Reliés à ses morts par des tuyaux

Apollon tend à la Victoire (Niké) une coupe plate rituelle destinée à recevoir la libation versée par elle depuis une cruche à vin. (C: Musée du Louvre)

J'ai un tuyau à vous donner : il est possible de nourrir ses morts. Il suffit pour cela d'employer une technique bien pratique inventée par les Romains afin de pouvoir faire des libations aux défunts de famille.

Une  libation? Ce geste consiste à honorer une divinité, un esprit sacré, voire un esprit commun (lors d'un toast), voire l'esprit de la «santé» de quelqu'un (lorsque nous levons notre verre), voire… en lui consacrant un peu de nourriture. C'est l'un des plus anciens rituels de l'humanité. Un rituel universel, sans doute pratiqué partout sur la planète et qu'inconsciemment, nous accomplissons toujours lorsque nous levons notre verre à quelque chose de spirituel, par exemple la santé quasi sacrée d'un ami…

Pratiqué dans tout l'Ancien Monde, le rite de la libation jouait un rôle très important dans les sociétés méditerranéennes à la racine de la nôtre. Lequel? Question complexe que je vais évoquer dans ce qui suit en examinant plusieurs de ses aspects.

La religiosité diffuse des Anciens

Pour commencer, il est difficile de comprendre la signification d'une libation pour les Anciens sans préciser une peu leur notion de «dieu» . Dans l'Antiquité, tous les Méditerranéens étaient «polythéistes». Ils honoraient plusieurs dieux. Lesquels? Impossible à dire en général, car cela changeait d'un lieu à l'autre. Du reste, les dieux des Méditerranéens de l'Antiquité, n'étaient ni Dieu, ni le Créateur, ni Yaveh, ni Allah… Ils étaient immortels, mais pas éternels, puisque, telle Vénus, par exemple, ils étaient nés un jour. Il remplissaient la nature, l'animaient ou expliquaient son animation, accompagnaient les vivants et donnaient une sorte de sens aux mystères de l'existence, dans cette vie, ou dans la mort… Plus qu'une rigide religion, la religiosité méditerranéenne antique était un sentiment religieux profond mais diffus, qui induisait une piété intense et largement supersticieuse, s'exprimant surtout par des rituels.

Pendant la deuxième guerre contre les Daces, l'empereur procède à une libation après l'arrivée des troupes sur le Danube. Pour célébrer Mars et l'esprit martial de l'armée romaine. (C: Conrad cichorius )

Or, selon moi, il y avaient trois sortes de dieux à célébrer : les dieux de l'univers et de la nature (Jupiter, le «plus grand» de tous les dieux, Neptune, le maître des mers, Vulcain, celui de la métallurgie et des volcans…), ceux de la société (Vénus, la déesse de l'amour et de la guerre, Mars, le dieux de la guerre, Mercure, le dieu du commerce, etc. ) et ceux des lieux, les dieux domestiques (Vesta, la déesse du foyer, les dieux lares, les mânes d'une maison, etc. ).

Si, au sein de la société romaine, Jupiter, devait être reconnus par tous, les dieux sociaux et de la nature variaient d'un endroit à l'autre, tant le synchrétisme était fréquent. Ce qui ne variaient pas, en revanche, c'était le culte des ancêtres. Une fois morts, leurs âmes devenaient ou intégrait une sorte de divinité chtonienne de fond, qui cohabitait avec les vivants et les influençaient.

Mânes et lares

Les lares étaient ainsi en quelque sorte les «esprits du lieu», qu'il importait de ne pas contrarier. Les mânes ressemblaient beaucoup aux lares, puisque ces divinités du sol, du lieu, portaient en quelque sorte l'esprit sacré d'un lieu, dans lequel s'était déversé et mélangé les âmes des ancêtres de tous ceux ayant vécu là.

Les maisons comportaient un autel domestique, le Lararium, servant à honorer les dieux Lares. Ici, celui de la maison des Vettii à Pompéi montre deux dieux lares tenant chacun un vase rituel en forme de corne flanquant un «esprit ancêtre» (genius loci, un génie du lieu) en train de procéder à une libation et tenant un bol d'encens. Le serpent est un symbole de prospérité. Sans doute est-ce sur ce lararium de luxe que les habitants de la Domus sacrifiaitent à leurs dieux lares. (C: Patricio Lorente)

Dans toute maison, il importait donc de les honorer par un culte domestique, supposant leur représentation par des statuettes auprès de qui on effectuait de petites libations. Le plus important était certainement le lar familiaris, parce qu'il protégeait la famille au sein de son lieu de vie, sa maison ou son domaine. Semblable à celui qui s'observe de nos jours dans de nombreux restaurants asiatique, ce culte diffus des ancêtres explique les autels domestiques retrouvés dans de nombreuses maisons romaines (voir ci-dessus). Du reste, si vous trouvez que j'explique mal ce que sont les lares, ne soyez pas lares-moyants, car je sais m'effacer pour laisser un Romain tout vous expliquer par lui-même:

Ovide, dans son livre 5, traite en effet de la fête des Lares protecteurs:

 Les calendes de Mai ont vu élever un autel aux Lares protecteurs et consacrer leurs petites statues. Déjà Curius l'avait fait autrefois; mais le temps n'épargne rien, et la pierre elle-même subit les atteintes de la vétusté. Le surnom qui fut donné à ces dieux quand  on établit leur culte vient de ce qu'ils protègent du regard tout ce qui nous appartient. Ils veillent aussi pour nous, président à la sûreté des murs; partout présents, partout prêts à porter secours. À leurs  pieds se tenait un chien, taillé dans la même pierre; pourquoi ce chien avec le Lare? L'un et l'autre gardent la maison, l'un et l'autre   sont fidèles au maître; les carrefours plaisent au dieu, au chien plaisent les carrefours. Le Lare et la meute de Diane harcèlent et      chassent les voleurs; vigilants sont les chiens, et vigilants les Lares. Je cherchais les statues de ces dieux jumeaux, ruinées à la longue par les années; la ville aujourd'hui possède mille Lares et le génie du chef qui nous les a donnés; chaque quartier adore trois divinités. 

D'origine étrusque, le mot lar signifie «chef». Les noms des dieux lares convient donc la notion de chefs de familles ancestraux mythiques ou mythifiés. Une fois morts ou alors censés avoir fondé la famille, ils président à sa destinée. De quelle façon? On s'en doute, si l'on remarque que le mot lare est proche de larva, qui nomme aujourd'hui certaines des formes juvéniles des insectes (et de nombreux autres animaux), mais voulait dire «fantôme» chez les Romains. Ainsi, les lares, tels des fantômes, sont là sans l'être, nous observent, ont un domaine et sont susceptibles de ne pas aimer la façon dont nous l'utilisons. Ils ont une nature ambivalente : ils nous embêteront s'ils désapprouvent notre comportement (ce qui – soit dit en passant – correspond exactement à notre notion actuelle de lieu hanté) ; si on leur montre en revanche assez de respect, les dieux lares sont au contraire protecteurs de ceux qui sont venus installer leurs «pénates» (leur lieu de vie) dans leur domaine.

Or tant les privilégiés que les modestes de la société romaine avaient des pénates! Cela explique que le culte domestique des ancêtres et des lares ait constitué un refuge de piété d'une grande importance pour les esclaves et les Romains libres d'extraction modeste (souvent mariés à des esclaves). Les membres de ces classes étaient donc très attachés au culte des dieux lares, qu'ils rendaient avec ferveur.

Culte des ancêtres au cimetière à Narbonne

Si l'on a tout cela à l'esprit, alors le cas d'une nécropole romaine fouillée récemment à la périphérie sud de la ville de Narbonne est particulièrement fascinant, tant l'atmosphère qui s'en dégage est empreinte d'une psyché religieuse typiquement romaine, sinon méditerranéenne.

Comment le savons-nous? Notamment parce que le cimetière de Pompéi nous a appris l'essentiel sur les cimetières romains. Relégués hors la ville, le plus souvent le long d'une route importante, afin que les passants puissent les voir et noter les morts et leurs familles, ils étaient ostentatoires. Par eux ou par les activités que l'on y poursuivait, on démontrait quelque chose et cultivait la mémoire de sa famille. Tandis que les tombes de l'élite se trouvaient toujours près de la route principale et même des portes de la ville, celles des petites gens étaient plus loin, par exemple le long d'une route secondaire. Les tombes étaient individuelles ou collectives, surmontées d'une structure, qui dans certains cas avait la forme d'un petit temple. Elles pouvaient être à inhumation ou a à crémation. Dans ce cas, la tombe ne contenait que l'urne cinéraire et quelques offrandes de nourriture dans divers récipients.

Tous ces phénomènes funéraires caractérisent la nécropole fouillée à Narbonne au cours du mois d'octobre 2019.

Vue d'oiseau de la Nécropole romaine de Narbonne fouillée en octobre 2019.

Lorsque je m'y suis rendu, j'ai commencé par admirer le travail opiniâtre des «fourmis rouges» de l’Institut national d’archéologie préventive. Vêtus de chemises rouges, les archéologues de l'Inrap s'agitaient au fond des trous boueux où se trouvaient des parcelles de notre passé à sauver. Pour cela, ils menaient chaque jour toutes sortes d'activités demandant non seulement de la prudence (elles ne sont pas toujours sans risques), mais aussi des compétences très diverses, et  – qu'il pleuvent, vente ou fasse soleil – une grande robustesse ainsi que deux bons genoux patients…

Les courageuses «fourmis rouges» de l'Inrap en train de creuser la boue. (C/ Denis Gliksman)

Un grand musée se prépare dans la boue

Ce jour là, leur abnégation trouvait tout son sens, car il s'agissait de restituer un aspect particulièrement important de la vie de certains habitants de la Colonia Narbo Martius, la capitale de la Gaule narbonnaise : leur vie funéraire intime. L'occasion d'étudier de près ce pan de la vie de ses anciens habitants est une grande aubaine patrimoniale , puisque la Région et la Ville de Narbonne se sont associées pour construire bientôt pratiquement au même endroit le musée Narbo via. Dès 2020, cette nouvelle institution muséale présentera sur 8000 mètres carrés le patrimoine romain exceptionnel de la Narbonne antique. Le contenu d'une nécropole est plus que bienvenu pour illustrer l'ancienne vie narbonnaise. Or, chance exceptionnelle, la fouille de sauvetage révèle à en croire les archéologues la nécropole romaine la mieux conservée de France…

Comment pareille chance a-t-elle pu advenir? Grâce à Neptune, indubitablement. Depuis 2000 ans, le dieu de la mer, mais aussi  des fleuves, a régulièrement ouvert son grand robinet afin que la Robine – un affluent de l’Aude – puisse venir protéger par de fines couches alluvionnaires ce joyau boueux de cimetière . Résultat : les archéologues, qui l’ont retrouvé sous deux mètres de sédiments et à seulement 50 centimètres au-dessus de la nappe phréatique ont progressivement mis au jour toute une série de sols anciens scellés… à seulement quelques centimètres de profondeur les uns des autres.

Un exemple de petite tombe en forme de cœur, avec son urne entourée de pots d'offrandes alimentaires. Elle est entourée par la marque noire d'un bûcher contenant des reliefs de repas rituels célébrées par la famille sur la tombe. (C/ François Savatier)

Et en les lisant les uns après les autres, les archéologues ont pu retracer l'organisation de la nécropole et son usage, par exemple festif, puisque les traces repas rituels familiaux y sont très nombreuses (voir ci-dessus).

Surtout des sépultures à crémation

Placées autour d’enclos maçonnés carrés auxquels on accédait par des sentiers, les sépultures sont dans plus de 80% des cas à crémation. Les traces de nombreux bûchers sont visibles sur le sol. La plupart des 300 tombes repérées (sur un millier estimé) sont très simples: elles consistent en un lieu, presque un point, où une famille venait cuire des repas rituels et effectuer des libations. D'autres sont surmontées d'une structure architecturale. Ainsi, de petits édicules carrés ou en forme de temple (dotés de portes et l’intérieur parfois pavés) recouvraient certaines d’entre elles.

Une tombe romaine de Narbonne surmontée d'un édicule carré. (C: François Savatier)

Certaines des tombes surmontées d'un édifice étaient ornées d’une épitaphe gravée dans le marbre. Ces tombes plus prestigieuses ont souvent été réemployées. Les sépultures comportent les cendres mêlés d'ossement brûlés des défunts dans une urne accompagné de pots de verre ou de céramique, avec parfois des fioles de parfum et des lampes. Manifestement, on faisait souvent des offrandes de liquide, qu'il s'agisse de vin ou de parfum. Les restes carbonisés de fruits (notamment des dattes et des figues) et des objets personnels sont aussi présents dans les cendres des bûchers. Ainsi ces jetons de jeux placés dans la tombe d'un enfant et ces bracelets-amulette ou pendentifs-amulette (souvent en forme de petit pénis) laissés aux bébés morts ou encore ce spectaculaire biberon en poterie, avec son extrémité tire-lait et son embout à sucer.

Quelques-unes des offrandes funéraires accompagnant les défunts, dont une broche ornant un bracelet d’enfant (en haut à gauche), une amulette en forme de pénis (en haut, milieu), une fiole de verre à parfum (en haut à droite), deux pots de céramique sigillée (en bas à gauche), un élégant gobelet de céramique sigillée (en bas au milieu) et un biberon de céramique sigillée, avec son embout tire-lait à gauche et son embout tétine à droite (en bas à droite). (C: François Savatier)

Un tuyau vers les morts

Or une particularité de pratiquement toutes les tombes est spectaculaire: leur «canaux à libation». Dans l'image ci-dessus d'une tombe à édicule, remarquez vous la céramique circulaire, sorte de pot brisé, qui se trouve au centre ? Il s'agit du canal à libation, une installation conçue pour faciliter le partage d'un peu de nourriture avec un défunt. Le plus souvent, les usagers de la nécropole les ont réalisés en retournant une amphore ouverte au fond au-dessus de l’urne ; dans certains cas, ils ont plutôt employé d’autres poteries ou des hypocaustes, ces tuyaux cylindriques en céramique, qui servaient à conduire l’air chaud dans les thermes romains. Dans tous les cas, lorsque j'ai visité la nécropole, les canaux à libation semblaient sortir de terre pour signaler que leurs morts étaient prêts et heureux de nous parler après tant de temps sous la boue…

Plusieurs exemples de canaux à libation dans la nécropole romaine de Narbonne fouillée en octobre 2019. (C: François Savatier)

Vie familiale au cimetière

Maintenant, imaginez la situation. Une famille narbonnaise a perdu son patriarche. Depuis longtemps, toute son activité et ses succès tendaient à assurer la postérité de la famille. Son importance fut telle dans la communauté dont fait toujours partie sa famille, qu'il importe, pour maintenir son rang, de perpétuer le souvenir du notable ancien. Alors la famille garde pendant des générations l'habitude de venir faire de petits festins sur la tombe de l'ancêtre, près de laquelle ont été placés depuis sa mort trois bébés morts en bas âge, deux de leurs mères mortes en couche, et le fils du patriarche, qui avait brillamment pris sa suite à la génération précédente.

Tout ce monde constitue un magma spirituel de dieux ancestraux amalgamés, qui participe beaucoup de la culture de la famille. Il importe de l'entretenir. Alors, lors de la fêtes des ancêtres, les Parentalia, qui se célébraient au mois de février, on fermait les temples (c'est-à-dire les cultes aux autres dieux), cessait plus ou moins de travailler, pour venir décorer les tombes et y célébrer des rites privés. À Narbonne, j'imagine, ceux ci prenaient la forme de véritables petits festins que l'on venait en famille partager avec le mort diverses sortes de bons mets, du moins ceux que l'on pouvait se procurer. Or plusieurs indices suggèrent que «ces mets que l'on avait les moyens de se procurer» étaient souvent de la nourriture de mer, ou des produits d'origine lointaine telle les dattes.

Reliefs très marins de l'un des repas rituels faits dans la nécropole romaine de Narbonne. (C: François Savatier)

Pourquoi est-ce significatif? Parce que la nécropole se trouvait au croisement de deux routes menant vers les deux ports romains installés le long de l’étang de Bages-Sigean, en d’autres termes de la lagune constituant le port naturel expliquant la fondation romaine de Narbonne. Cela suggère donc qu'elle était employée par une population liée au port, qui avait des facilités pour se procurer des coquillages, des poissons et des produits alimentaires d'importations, notamment des dattes.

Un autre indice va fortement dans ce sens:

Sur cette épitaphe figurent les termes « COLL. LIBERTAE », signifiant « affranchi de la colonie ». (C: Denis Gliksman, Inrap)

La stèle d’un certain Plicinius Gamus mentionne son statut social en le décrivant par le terme COLL LIBERTAE, signifiant «affranchi de la colonie». Cet affranchi occupait peut-être un emploi public dans le port. Bref, l’impression prévaut que la nécropole accueillait les dockers, les administrateurs, les commis de grands commerçants et autres agents douaniers faisant fonctionner le plus grand port de la Gaule romaine. Les esclaves et les affranchis constituant cette sorte de classe moyenne active modeste, se mariaient entre eux et enterraient leurs morts dans une nécropole sise au sud de la ville le long des routes où ils passaient tous les jours pour aller ou venir du port. Leur cimetière suggère qu'ils constituaient une couche fière et cohérente de la population, où l'on prenait grand soin de ses morts. Et pour pouvoir mieux les intégrer à la vie familiale, on avait équipé leur tombe d'un tuyau permettant de les nourrir symboliquement.

 


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