Quelques uns de mes souvenirs en archéologie urbaine


Les villes sont des tas ; les villes sont des cloaques ; les villes sont des termitières, mais aussi des cimetières ; sous le pavé, la plage souvent, mais aussi des stations (balnéaires) de chasseurs-cueilleurs, des dinosaures morts, des égouts bouchés pleins de… merveilles, des tunnels et le métro dans la craie…

Une ville, c'est le monde en petit, c'est un microcosme dans lequel les humains, plutôt que d'errer libres dans la nature, ont préféré un jour s'enfermer, pour vivre plus libres dans leur tête, puisqu'en ville, on  «trouve tout», on trouve «de tout», on a tout, même quand on n'a rien… et tout s'accumule. Les villes sont des accumulations, et cela ne se voit jamais aussi bien qu'en regardant un tell, l'une de ces collines archéologiques de Mésopotamie et d'Anatolie du sud, qui se sont constituées parce que dans ces pays de boue, chaque génération construisait sa maison de pisé sur les ruines de la maison de la génération d'avant:

Un tell néolithique de la plaine de Konya en Turquie. Ces collines archéologiques s'y sont constituées par dizaines, parce qu'à chaque génération, les Néolithiques abattaient la maison de la génération précédente jusqu'à hauteur de la taille, comblaient ce qu'il en restait avec les débris, puis édifiait la maison de leur génération par dessus. (C: François Savatier)

Les villes ont tout changé à l'archéologie. Pour commencer, elles l'ont inventée, et c'est aussi là, dans la ville, que pour la première fois, elle est devenue préventive... Alors, voici quelques souvenirs sur ce que j'ai appris en parlant avec des archéologues urbains et de ce que j'ai vu en ayant le privilège de hanter leurs chantiers pendant qu'ils se hâtaient avant l'arrivée stérilisante d'un parking ou d'un nouveau béton.

Aujourd'hui, 60% de l'humanité habite dans une ville, dont un tiers – soit 20% de l'humanité – dans un bidonville. La ville est en train de dévorer la nature, alors qu'à l'origine, la ville était le moyen de se protéger de la nature et de tous ses prédateurs, en créant un microcosme, où il faisait bon vivre.

En ville, l'enfer, «c'est les autres», mais le plus souvent, ils sont le paradis…, même quand les jardins manquent… Les villes le sont les nouvelles forêts, où la cueillette se fait dans des magasins et où les seuls chasseurs sont des policiers qui traquent l'animal trop peu policé.  Créés par les marchands néolithiques, les villes font de nous des chalands, qui errent dans des espaces prodigieux tant ils sont bien achalandés…

Une boulangerie de Pompéi, l'un des nombreux commerces de masse de la ville. (C: Polykarbon)

Les villes ont tout changé à l'archéologie, et posent à l'archéologue le plus grand défi possible : le défi de la troisième dimension! En ville, l'archéologue affronte la complexité induite par le mélange, souvent indescriptible, de tous les horizons archéologiques, et, pour l'illustrer, quoi de mieux que de faire quelques pas dans la plus vieille ville de notre pays: planète Marseille!

Quel est le véritable âge de Marseille?

Sans doute savez vous que Marseille est la plus vieille ville de notre pays? En tout cas, elle fut bien la première ville des Gaules, puisqu'elle fut fondée, dit la légende, par un... Grec. À cette époque, dans les quartiers nord de Marseille, il n'y avait que des Gaulois, les Ségobriges. Leur chef avait une cagole de fille, qui n'en faisait qu'à sa tête. Il essayait bien de lui faire épouser un Marseillais de souche, mais la donzelle n'aimait que les estrangers du dehors. Lors d'un banquet, elle en saoûla un qui venait d'arriver en bateau, et c'est ainsi que le Grec Protis épousa Gyptis vers 600 avant notre ère et obtint de son beau-père le droit de gérer le port franc, vous savez le port multimodal archéo-euro-méditerranéen de Massalia, plus connu sous le nom de «vieux port de Marseille». Marseille, donc, est la plus vieille ville des Gaules et elle a plus de 2600 ans d'âge. Vrai?

Ben, elle pourrait être plus vieille… Le site de Marseille est avant tout l'aboutissement de la vallée du Rhône, car c'est l'endroit où l'on parvient forcément si l'on évite les moustiques des étangs de l'Est, les falaises des calanques et la barrière des Maures à l'Ouest. Sans doute est-ce pourquoi, les paysans navigateurs venus du Proche-Orient, qui firent basculer la Provence dans le Néolithique, ne pouvaient qu'aborder dans cette grandiose calanque. Marseille, c'est aussi l'arrivée sur la mer du TGV du nord. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'en 2006, à quelques dizaines de mètres de la station d'où part ce train rapide souvent en retard, une équipe de l'INRAP et de la ville de Marseille dirigée par Ingrid Sénépart ait découvert une station néolithique (presque une gare). La première de Marseille en quelque sorte, environ 4500 ans plus ancienne que la Massalia grecque:

Situé dans la rue Bernard Dubois à Marseille, ce site a révélé les restes d'une occupation néolithique. (C: Inrap)

D'après les poteries qui le jonchait, cet habitat néolithique aurait été occupé, par intermittence peut-être,depuis le Néolithique ancien dès le milieu VIe millénaire avant notre ère et jusqu'au Néolithique moyen à la fin du IVmillénaire avant notre ère, ce qui en fait l'un des très rares habitats néolithiques de plein air du sud de la France. Des trous de poteaux et d'apparents restes de murs en pisé suggèrent que des cabanes y furent construites:

Des trous de poteau retrouvés sur le site de la rue Bernard Dubois à Marseille attestent de l'implantation de cabanes, au moins temporaires. (C: I. Sénépart)

Les premiers Marseillais aimaient déjà les fruits de mer

Dans les couches du Néolithique ancien, des outils de silex, des sols aménagés et des tessons de céramiques cardiales (ainsi nommée à cause de la mode néolithique consistant à les décorer d'empreintes de Cardium edule, un coquillage) ont été retrouvés en association avec de très nombreux coquillages, en majorité des coques et des bigorneaux:

Des coquilles de bigorneaux retrouvées en masse dans la station néolithique de la rue Bernard Dubois. Depuis 6000 ans, les Marseillais mange des nourritures marines! C: Ingrid Sénépart/Inrap

Non loin de l'habitat néolithique, l'occupation grecque, qui s'étend du Ve siècle avant notre ère à la période romaine, est représentée par de la vigne, dont la présence ancienne se manifeste par des tranchées orientées est-ouest et nord-sud. «Les vignes courent dans la forêt», chantait Jean Ferrat, et celles de Marseille dans la forêt urbaine.

Les petits pains de la rue Saint Symphorien à Reims

Comme à Marseille dans la rue Bernard Dubois, les archéologues urbains sont confrontés sans cesse à des poubelles, donc à des reliefs de repas… Dans ce genre, le cas le plus touchant que j'ai connu est celui des petits pains de la rue Saint Symphorien à Reims…

Comment décrire la situation? Les archéologues de l'équipe de Stéphane Sindonino de l'Inrap se sont retrouvés face à un cas typique d'archéologie urbaine : 5 mètres d'épaisseur de couches archéologiques sur 500 mètres carrés racontant une histoire ininterrompue depuis plus de 2000 ans. Tout en haut trônait un superbe hôtel particulier du XXe siècle, qui, au moment des fouilles était en voie de restauration. Après les niveaux récents de son jardin, les archéologues sont tombés sur deux mètres de vestiges médiévaux, contenant notamment des fragments de l'église Saint-Symphorien et les nombreuses tombes des  chanoines de l'église, c'est-à-dire de prêtre se consacrant à la prière.

Toutefois, ce sont les niveaux antiques qui les ont le plus surpris : sous des restes de bains romains sont apparus les restes d'une grande domus, une vaste maison comportant une imposante pièce de réception de 60 mètres carrés ornée d'une mosaïque noire et blanche à décor géométrique:

Les restes d'une mosaïque à motifs géométriques noirs et blancs découverte à Reims dans la rue Saint Symphorien. (C: G. Gellert/Inrap)

Comme la grande domus avait une charpente en bois, il n'en a subsisté que quelques éléments du sol comme la mosaïque et le contenu de deux caves enfoui sous les débris et les cendres issues de l'incendie.

Faire plaisir à Aurelia

Racontons une scène imaginaire, qui illustrera ce qui a pu se passer. Le cuisinier de cette domus de l'envoyé spécial de Rome auprès des Rémiges était peut-être un Italien, qui aimait faire plaisir à sa petite fille Aurelia, qui adorait notamment manger de petits pains le matin. Alors, avant d'aller se coucher, le soir de l'incendie, il avait tiré de son pétrin assez de pâte pour former sur un plateau de bois quatre petits disques. Après avoir enveloppé le tout dans un tissu, il avait envoyé Aurelia les mettre à lever dans la cave sous-jacente à sa cuisine. Après avoir descendu l'échelle familière menant à cette cave creusée dans la craie champenoise, celle-ci avait posé le plateau sur le sol frais et humide, avant de remonter. Las! Deux heures plus tard, pendant que tous dormaient, un incendie se déclarait et la maison brûlait.

Plus de 2000 ans plus tard, Stéphane Sindonino et son équipe de l'Inrap découvrirent la cave, qui n'avait pas été réemployée après l'incendie. Dans ce lieu servant au stockage domestique, ils découvrirent notamment plusieurs amphores vinaires, dont une avait été réemployée pour stocker du grain. Sur le sol, le plateau de bois, ou plutôt son empreinte, est toujours là : il porte toujours plusieurs petits pains, mais cuits:

Les petits pains gallo-romains de la rue Saint Symphorien à Reims. (C:Inrap)

Ou plus exactement cuits puis carbonisés dans la cendre chaude, ce qui explique leur conservation:

L'un des pains carbonisés (C: G. /Inrap)

Aurelia n'a donc pas mangé ses petits pains. Gageons que pour la rasséréner, son père lui en aura préparé d'autres…

Archéologue urbain, vrai boulot de merde parfois!

Autant pour les restes de repas d'Aurelia. À Herculanum, ce sont plutôt les restes de repas digérés de toute une insula (un immeuble), bref d'à peu près 150 habitants pendant des dizaines d'années qu'une équipe d'archéologues britannique a retrouvés. En d'autres termes, des tonnes de merde!

Les archéologues ont en effet découvert une fosse en cherchant à libérer les anciens égouts de la ville, afin de prévenir les effets du ruissellement. Ces égouts, qui courent vers la mer sous les rues, sont en général hauts d’une soixantaine de centimètres. Toutefois, sous le cardo V, l’une des rues, les chercheurs ont été surpris de découvrir un tunnel de 86 mètres de long pour 3,6 mètres de haut, qui s’est révélé être la fosse septique d’une insula, un bâtiment pour familles de la classe moyenne ou modeste, dont les appartements et les échoppes étaient dotés de canalisations rejoignant la fosse…

La fosse septique retrouvée à Herculanum se présente sous la forme d'un long tunnel de 86 mètres de long. Construit sous l'une des rues, il accueillait les rejets domestiques et organiques des quelque 150 habitants d'un immeuble. (C: Jane Thompson/ Herculanum conservation project)

À l'intérieur, quoi? Des tonnes et des tonnes de merde romaine. Toutefois, je vous rassure : presque 2000 ans après, celle-ci avait perdu l'odeur que vous savez et pris la forme d'un compost bien homogène.  Quel métier de merde! Pour ne rien perdre de la précieuse information contenue dans ce sédiment, les archéologues britanniques ont dû l'extraire, puis tamiser patiemment le contenu des 750 sacs… de merde fossile ainsi produits.

Le tri d'un des 750 sacs de sédiments retrouvés dans la fosse septique à Herculanum. (C: Jane Thompson/ Herculanum conservation project)

Qu'ont-ils appris ainsi? Beaucoup. D'abord que, comme aujourd'hui, à l’époque romaine nombre d’objets finissaient par inadvertance dans les toilettes… En attestent notamment ces 60 pièces de monnaies, ces perles ou encore cette bague en or sertie d'une émeraude retrouvées dans les sédiments. Au-delà de ces objets sans doute perdus par inattention, les 150 habitants de l’insula rejetaient dans les canalisations des déchets domestiques, tels que restes de nourriture, verres, cratères et poteries brisées, poêles usagées, pots divers, aiguilles en os, etc.

Particulièrement intéressants sont les micro indices sur la nourriture consommée par les habitant de l'insula. Les archéologues ont été surpris par sa diversité, puisque outre le pain et la viande de mouton et de porc habituels, l'alimentation était aussi riche en fruits, en légumes, en produits de la mer : ont été identifiés pépins de figues, noyaux de cerises et autres restes de poissons, d’oursins, d’œufs, de noix et d’olives – dont les noyaux servaient de combustible domestique. Bref, une alimentation typique du régime méditerranéen, vanté pour ses bienfaits sur la santé… et du reste proche de celui des Italiens du XXe siècle de nombre de régions rurales...

Exemple d'os de poisson, de bris de test d'oursin et de pépins de raisin ou de figues retrouvés dans la fosse septique.(C: Mark Robinson, Université d'Oxford)

Par ailleurs, l’un des échantillons contenait de nombreux restes de globules blancs, ce qui atteste de la présence d'une infection bactérienne dans l’insula. Heureusement que 2000 ans après, celle-ci n'est plus à craindre. Tant mieux, parce que sinon le métier d'archéologue urbain aurait en plus le charme de communiquer à ceux qui le pratique, la peste justinienne, la grande vérole du XVIe siècle ou le choléra de Calicut…

 

 

 

 

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