactement cette impression. En me lisant, vous vous direz peut-être que j'ai réinventé l'eau chaude ou le fil à couper le beurre, mais selon moi, les représentations phalliques de l'Antiquité étaient dotées d'une signification sexuelle primordiale. Certes, les Grecs et les Romains l'oubliaient dans les circonstances normales de la vie quotidienne, mais cette signification était évidente pour tous et pouvait ressortir vite en certaines occasions. Elle se référait en fait à un érotisme des plus puissants, associé au culte de la fécondité et de la vie. Dans ce qui suit, je tente d'analyser les raisons de mon désaccord avec les idées de Cyril Dumas.

Toutefois, avant de le faire, je vais commencer par infirmer sa thèse par un argument rhétorique simple, sans grande valeur effective, mais qui ramène au bon sens consistant à voir l'évidence. D'après le grand dictionnaire Trésor de la langue française, «érotique» signifie «qui se rattache à l'amour physique, qui est de nature sensuelle, sexuelle.» Si l'on applique cette définition, un phallus étant un sexe masculin, il est sexuel, donc érotique. Fin de la démonstration.

Je sais, c'est là logique simpliste, presque absurde, et je ne veux pas faire semblant d'ignorer que dans le langage commun de nos contemporains, le mot «érotique» est plutôt pris comme «en rapport avec le désir» ou «suscitant le désir». C'est bien ce sens là, il me semble, qu'entend Cyril Dumas, quand il écrit que le phallus «n'est pas un symbole érotique et n'a aucune relation avec les notions de plaisir sexuel et de débauche.»

Je prétends au contraire qu'en fait une représentation phallique est érotique, dès lors qu'elle montre un ithyphalle, en d'autres termes un sexe masculin dressé.

Pour le démontrer, je souhaite d'abord établir ce qui me semble être le signifié fondamental de la représentation d'un ithyphalle. Ce message, qui me semble animal avant d'être humain et humain avant d'être romain, fait depuis toujours du phallus dressé l'un des symboles sexuels les plus puissants de l'humanité.

De quel message s'agit-il? L'organe sexuel masculin exprime avec un tempérament qui n'est qu'à lui sa fonction, qui, si on lui prête (par jeu ou par croyance) une vie indépendante, est aussi son  «désir»: pénétrer un corps pour le féconder. Cette fonction, cette intention qui font sa raison d'être, le phallus dressé semble l'exprimer avec la plus totale sincérité et sans la moindre responsabilité (comme s'il voulait féconder à l'infini) en dressant spontanément sa forme bizarre de champignon. Qui assiste à une érection (autre que la sienne) se retrouve confronté avec un désir instinctif et peut-être inconscient de pénétration, ce qui, quand on sait en être la cible, est troublant. Ce ressenti rend une érection toujours spectaculaire, même si ce phénomène sexuel n'est objectivement que la réaction physiologique d'un organe fragile et de taille modeste par rapport au reste du corps masculin. Puisqu'il s'anime seul et apparemment sans la commande de son propriétaire, exprimant son intention par la variation de sa géométrie, le pénis semble vouloir accomplir par une volonté propre son rôle fécondateur. Pour qui ne connaît pas la biologie de la reproduction des mammifères, pareil spectacle, même s'il est familier, reste surprenant. Il semblera facilement magique.

Il est clair que les Romains ressentaient fortement le «tempérament» indépendant du phallus. Cela se voit d'abord au caractère plaisant, grotesque et presque joyeux dans son innocente grossièreté qu'ils prêtaient aux représentations anthropomorphes de personnages ithyphalliques (Priape), mais aussi aux multiples personnages délirants qu'ils inventaient pour animer le phallus:

Une copie de l'un des phallus ailé découvert à Pompéi fabriquée au XIXe pour être vendue aux touristes.

Une copie de ce qui serait l'un des phallus ailé découvert à Pompéi. Elle a été fabriquée au XIXe pour être vendue aux touristes.

Que les Romains ressentait fortement la «personnalité» du phallus se lit aussi dans leur vocabulaire pour le désigner. D'après ce que j'ai compris, ils avaient de nombreux mots pour désigner le membre masculin, dont le plus basique, ai-je cru comprendre, était mutunus. Un dieu – Mutunus tutunus – était associé à ce terme, qui, si j'ai bien compris, est en quelque sorte la version latine du Priape grec, donc représenté comme lui (les Romains représentaient Priape aussi) par un phallus normalement proportionné, au contraire de celui de Priape. Comme Priape, il avait la fonction de protéger contre le mauvais sort. Sous la forme d'amulette, portée comme un enfant, il pouvait prendre la forme d'un sexe masculin enfantin:

AmuletteMutunusCe sexe masculin enfantin était considéré comme de toute beauté, ce qui explique que les statues grecques et romaines en aient été systématiquement orné. Au contraire de ce qui est le cas aujourd'hui, l'homme parfaitement beau se devait d'avoir un sexe de forme enfantine, et on lit même chez les historiens que le fait de réputer la grande taille du membre d'un Romain pouvait être ressenti par lui comme une offense grave.

Pour autant, quand le sort à éloigner était fort, quand de la force était requise, les  Romains, si j'ai bien compris, multipliaient de préférence le fascinum, c'est-à-dire, les représentations ithyphalliques, en d'autres termes les représentation de phallus puissants et dressés:

Amulettes phalliques galloromaines. (C: Musée de Saint-Rémi)

Amulettes phalliques gallo-romaines. (C: Musée de Saint-Rémi)

En son sens originel latin, le mot fascinus signifie «charme, envoûtement», et il est à l'origine de notre verbe «fasciner». Le mot a cependant vite désigné une représentation phallique montrant une érection destinée à éloigner le mauvais œil. Tandis que le petit mutunus d'un enfant était mignon, le fascinus d'un homme passait pour laid et obscène, mais cette obscénité était une manifestation de puissance, d'une puissance précieuse dans la vie, qui éloignait le mauvais sort. Du reste, l'habitude de jurer, de dire des grossièretés pour attirer la chance ne s'est pas perdue… Ainsi, s'il était facilement grotesque et laid, le phallus dressé était aussi fascinant et puissant. Pourquoi? Parce qu'il avait une très profonde signification religieuse.

Laquelle? Priape, ce dieu grec, était en effet l'émanation d'un phénomène religieux ancien d'origine orientale, ce qui explique qu'il ait été souvent représenté avec un bonnet phrygien (La Phrygie est en Anatolie), comme sur cette très amusante représentation de Priape en train de peser son énorme ithyphalle trouvée à Pompéi:

Priape, un dieu ressenti par les Grecs comme d'origine orientale était associé à la fécondité, ce qui explique la présence d'une corbeille de fruit. Il est représenté ici en train de peser son énorme membre, ce qui montre qu'en matière de dimension phallique, il y a peut-être une justice, après-tout...

Priape, un dieu ressenti par les Grecs comme d'origine orientale était associé à la fécondité, ce qui explique la présence d'une corbeille de fruit. Il est représenté ici en train de peser son énorme membre, ce qui montre qu'en matière de dimension phallique, il y a peut-être une justice, après-tout...

Priape était le dieu associé à la fécondité, sujet qui n'a pu qu'être une préoccupation majeure des religions anciennes. Les cultures du monde gréco-romain et d'Europe descendaient de celles de paysans-éleveurs arrivés en Europe à partir d'il y a 8000 ans en poussant des troupeaux devant eux. Puisqu'ils étaient éleveurs, ces paysans ne pouvaient ignorer l'importance d'avoir un mâle actif pour accroître le troupeau ou même le poulailler et garantir sa production, qu'il s'agisse de lait, d'œufs ou de jeunes animaux. Nous autres, gens du XXIe siècle, sommes plus ou moins informés sur la physiologie sexuelle, sur le phénomène de l'érection (le sang afflue dans les corps caverneux quand un rapport sexuel est ressenti comme imminent), sur le psychisme sexuel (résultat d'une longue sélection tendant à favoriser la reproduction), sur la programmation culturelle des comportement sexuels (tendant à donner un sens aux réaction sexuelles afin de les placer dans des limites sociales acceptables), etc. Les gens de l'Antiquité n'avaient pas les mêmes programmes culturels et pratiquement aucune de nos informations scientifiques. Qu'avaient-ils à la place?

Ces héritiers des premières sociétés de paysans du Proche-Orient étaient avant tout influencés les conséquences culturelles du mode de vie néolithique : une survie vivrière fondée sur l'agriculture et l'élevage dans une nature encore peu aménagée. Certes, Rome avait évolué vers une économie de prédation guerrière et vers l'urbanisation, mais sur la base d'une culture originelle rurale, au sens méditerranéen du terme. En Méditerranée, pour transformer en ressources une nature souvent semi aride, on préfère la chèvre et la brebis à la vache, de sorte que l'un des personnages fondamentaux de la culture rurale méditerranéenne est le pâtre errant dans la nature avec son troupeau. Un berger ne peut ignorer la forte personnalité d'un bouc ou d'un bélier. Les caractères impétueux de ces mâles se retrouvent aussi dans ceux de l'étalon et du taureau ; un berger sait que c'est de toute l'activité, parfois furieuse, du mâle de son troupeau, que sortent le lait, les agneaux ou chevreaux, la viande de temps en temps et surtout la multiplication du cheptel. Aujourd'hui, on nous rebat les oreilles avec la croissance économique ; dans l'Antiquité, peut-on se dire, on vous les aurait peut-être rebattues avec des histoires de saillie de bouc ou de bélier... bref de mâles en rut, car la croissance, pour l'éleveur, c'est avant tout cela.

L'importance de la culture de l'éleveur est exprimée par l'existence chez les Grecs d'un curieuse divinité proche de Priape, mais non ithyphallique : le dieu Pan:

Le dieu Pan représenté par une statue découverte près du théâtre de Pompée et installée sur le Palazzo nuovo à la Renaissance.

Le dieu Pan représenté par une statue découverte près du théâtre de Pompée et installée sur le Palazzo nuovo à la Renaissance.

Comme son nom semble l'indiquer (en grec pan signifie «tout»), le dieu Pan pourrait être le dieu de «tout», en d'autres termes de la nature, de la nature ou de l'univers ; mais il pourrait aussi s'agir simplement d'un dieu de la campagne, puisque suivant une autre étymologie, son nom proviendrait de páein signifiant «faire paître». Les stoïciens, lit-on, identifiait Pan avec l'univers, ce qui suggère que ce dieu de la nature féconde, ce dieu de pâtre ou ce dieu-pâtre serait la résurgence à l'époque antique de la divinité mâle fondamentale des paysans-éleveurs venus du Proche-Orient fonder toutes les sociétés méditerranéennes. Or ce dieu-pâtre, ou dieu campagnard et quelque-part dieu de la création était très populaire. Chez les Romains, un être lui aussi mi-homme, mi-bouc, le faune, semble avoir joué le même rôle que le dieu Pan, bien qu'il en diffère aussi, notamment par le fait qu'ils résidaient dans les vergers et les bois, où les troupeaux pâturent aussi. Quoi qu'il en soit, le faune était un être mythologique proche de celui des satyres, à un ithyphalle près... L'existence dans le monde gréco-romain de cette couche religieuse ancienne liée à la campagne et au troupeau explique cette étonnante statue trouvée à Pompéi:

Un statue du dieu Pan ou de faune en train de copuler avec une chèvre.

Un statue du dieu Pan ou de faune en train de copuler avec une chèvre. (C:Musée de Naples)

Si elle semble aberrante à des citadins (et à des biologistes) actuels, on ne peut que constater que cette sculpture résume en fait le travail d'une sorte de  pâtre mythologique occupé à faire croître son troupeau… Si l'on pense que Pan est à la fois obscurément le dieu de l'univers, un dieu-pâtre et un abrégé mythologique du personnage du berger, ce que nous voyons là est tout simplement un étonnant raccourci pour résumer la création par un dieu-pâtre-berger semi anthropomorphe,…

Chose notable, dans la culture chrétienne, on retrouve cette influence de la culture des éleveurs dans les métaphores des Évangiles, ou un Dieu anthropomorphe en ce sens qu'il est le père universel, est sans cesse comparé au berger guidant son troupeau de fidèles. Étant donné le sort peu enviable des brebis trop vieilles pour agneler encore, cette métaphore peu… catholique devrait retenir les croyants de se laisser guider vers un purgatoire qui pourrait être un abattoir… Toutefois, ceux qui ont reçu une éducation chrétienne ne le ressentent pas ainsi, car ils perçoivent le sens archaïque de la métaphore  : le divin berger est le grand créateur. Il a fait Pan! et l'univers était créé…

Ainsi, il existait encore à l'époque gréco-romaine une très ancienne couche religieuse archaïque, héritée des premières religions paysannes. Cette couche semble s'être constituée à mesure que la culture gréco-romaine et son syncrétisme agglutinant amassait dans les cultures locales subjuguées les diverses expressions de ce que je vais oser nommer le dieu-père-créateur-berger. En particulier, elle comprenait les personnages divins phalliques de Priape et de Pan, de Mutunus tutunus et leurs manifestations secondaires plus ou moins ithyphalliques qu'étaient les faunes et les satyres (même s'il en existait des versions femelles).  

Soit-dit en passant, l'importance écrasante accordée à ce dieu-père est l'expression de la prise de pouvoir par les patriarches dans toutes les sociétés méditerranéennes : elle est même une célébration du principe de la domination phallique! Une déesse mère a aussi existé dans un état précédent des sociétés paysannes, dont de nombreuses traces sont décelables non seulement chez les Grecs et les Romains, mais plus encore en au Proche-Orient et en Asie mineure (lire à propos des traces anatoliennes de cette déesse-mère : Quand l'archéologie n'est pas Cybèle, mais turque). Sans doute fut-elle à certaines époques et dans certaines cultures (la culture phrygienne, par exemple) bien plus puissante que le dieu-père.

La fécondation par le dieu-père-créateur-berger était tout simplement le principe de vie!

C'est bien pour cela qu'il protégeait contre la mort, et par extension avec tout ce qui l'amène, à savoir le mauvais sort, la malchance, le manque de fécondité, les ennuis et les malheurs. De cela, je conclus que pour les anciens patriarches, le principe mâle était le principe de vie. Pour eux, la vie était d'origine phallique et que c'est pour cela que le culte de dieux ou de personnage divins phalliques, ithyphalliques, voire monstrueusement phalliques (Priape) était une célébration de la vie.

Un culte de la vie doit avoir ses fêtes religieuses. Comment s'y prend-t-on quand on veut célébrer une fête dont l'objet essentiel est de célébrer la vie, son origine et donc l'activité phallique. On libère rituellement le désir!

Priape et Pan et leurs avatars (satyres, faunes) sont en effet reliés de façon obscure à un autre dieu très important dans l'Antiquité : Dionysos, nommé Bacchus par les Romains. Selon l'une des versions du mythe de la naissance de Priape, ce dernier aurait même été son fils. En tout cas, Priape et Pan ainsi que les satyres faisaient partie du «cortège dionysiaque». Ce «cortège», à savoir une sorte de procession, était l'expression mythologique d'une fête sans doute très ancienne au cours de laquelle on célébrait la vie et la fécondité, voire on les invoquait en organisant des processions dans lesquelles prenaient place notamment des personnages ithyphalliques (des participants équipés d'un ithyphalle). Célébré  jusqu'à l'avènement de la chrétienté dans tout l'espace gréco-romain et autour, le culte de Dionysos était aussi un culte à mystère se célébrant hors les fêtes entre hommes (un doute existe sur ce point chez les Gaulois hallstattiens, qui le célébraient aussi ou l'avaient appris des Grecs: lire à ce propos : Boire du vin, un plaisir masculin ou féminin chez les Celtes?).

Manifestement, il a pris suivant les époques diverses formes, sur lesquelles nous sommes peu renseignés précisément, sinon que le banquet entre hommes, éventuellement en présence de prostituées (hétaïres chez les Grecs) et peut-être de prostitués, ce que symbolise sans doute l'éternel combat entre les satyres et les ménades (les membres féminines du cortège dionysiaque) du cortège dionysiaque:

Une ménade en train de résister rituellement à un satyre représentée sur une coupe attique. (C: Antikensammlung de Munich)

Une ménade en train de résister rituellement à un satyre représentée sur une coupe attique. (C: Antikensammlung de Munich)

Aussi, faut-il être très prudent quant à la description du culte de Dionysos, mais l'un de ses aspects semble à peu près certain: pendant les fêtes populaires associées à Dionysos ou Bacchus, on formait un cortège au sein duquel des personnages satyriques et/ou grotesques menaient un combat éternel pour la fécondation contre des personnages représentant les ménades, qui s'en défendaient plus ou moins. Quoi qu'il en ait été vraiment, il est surtout clair que Dionysos ou Bacchus sont des dieux amenant le désordre, la licence et l'orgie. De nombreuses fêtes dionysiaques avaient lieu, qui semblent avoir été souvent des occasions d'excès, pendant lesquelles sous l'influence du vin (élixir du divin Dionysos, qui était aussi le dieu de la vigne) et de la danse, les hommes et les femmes étaient entrainés dans une transe, laquelle les portaient à l'animalité et constituait le signal social l'autorisant (lors de la fête bacchique seulement). Ainsi, Dionysos et ce qu'il inspirait menaçait l'ordre social, ce qui explique sans doute que, hors les fêtes populaires processionnelles, son culte ait été maintenu secret et réservé à des initiés masculins, qui par ailleurs étaient les garants de l'ordre social.

À ce propos, il est frappant de noter que le culte dionysiaque semble semble avoir prospéré longtemps sous sa forme festive populaire. En effet, du fait de quelque logique mythologique qui avait fait de Dionysos le protecteur des marins, un certaine fête dionysiaque athénienne consistait à transporter une représentation du dieu sur un chariot en forme de navire. Ce rituel semble s'être perpétué ou avoir été repris à l'époque romaine, pendant laquelle il fut désigné par l'expression carrum navale, c'est-à-dire «chariot naval». Cette expression latine tardive serait à l'origine de notre «carnaval». Or, il est bien connu que dans toute l'Europe, le carnaval est traditionnellement une période d'excès joyeux et burlesques, pendant laquelle l'ivresse alcoolique s'accompagne traditionnellement en nombre d'endroits d'une sexualité débridée ne tenant aucun compte des règles sociales, et cela pendant le carnaval seulement. Il est bien entendu qu'après la fête, tout doit rentrer dans l'ordre...

Bon, cela a été long, mais vous avez maintenant compris mon argument: dans l'Antiquité, il existait implicitement un très populaire culte archaïque de la vie. Son principal symbole était le phallus érigé, pour suggérer la fécondation à l'origine de toute vie. Ce culte était célébré au cours de nombreux rituels festifs, pendant lesquels il s'agissait notamment de se livrer à des excès, entre autres sexuels. Sous l'influence de la danse et du vin, on y entrait en transe et simulait par jeu ou vivait une frénésie copulatoire. Tandis que les participants masculins jouaient le rôle de satyres obsédés par l'urgence grotesque et apparemment absurde de pénétrer tout qui se présentait (ce que sur un plan mythologique, les tentatives incessantes et vouées à l'échec des satyres illustrent), les participantes devaient se défendre, conjonction de comportements qui créait et amplifiait un désir animal, auquel on cédait ou pas. Pour moi, cette fête de la vie, étonnante, induisait un érotisme animal brut, voir brutal, mais joyeux et vital, très populaire, si apprécié, qu'il s'est perpétué envers et contre tout (surtout envers le christianisme) sous la forme du carnaval.

Pour les habitants de l'espace gréco-romain, les représentations phalliques faisaient penser non seulement au principe fécondateur à l'origine de la vie et son protecteur contre la mort, mais aussi à l'énergie festive et religieuse déchaînée des fêtes dionysiaques. C'est en ce sens là qu'elle étaient érotiques, même si l'érotisme brut, collectif et lié à la nature auquel elles faisaient allusion ne correspond pas à celui intime et libidineux auquel nous pensons quand nous prononçons aujourd'hui le mot «érotique» et qui est celui auquel pense Cyril Dumas, si je l'ai bien compris.

Oui, Priape est érotique!

Si vous voulez y réfléchir par vous même, une référence excellente est:

Le livre de Catherine Johns, conservateur au British museum de Londres.

Le livre de Catherine Johns, conservateur au British museum de Londres. (1996)

Cet excellent ouvrage, bien illustré, est paru en anglais en 1996, et il est en partie consultable et téléchargeable en ligne en anglais.

Bon, je vous laisse : on me dit qu'il faut que j'arrête de glander...


2 commentaires pour “Priape est-il érotique?”

  1. Jacques PRESTREAU Répondre | Permalink

    Pour ce qui est des gaulois (et plus tard des celtes), dont la mythologie est très différente dans ses origines (l'Europe Centrale et du Nord pour les celtes, la Méditerranée pour les turcs, les grecs et les romains) mais certainement assez similaire dans ses profondeurs, le chêne n'a-t-il pas cette même connotation à la fois érotique et de principe vital (et masculin) que celle attribuée à Priape par les grecs puis les romains ? La forme éminemment "phallique", à la fois droite et de grand diamètre dressée droit vers le ciel et de surcroit couronnée d'un abondant houppier, l'impression de puissance fascinante de l'arbre lui-même ainsi que sa grande longévité, la prolifique végétation (et aux vertus magiques et/ou médicinales) au pied de tous les chênes ainsi que les trésors de champignons qui peuplent son pied, sa place de "roi de la forêt" dans la tradition, les fêtes du gui qui ont été instituées autour de cet arbre de façon universelle "dans toutes les gaules" (et la tradition conservée du bisou sous le gui de nos jours lors du Nouvel An, fête de "renaissance" après la "mort" hivernale de la nature), ainsi que les mythes évoquant des orgies ultra-érotiques nocturnes de fées ou de sorcières autour des chênes dans tous les peuples celtiques, etc. tout cela n'aurait-ils pas un sens et un rôle relativement semblable, la grande différence étant une représentation humaine de tous les dieux chez les gréco-romains devenues des civilisations citadines et une représentation restant végétale (ou minérale mais surtout jamais humaine) chez les peuples gaulois, celtes, et nordiques, toutes civilisations (si on peut dire, car il s'agit plutôt de myriades de petites tribus ayant un socle commun) restées plongés dans un environnement resté majoritairement rural et forestier ?

    D'ailleurs si on continue encore aujourd'hui à parler de "gland" pour la partie terminale du phallus (pas seulement de façon argotique, le terme est aussi employé dans le quotidien médical) ne serait-ce pas une survivance d'une mémoire inconsciente associant le chêne gaulois à la puissance fascinante du phallus érigé, à l'érotisme débridé (cf. les mythes de fées et de sorcières, de sabbats nocturnes autour des chênes), mais aussi à l'origine tout simplement à la reproduction avec la prolifération de vie dans le houppier d'un chêne et partout autour de son pied ?

    Peut-être serait-ce l'occasion de confirmer ou d'infirmer ces relations lors d'un futur billet sur votre excellent blog, François... Une sorte de "suite" au présent billet.

    Mes amitiés !
    Jacques

    • François Savatier Répondre | Permalink

      Bonjour Jacques,

      Votre théorie m'a plu, mais elle ne me convainc pas, car il y a une raison plus évidente au fait que dans la plupart des langues européennes, sinon toutes, le mot désignant le gland du pénis ou son appellation scientifique se ramène au latin glans signifiant gland. En anglais par exemple le nom commun est tip ou head of the penis, mais le nom scientifique est glans penis. En allemand, le nom est Eichel, signifiant «gland», etc. Si nous avons ce phénomène pan européen, c'est à mon avis simplement parce que le gland (de pénis) dans son prépuce ressemble furieusement au gland (de chêne) dans sa cupule:

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Gland_%28fruit%29#/media/File:Zwei_Eicheln.jpg

      À la manière de Vendredi, le personnage de Michel Tournier dans son roman Les limbes du Pacifique, sans doute faut-il plutôt rechercher l'érotique du chêne de la manière suivante:

      http://www.fotocommunity.de/photo/die-erotische-eiche-photographische-versuchsanstalt/36061463

      Non?

      Amitié du blogueur,

      François

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