Un «Out of Africa», il y a trois millions d’années?


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ENVOI

Le berceau de l'humanité est censé être l'Afrique. Censé? Oui, car les indices suggérant que l'hominisation a eu lieu en Afrique sont nombreux et forts. Dans ce qui suit, j'en rappelle l'essentiel, puis explique une grande découverte qui vient d'être faire en Asie par une équipe franco-indienne dirigée du côté français par Anne Dambricourt Malassé du Muséum et d'autres indices qui font remonter à la surface la possibilité d'une hominisation en Asie. Toutefois, je relativise ensuite ce nouveau et ancien paradigme du Out of Asia en proposant une explication de cette découverte asiatique chronologiquement compatible avec le Out of Africa… traditionnel.

L'hominisation est le processus évolutif expliquant la transformation en quelque six millions d'années de certains grands singes en humains. Ces primates étaient quelque sorte d'hominidés, c'est-à-dire de grands singes arboricoles, omnivores, quadrupèdes, mais capable de station debout. Aujourd'hui, les hominidés comportent les orangs-outangs, les gorilles, les chimpanzés (et bonobos) et les hommes. Sous la pression de conditions environnementales et possiblement culturelles (les primates sont des animaux sociaux, dont les modes de vie sont partagés au sein de tout un réseau), certains hominidés ont évolué pour développer une bipédie complète et exclusive, un gros cerveau et la main habile.

 

L'HOMINISATION ET L'«ÉVÈNEMENT GENRE HOMO»

Quand? Plusieurs fossiles africains nous donnent des repères. Vieux de 4,4 millions d'années, celui de l'ardipithèque trouvé en Éthiopie suggère une forme omnivore déjà parfaitement bipède, mais toujours arboricole; en particulier, ses pieds étaient dotés de pouces opposables, donc non alignés vers l'avant (lire l'actualité Ardi, le nouvel ancêtre de l'homme publiée par PLS lors de la découverte). Ardi était donc un hominine, c'est-à-dire un hominidé bipède. À son type intermédiaire de forme succède celle des australopithécinés, des hominines divers, dont on a retrouvé des espèces depuis l'Afrique de l'Est. La plus célèbre, celle qui – faussement pense-t-on aujourd'hui– passe pour l'ancêtre de l'humanité est la forme de Lucy, une jeune femelle d'australopithèque des Afars (Australopithecus afarensis) découverte en 1974 dans les Afars en Éthiopie:

Le fossile de Lucy (C: MNHN)

Le fossile de Lucy (C: MNHN)

Or, selon l'histoire de l'hominisation qui est la mieux acceptée aujourd'hui, c'est parmi les australopithèques que va se produire la sélection des premières formes humaines. Cet Homo event, c'est-à-dire en français «évènement genre Homo» est censé s'être produit il y a entre 2,5 et 2 millions d'années et avoir produit l'Homo habilis. On trouve toutes sorte de dates allant de 2,8 à 2,1 millions d'années pour les âges des premiers fossiles humains. Ainsi, en 2015, une hémi mandibule trouvée sur le site de Ledi-Geraru en Éthiopie a été datée vers 2,8 millions d'années, mais elle est controversée, notamment parce que sa symphyse mentonnière (le menton) serait plutôt d'une forme australopithèque:

L'hémimandibule présumée humaine de Ledi-Geraru. (C: Nature)

L'hémimandibule vieille de 2,8 millions d'années présumée humaine de Ledi-Geraru. (C: Nature)

Quoi qu'il en soit, les plus vieux fossiles que l'on considère pouvoir attribuer au genre Homo de façon fiable sont deux fragments de face datés de plus de deux millions d'années. Le premier est la mandibule de Uraha au Malawi datée de 2,4 millions d'années et le deuxième un maxillaire trouvé dans l'Afar daté de 2,3 millions d'années. Alors, de quand l'Homo event?

Si les deux fossiles que je viens d'évoquer sont vraiment humains, alors l'«évènement genre Homo» était déjà largement accompli il y a 2,5 millions d'années. Toutefois, cet «évènement» fut en fait un processus évolutif de sélection et de mutation, qui n'a pu que s'étaler dans le temps. Nombre de découvertes suggèrent en effet que ce processus était depuis longtemps en cours chez les australopithécinés, qui se seraient mis à fabriquer des outils. Très impressionnant, l'atelier de taille découvert à Lomekwi 3 au Kenya montre l'existence d'une industrie lithique il y a 3,3 millions d'années (lire à ce propos l'actualité Des outils de pierre plus vieux que l'humanité publiée dans PLS et mon billet sur Bafouilles archéologiques La technique est plus ancienne que l'humanité). En l'absence de formes humaines connues à cette époque, le site est attribuée à l'«homme à la face plate du Kenya» (Kenyanthropus platyops), une forme appartenant à un genre proche de celui des australopithèques. Pourquoi? Parce qu'il vivait dans la région à l'époque! Tout aussi significative est la découverte de traces fugitives de boucherie à Dikika en Éthiopie : deux discrètes rayures sur une côte datée de 3,4 millions d'années. L'étude poussée de la façon dont elles ont été pratiquées a fait admettre qu'elles auraient été incisées par une main tenant un outil coupant. La main d'un australopithèque sans doute. Ensuite, à Kanjera au Kenya, un assemblage d'ossements portant des traces de boucherie vieux de quelque deux millions années atteste d'une association entre les hominines et la carnivorie.

Cette association entre hominines et carnivorie est ensuite confirmée par les sites de boucherie d'Olduwaï au Kenya vieux de 1,8 millions d'années. Là, de nombreuses carcasses d'espèces variées ont été transportées par des hommes, présume-t-on, afin d'être systématiquement exploitées. On suppose qu'il s'agit d'activités de charognage: les hommes exploitaient les carcasses imparfaitement décharnées laissées par de grands carnivores, voire interrompaient les repas de ces grosses bêtes, pour les voler. Point à noter, ce charognage s'accompagne d'un intérêt marqué pour la moelle. Cette délicieuse substance molle se trouve en particulier en quantité dans les os longs ; là, même si les prédateurs, puis les autres charognards sont passés, nos ancêtres humains étaient assurés de trouver encore une précieuse ressource pleine de protéines et d'énergie, qui plus est, bien conservée. Cette ressource était appréciée d'hominines dont le cerveau était en train d'évoluer vers le gros cerveau humain. C'est pourquoi cet intérêt marqué pour la moelle est une particularité singulière du charognard humain; elle est signée par un traitement particulier des os longs visant à en dégager la tête afin de pouvoir frapper à sa base afin d'accéder au canal médullaire plein de moelle.

Il ressort de tout cela que, pour le moment, dans le paradigme Out of Africa, les premières formes vraiment humaines ont foulé le sol de l'Afrique après il y 2,5 millions d'années; et que par ailleurs, l'agilité de la main et les stratégies bouchères impliquant le développement cognitif déjà avancé, que l'on attribue ordinairement au genre Homo, ne sont pleinement avérées que dans les scènes de boucherie d'Olduwaï, vieilles de 1,8 million d'années.

 

LA SCÈNE DE BOUCHERIE VIEILLE DE 2,6 MILLIONS D'ANNÉES DE MASOL

Or c'est justement une scène de boucherie plus proche de celles, humaines, d'Olduwaï (1,8 millions d'années) que de celle, australopithèque, de Dikika (3,4 million d'années) que vient de découvrir l'équipe d'Anne Dambricourt Malassé au pied de l'Himalaya. Dans les Siwaliks du Pendjab, c'est-à-dire les contreforts himalayens de cet État du nord-ouest de l'Inde, les chercheurs ont fouillé des couches fossilifères vieilles de 2,6 millions d'années. Normalement, ces couches sont profondes et donc impossibles à fouiller, mais une colline située près du village de Masol non loin de la ville de Chandigarh a été édifiée par le rehaussement de ces strates dû à un plissement entrainé par la tectonique (la collision entre la plaque indienne et la plaque asiatique). L'érosion de cette colline a produit des sédiments riches en fossiles animaux. Les associations de faune correspondantes sont typiques de la fin du Pléistocène (5,33 à 2,58 millions d'années). Or, outre des os de stégodons, d'éléphants et de nombreux bovidés, les chercheurs ont retrouvés des éclats et autres choppers, bref des outils attribuables à l'homme. En outre, plusieurs os portent des traces du passage d'outils lithiques. Ils ont été employés entre autres pour couper les tendons et atteindre la partie inférieure de la tête d'un os long bovin,  afin de pouvoir mieux la frapper et accéder ainsi au canal médullaire et donc à la moelle. Ce savoir faire ainsi que la reconstitution des mouvements agiles et précis effectués par les mains qui ont manipulé des outils pour ce faire traduisent une évolution autrement plus avancée que celle de la scène de boucherie australopithèque de Dikika (pour en savoir plus lire l'actualité Homo a-t-il pu apparaître en Asie? sur le site de PLS).

Les traces de boucherie découvertes à Masol. Cette diaphyse de bovidé porte des traces de découpe. Situées dans les cadres blans, ces stries sont agrandies à droite. Elles semblent avoir été pratiquées avec des outils en quartzite manié avec une habileté ordinairement attribuée au genre Homo. (C: A. Dambricourt Malassé)

Les traces de boucherie découvertes à Masol, notamment sur une diaphyse de bovidé (à gauche). Situées dans les cadres blancs, ces stries sont agrandies à droite. (C: A. Dambricourt Malassé)

 

UN PARADIGME OUT OF ASIA?

Pour Anne Dambricourt Malassé, c'est clair, «de telles traces de boucherie sont ordinairement attribuées au genre Homo». En Afrique, du moins…, mais sur le grand continent, elles ne sont vraiment attestées qu'à partir de 1,8 million d'années. Comment interpréter la chose?

Anne Dambricourt Malassé, pour sa part, est fascinée par l'existence oubliée aujourd'hui mais bien connue des paléoanthropologues, de l'hypothèse d'une émergence du genre Homo en Asie. L’origine asiatique du genre Homo est en effet une possibilité évoquée depuis longtemps. Dès 1879, un paléontologue anglais décrivit l’espèce d’hominoïde Sivapithecusà partir d’un fossile découvert dans le piémont himalayen occidental. En 1934, la mise au jour d’une partie de maxillaire suggérant une face moins prognathe (en museau) que celle de Sivapithecus conduisit à introduire un nouveau genre nommé Ramapithecus brevirostris, qui fut proposé comme ancêtre du genre Homo. Le piémont himalayen devint alors le premier «berceau de l’humanité». Avant l'Afrique!

Par ailleurs, les assemblages de faunes trouvés en Inde pour la fin du Pliocène, notamment à Masol, suggèrent que sensiblement les mêmes biotopes de savanes arborées et de forêts ouvertes censées avoir provoqué l'évolution vers la bipédie en Afrique, existaient alors en Inde. Du reste, ces savanes accueillent des éléphants, des lions, des panthères, des cobras, des buffles, des singes,…  bref sensiblement les mêmes faunes qu'en Afrique, mais pas de mêmes espèces. Même si elles sont de même type, les faunes asiatiques semblent différentes des faunes africaines. Il n'y a pas de tigres en Afrique. En revanche, le lion asiatique, que l'on rencontrait dans l'Antiquité depuis l'Inde jusqu'à la Syrie a fort bien pu être épisodiquement au contact avec le lion africain, encore présent au Maghreb jusqu'au XXe siècle… De fait, le lion asiatique est peu différent biologiquement du lion africain. De même, les bovidés indiens sont proches des bovidés africains… Ces similarités suggèrent que les biotopes africains et asiatiques ont été fortement connectés, voire intégrés, à de nombreuses reprises dans le passé: assez souvent pour induire le parallélisme constaté aujourd'hui et trop peu souvent pour maintenir la continuité biologique entre espèces. Dans le cas des bovidés et des lions, cette continuité biologique semble s'être presque maintenue.

Dès lors, se demande Anne Dambricourt Malassé, puisque les mêmes phénomènes expliquant la proximité des lions d'Asie et d'Afrique semblent avoir fonctionné pour les grands singes hominidés, puisqu'il y avait des hominidés au pied de l'Himalaya à la fin du Pliocène, pourquoi l'«évènement genre Homo» ne se serait-il produit qu'en Afrique? Ne redevient-il pas envisageable qu'il ait pu se produire en Asie aussi?

Cela impliquerait que des taxons (des espèces) très similaires seraient apparus en même temps dans un continent et dans l'autre. Cette hypothèse d'évolutions parallèles sur deux continents a de quoi surprendre, mais, en tout cas, elle s'est déjà produite dans le rameau buissonnant des hominines, puisque, signale Anne Dambricourt Malassé, le Paranthropus Boisei (2,4 à 1,2 millions d'années) et Paranthropus robustus (2,2 à 1 million d'années) illustrent tous les deux un stade évolutif comparable du processus du redressement du tronc cérébral. Or, ils vivaient a priori en même temps dans deux régions éloignées de l'Afrique, le premier en Afrique australe et le deuxième en Afrique de l'est… De même, des formes hominines auraient pu évoluer en même temps en Asie et en Afrique vers de premières formes, à qui, d'après l'état de leur technique (de boucherie), on ne pourrait que donner le nom d'homme. Voilà la remarque intrigante que fait Anne Dambricourt Malassé.

OUT OF AFRICA INTO ASIA IN TIME!

Personnellement, je n'y crois pas. Trop de tradition ancrée en moi me porte à défendre le Out of Africa! Et voici, comme je ferais. Dans les articles que l'équipe franco-indienne de Anne Dambricourt Malassé ont publié dans la revue Palévol sur les observations faites à Masol est suggérée l'idée, qu'en tout cas, l'«évènement genre Homo» était largement accompli il y a plus de trois millions d'années. Je le crois. Il suffit de se rappeler la mandibule présumée humaine de Ledi-Geraru est vieille de 2,8 millions d'années pour avoir déjà envie d'y croire. Ensuite l'atelier de taille de 3,3 millions d'années trouvé à Lomekwi 3 au Kenya prouve que la cognition des hominines était déjà à un stade d'évolution avancé vers 3,3 millions d'années. Bref, oui, c'est mon impression, l'évolution vers de toute premières formes humaines (Homo habilis?) était déjà largement accomplie il y a plus de trois millions d'années.

Or à cette époque de la fin du Pliocène (5,33 à 2,58 millions d'années), un examen géologique – superficiel certes – mais convaincant indique que l'Afrique et l'Inde étaient encore interconnectées et le sont restées plusieurs centaines de milliers d'années. À ce propos, il importe de se rappeler que la plaque arabe est une ancienne partie de l'Afrique, que l'apparition de trois rifts (un processus tectonique d'ouverture des continents) a commencé à débiter en morceaux. Apparu il y a quelque 30 millions d'années, le premier a donné aujourd'hui le Golfe d'Aden :

La séquence par laquelle s'est initiée la séparation de l'Afrique en trois morceaux il y a quelque 30 millions d'années. (C: PLS)

La séquence par laquelle s'est initiée la séparation de l'Afrique en trois morceaux il y a quelque 30 millions d'années. (C: PLS)

 

Le deuxième a donné le grand rift africain, avec notamment des sites tel Olduwaï, où des conditions de conservation et de datation des fossiles extraordinaires, nous portent peut-être à considérer un peu trop que l'hominisation s'est produite à l'est de l'Afrique… Ce grand rift africain, qui est à l'origine des grands lacs et des volcans d'Afrique, s'ouvre à la vitesse relativement réduite de un centimètre par an, de sorte que dans 10 millions d'années, un «océan» de 100 kilomètres de large traversera l'Afrique. La dernière partie du rift va de l'Éthiopie au lac de Tibériade en passant par la mer Rouge, puis la mer Morte («morte» mais destinée à grandir). Il s'ouvre plus vite, lit-on, à une vitesse qui serait comprise entre 1 et 2 centimètres par an, de sorte qu'en trois millions d'années, il s'est ouvert de 30 à 60 kilomètres. Or le détroit de Bal el Mandeb, qui sépare l'Afrique de l'Arabie tout en bas de la mer Rouge ne mesure que 30 kilomètres de large!

Une vue satellite du détroit de Bab el Mandeb. (C: Nasa)

Une vue satellite du détroit de Bab-el-Mandeb. (C: Nasa)

Donc, clairement, il est probable qu'il n'existait pas il y a trois millions d'années, époque pendant laquelle les animaux pouvaient passer à pied d'Afrique en Arabie. Or un autre phénomène a pu rendre l'Asie encore plus accessible à partir de l'Afrique il y a trois millions d'années : le climat de la Terre était en effet en train de se  refroidir ; du reste, une succession de glaciations pendant lesquelles les calottes glaciaires descendaient jusqu'au 40e parallèle (nord de la Turquie et de l'Himalaya) s'est alors progressivement enclenchée. Pendant ces phases, l'océan mondial descend de jusqu'à 120 mètres… Une raison de plus rendant le détroit de Bab-el-Mandeb  très vraisemblablement franchissable à pied il y a entre 3 et 2,5 millions d'années.

Une fois en Arabie, les hominines y retrouvaient sans doute le même type de faunes qu'en Afrique et en Inde. En effet, étant donné que la mousson touche le sud de la péninsule arabique, des steppes suffisamment herbeuses et des forêts dans les montagnes devaient y exister. Quel obstacle séparait encore ces faunes des faunes asiatiques? Les reconstructions géologiques indiquent qu'il y a plus d'un million d'années, le détroit d'Ormuz, qui pouvait les empêcher de rejoindre l'Asie n'était en fait qu'un méandre de l'Euphrate. En période glaciaire, le climat était aride, de sorte que le fleuve devait aussi être franchissable par moment. De l'autre côté attendait la côte du Baloutchistan conduisant à la vallée de l'Indus, laquelle menait directement à l'Himalaya. Du reste, il était sans doute aussi possible de passer par la Mésopotamie après avoir longé le paléo Euphrate jusqu'à quelque sorte de gué…

Ainsi, il semble plus que plausible que vers trois millions d'années une bande continue de savanes plus ou moins arborées a interconnecté l'Afrique et l'Inde pendant plusieurs centaines de milliers d'années. D'après la théorie dominante, les hominines en voie d'évolution vers des formes humaines ont été sélectionnés notamment par les conditions régnant dans ce type de savane. Comment se comporte une ou des espèces qui apparaissent à l'une des extrémités d'un biotope? Elles l'envahissent!

Un cas tout à fait similaire s'est produit peu avant le dernier maximum glaciaire il y a 20000 ans, quand des chasseurs-cueilleurs nord eurasiens se sont trouvés dans la bande steppique qui relie l'Europe au détroit de Béring. Parmi ces peuplades, il y avait à la fois des europoïdes et des caucasoïdes et sans doute des populations intermédiaires. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien qui convienne mieux au mode de vie des chasseurs-cueilleurs que de vivre sur une autoroute steppique, où l'on peut se déplacer rapidement et voir facilement les hordes d'herbivores que l'on exploite pour vivre. Et cela, même s'il faut pour cela endurer le froid. Résultat, des populations eurasiennes chassant notamment le mammouth se sont répandues en Amérique du nord peu avant ou peu après le maximum glaciaire (peu après pense-t-on plutôt) et y ont fondé le peuplement amérindien, faisant disparaître très vite le mammouth et tous les gros prédateurs d'Amérique pour prendre leur place. Le génome de l'enfant de Mal'ta, un enfant mort il y a 24000 ans en Sibérie centrale (donc avant le dernier maximum glaciaire), illustre ce phénomène : il prouve que la population dont faisait partie cet enfant est davantage reliée aux Européens et au Amérindiens qu'elle ne l'est aux Extrêmes Orientaux, par exemple chinois (lire à ce propos l'actualité de PLS Les cousins américains de l'enfant de Mal'ta).

Si j'ai raison, le scénario expliquant la scène de boucherie de Masol fouillée par l'équipe d'Anne Dambricourt Malassé serait le suivant:

  1. Il y a plus de trois millions et après une bande continue de savanes plus ou moins arborées, peuplées partout par le même type de faunes reliait continûment l'Afrique et l'Asie.
  2. L'«évènement genre Homo», c'est-à-dire l'évolution des premières formes quasi humaines a eu lieu entre 3,5 millions d'années et 3 millions d'années dans la partie occidentale de cette bande de savanes, c'est-à-dire en Afrique.
  3. Vers trois millions d'années, cette première forme humaine commençait à connaître un certain succès évolutif, dans la mesure où sa technique, l'invention possible de la chasse en sus du charognage assurant une carnivorie soutenue, lui permettait de multiplier sa population.
  4. En conséquence, les bandes de ces premiers charognards-cueilleurs, possiblement déjà quelque peu chasseurs (d'oiseaux, de petits animaux,…) ont commencé à se répandre génération après génération dans tous l'espace afro-asiatique couvert par le biotope où elles étaient bien adaptées.
  5. Vers 2,8 millions d'années, date du premier fossile présumé humain, une population avait franchi les quelque 5000 kilomètres séparant l'est de l'Afrique de l'Himalaya et s'était établie dans la plaine indienne.
  6. Vers 2,6 millions d'années un clan faisant partie de cette population est venu exploiter des carcasses à Masol.

Si j'ai raison, nous devrions à l'avenir découvrir des fossiles (pré-)humains jalonnant la route de l'Asie depuis l'Afrique. Dans les grottes des montagnes du sud de l'Arabie, peut-être en Iran, peut-être au Baloutchistan et en Inde, voire en Chine subtropicale? Peut-être est-ce déjà le cas, puisque dans la grotte de Longgupo en Chine du sud (à 3150 kilomètres à l’est de Masol) et à la même latitude (donc dans une bande climatique comparable), des traces de boucherie, de l’industrie lithique et un fragment de mandibule d'apparence humaine ont été datés à 2,48 millions d’années.

Ainsi, si nous découvrons bientôt en Asie des formes humaines aussi vieilles que celles que nous avons en Afrique, et qu'elles soient quelque peu différentes, quelle en serait l'explication la plus parcimonieuse? Deux évolutions parallèles, l'une en Afrique et l'autre en Asie? Ou une dérive génétique après séparation en deux sous populations de la population humaine originelle?

Affaire à suivre.

 

 

 

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