Vénus gravettiennes : double interview de Claudine Cohen et de Nathalie Rouquerol

 

La Dame de Brassempouy (C: Jean-Gilles Berizzi.)

 

L'avenir de l'homme est la femme, a écrit Aragon. Voulait-il dire de l'Homme? Peut-être, mais une chose est sûre, le passé de l'Homme est la femme aussi. Or celle-ci est longtemps passée largement inaperçue dans les études préhistoriques, ou plus exactement, ses activités et sa vie furent amalgamées avec celles de l'homme, au point que la spécificité de son rôle, voire la conscience de sa présence, furent presque effacés.

Il est cependant un rôle de la femme impossible à effacer : la reproduction… de l'Homme.  La reproduction, tend-t-on à penser, n'a pu que jouer un rôle central dans la vie des femmes préhistoriques. Au Gravettien (33000 à 22000 ans avant le présent), pendant la longue période qui précède le maximum glaciaire d'il y a 20000 ans, il semble que des  figurines féminines – les Vénus gravettiennes – étaient omniprésentes dans les campements et qu'elles jouaient un rôle symbolique puissant dans la vie reproductive des femmes.

Récemment, la découverte à Renancourt, un quartier d'Amiens, d'une quinzaine de statuettes de calcaire abandonnées ensemble dans les restes d'un campement de nomades a rappelé cet aspect prégnant de la vie gravettienne.

J'ai souhaité profiter de l'occasion de cette découverte importante faite par l'Inrap, pour demander à deux chercheuses de définir ce que l'on nomme une Vénus préhistorique, d'analyser le caractère gravettien de la Vénus de Renancourt (la mieux conservée sur la quinzaine trouvée) et d'en profiter pour discuter quelque peu de la vie des femmes préhistoriques et de la façon dont son étude est née et a évolué.

La première, Claudine Cohen est une philosophe et historienne des sciences, spécialiste de préhistoire (directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales) qui a introduit la question du genre dans les études préhistoriques en France. Son livre bien connu La femme des origines (2003) lui a donné l’occasion de montrer magnifiquement et de commenter nombre de Vénus préhistoriques. Elle a poussé bien plus loin la réflexion commencée alors à l'occasion d'un nouveau livre sur la femme préhistorique – Femmes de la préhistoire –, à propos duquel j'ai publié une longue interview d'elle dans ce blog.

La deuxième, Nathalie Rouquerol est une préhistorienne et une historienne des sciences préhistoriques, qui a longtemps dirigé le musée de préhistoire d'Aurignac. Elle a coécrit récemment un livre intitulé La vénus de Lespugue révélée, dans lequel elle en livre une interprétation nouvelle : celle-ci aurait été une représentation synthétique de quatre étapes de la vie d’une femme de clan préhistorique : celui de la petite fille prépubère, la jeune fille à l’orée de sa vie reproductive, la femme en train de mettre au monde d’un bébé, la matrone ayant derrière elle l’expérience de plusieurs maternités. Très intéressé par cette lecture inédite de la Vénus de Lespugue, je lui ai consacré un long billet de blog.

 

La double interview de Claudine Cohen

et de Nathalie Rouquerol sur les Vénus gravettiennes

 

Question 1: Qu’est-ce qu’une vénus préhistorique ?

Réponse (seulement) de Nathalie Rouquerol :

L'appellation «Vénus» est données aux statuettes paléolithiques représentant des femmes, œuvres de l'Homme moderne. À partir de l'Aurignacien, il y a 38 000 ans environ, des figurines, la plupart féminines, sont abandonnées dans les stations préhistoriques. Elles sont en différents matériaux, tels l’ivoire de mammouth, le calcaire, la stéatite (talc), la terre cuite... et mesurent moins d'une vingtaine de centimètres en général. La première d'entre elles fut découverte en 1863 dans l'abri de Laugerie-Basse aux Eyzies-de-Tayac en Dordogne, par les fouilleurs du marquis Paul de Vibraye (1809–1878). C'est une statuette de neuf centimètres de haut en ivoire de mammouth représentant une petite fille. Il l'avait nommée « idole impudique », car elle est nue:

La Vénus impudique telle que dessinée dans un livre de 1907. (C: domaine public)

Trente ans plus tard, Édouard Piette (1827-1906), archéologue et avocat de profession, se rend avec plusieurs congressistes dans la grotte du Pape à Brassempouy, dans les Landes. Lors d'une excursion tristement célèbre (1892), le groupe creuse en tous sens et découvre les fragments de plusieurs représentations féminines en ivoire (voir en haut la photographie de la Dame de Brassempouy).

Pour Piette, certaines de ces parties de corps, aux cuisses développées, évoquent celles de la jeune femme moulée en plâtre grandeur nature, originaire d'Afrique du Sud,  présentée alors au muséum d'histoire naturelle à Paris, et surnommée moqueusement la « Vénus hottentote ».

La représentation de Saartjie Baartman dans L'histoire naturelle des mammifères, Tome II de Georges Cuvier.

Morte en 1815, Saartje Baartman est une esclave rachetée dans son pays, pour être exhibée à Londres, puis à Paris comme objet de foire. Humiliée et analysée par les savants parisiens comme une curiosité censée appartenir à une branche humaine inférieure, sa dépouille a marqué un siècle et demi de visiteurs du muséum, puis du musée de l'Homme.

Piette compare les pièces de Brassempouy avec les formes spécifiques de femmes dans certains groupes, telle Saartjie, au fessier développé sur l'arrière (stéatopyge). Il reprend alors cette appellation de vénus, laquelle est restée jusqu'à nos jours. Il détaille un certain nombre de « races » préhistoriques. Pour qui connaît cette histoire, il est difficile d'utiliser le vocable sans une désapprobation rétrospective.

Aujourd'hui, toutefois, d'autres considèrent que les figurines préhistoriques sont si belles ou symboliques, poétiques aussi, que ce surnom est maintenant un hommage.

Note du blogueur : lire à ce propos la référence indiquée par N. Rouquerol : Dossier Mystérieuses vénus préhistoriques, Archéologia N° 584, février 2020, notamment l’article de Catherine Schwab.

Question 2: La Vénus de Renancourt (ci-dessous) vous semble-t-elle typiquement gravettienne?

 

La vénus de Renancourt. (C: Bycro)

 

Réponse de Claudine Cohen à la question 2 :

Dire que la Vénus de Renancourt est ou non « typique » implique  qu’on puisse  définir un « type » unique pour les statuettes de cette période. En fait, les figurines féminines gravettiennes que l’on trouve de la Sibérie à la Moravie, de l’Autriche à l’Allemagne, à l’Italie  et à la France me semblent assez diverses – même si elles partagent des traits communs.

Elles sont généralement nues, en pied, sans pilosité et certaines portent quelques éléments de parure ou de vêtement (pagne, résille, ceinture etc.).

La Vénus d’Amiens répond en gros à ce schéma. Elle est nue et sans parure. Par son allure générale, par la stylisation du corps, par sa forme en losange, elle partage avec beaucoup d’autres figurines gravettiennes une insistance du sculpteur sur le milieu du corps : le ventre, les seins, les fesses, le sexe sont fortement accentués.

Certaines Vénus gravettiennes ont un ventre proéminent, et sont visiblement enceintes, mais ce n’est évident dans le cas de la Vénus de Renancourt. Sa cambrure se retrouve à Grimaldi (« le Polichinelle », voir ci-dessous), à Sireuil et Tursac (ci-dessous), mais dans un contexte moins bien daté. Du reste, cette cambrure est un trait fréquent dans l’art pariétal.

 

(C:RMN)

Comme chez la plupart des autres statuettes, les bras et les pieds sont réduits, voire inexistants. Un autre trait remarquable, présent à Amiens, est l’absence de visage, et le fait que la tête est négligée, voire absente. Ici, celle-ci est entièrement recouverte de croisillons, ce qui est souvent le cas : on le retrouve de la France (Laussel, ci-dessu) à l’Autriche (Willendorf) et à la Russie (Kostienki). Ce trait pourrait révéler une même symbolique, des interdits semblables,  une même culture. La figurine d’Amiens possède quelques traits communs  avec d’autres figurines gravettiennes plus atypiques trouvées en France telles celle de Lespugue (plus bas) ou la dame à la capuche de Brassempouy (tout en haut) : forme générale du corps en losange, petite tête, membres inexistants,  pour Lespugue, croisillons présents sur le dessus de la tête pour Brassempouy. Ces dernières sont toutefois différentes en particulier par le soin qui a été apporté à leur fabrication.

Les matériaux dans lesquels sont sculptées ces figurines sont divers : ivoire, stéatite, pierre calcaire, voire terre cuite... À Amiens c’est  un calcaire local, matériau facile à sculpter qui se trouve en abondance sur place. À Kostienki en Russie, les statuettes en calcaire sont de grande taille, tandis que celles en ivoire sont plus petites.  Les vénus d’Amiens, par leur très petite dimension (4 centimètres) se rapprochent des Vénus de Grimaldi avec lesquelles elles partagent aussi le fait d’être des objets de série, stéréotypés, vite faits, répondant à un modèle presque standardisé ; à Grimaldi cependant, plusieurs statuettes sont perforées, sans doute pour être portées en pendentifs, ce qui n’est pas le cas ici.

Réponse de Nathalie Rouquerol à la question 2 :

La  Vénus de Renancourt est bien datée à 23 000 ans ; on s'approche de la fin du Gravettien. Elle est très petite, seulement 4 centimètres. On ne voit pas sur les photos si elle est complète, il semble que la base s'arrête un peu brutalement, mais il faudrait une observation de l'original pour le vérifier. Elle était brisée et a été restaurée après la découverte. On peut donc penser qu'elle est inachevée et abandonnée pour cette raison, la matrice de craie s'étant fracturée. Sa facture montre un talent indéniable.

La Vénus de Renancourt est la mieux conservée de la quinzaine de vénus gravettiennes découverte fin 2019 sur une station de plein air gravettienne fouillée dans un quartier d'Amiens. (C: Inrap)

Sa surprenante tête cylindrique en forme de bouchon semble cependant avoir été achevée. Néanmoins la gravure en quadrillage témoigne de la volonté de montrer une coiffure élaborée, dans le même esprit que la petite tête de la Dame de Brassempouy ; ou bien d'autres figures d'Europe centrale et de l'est attribuées à la culture du Gravettien.

Serait achevée aussi la partie inférieure, avec cette élégante courbe du pubis, en accolade horizontale qui s'étire pour marquer le haut des cuisses et souligne le nombril marqué. Ce dernier est surmonté par la gravure inférieure des seins. Cette partie inférieure, vue de face est très harmonieuse.

À l'observation des photographies, il semble que le haut du torse avec ces seins écartés et plats n'est pas terminé. Du reste là se trouve la fracture de l'un des seins.  Sur le profil, la gravure des bras est une astuce de stylisation artistique très originale, puisqu'ils s'inscrivent dans le volume du sein, attaché très en arrière.

Vu de profil, Renancourt possède un petit ventre proéminent et à l'opposé un fessier stéatopyge, comme par exemple le Polichinelle de Grimaldi ou la statuette de Monpazier (voir plus haut) mesurant 5,6 centimètres et trouvée en 1979.

Il est difficile de comparer la figure de Renancourt à la statuette dite Vénus de Lespugue, qui, comme nous l'avons démontré ailleurs, est une création artistique singulière. La Vénus de Lespugue narre une histoire élaborée, contenue dans un unique objet, représentant la transformation en de multiples étapes de la vie féminine et l'écoulement du temps. De plus sa datation est très incertaine en raison du contexte ancien des fouilles (1922).

L'artiste de Renancourt, pour sa part, même s'il joue avec la morphologie humaine (traitement des bras, attache du fessier à la taille par exemple) reste relativement naturaliste, ce qui n'est pas le cas de l'auteur de la Vénus de Lespugue. En revanche, les deux figurines n'ont pas de regard, pas de visage, pourquoi ? Pourquoi pas de bouche pour parler

 

Question 3 : Quel rôle jouaient selon vous ces Vénus dans la vie gravettienne ?

 

Réponse de Claudine Cohen à la question 3 :

Ces statuettes  avaient certainement une fonction et un sens précis pour les Gravettiens, car on les trouve tout au long de leurs pérégrinations en Europe, sur de nombreux sites. Elles y sont parfois en assez grand nombre, voire en série : c’est le cas à Amiens (15 statuettes), à  Grimaldi (15 statuettes), à  Brassempouy (plusieurs statuettes et de nombreux fragments), à Dolni Vestonice en Moravie, à  Kostienki en Russie et jusqu’en Sibérie.

On peut difficilement juger de la valeur que l'on attribuait à ces Vénus car, si certaines ont fait l’objet d’un soin remarquable dans leur fabrication,  elles ont parfois été trouvées brisées, réduites en morceaux par les Paléolithiques eux-mêmes et jetées dans des fosses de détritus. Ont-elles été utilisées dans quelques pratique rituelle ou magique, puis abandonnées?

Leur stylisation interdit d’y voir des images « réalistes », des portraits.  On peut être sensible à leur charge érotique : selon Georges Bataille leur puissance de séduction résidait dans le fait de donner à voir  sous une forme exagérée, hyperbolique, tous les caractères sexuels qui aujourd’hui sont voilés, cachés. Cependant, beaucoup de ces figurines évoquent davantage des femmes mûres, multipares, voire ménopausées, plutôt que de séduisantes pin-ups.

Faut-il  en faire des figures d’une déesse , et les situer au centre d’une « religion » paléolithique ? Selon l'archéologue lithuano-américaine Marija Gimbutas (1921-1994) – maître à penser pour des féministes américaines –,  du Paléolithique supérieur au Néolithique, les statuettes incarneraient les pouvoirs réels et symboliques des femmes au sein de sociétés matriarcales. Mais une telle continuité n’est guère retenue aujourd’hui, et les religions paléolithiques semblent plutôt développer un univers symbolique complexe, au sein duquel la dualité des symboles masculins et féminins joue sans doute un rôle central (voir ci-dessous).

 

À gauche, la Vénus de Milandes, attribuée à la fin du Gravettien et qualifiée de statuette phallo-féminine ; au centre une vulve dessinée sous un bison sur un stalactite de forme phallique ; à droite, la Vénus de Sireuil vue de face ressemble à un pénis en érection. Ces trois œuvres paléolithique mêlent les symboles masculin et féminin, constituant des exemple de ce que Claudine Cohen nomme des « anamorphoses du sexe ».

On a pu lire l’ensemble de l’art paléolithique  – rupestre et mobilier – comme une célébration de la naissance, de l’émergence de la vie –, où le corps de la femme aux parties sexuelles accentuées incarne de façon privilégiée cette émergence. La petite taille de ces objets, le fait qu’ils sont parfois percés, suggère qu’il pouvait s’agir d’amulettes, non tant destinées à  favoriser la fertilité qu’à protéger les femmes lors de la grossesse et de l’accouchement.

 

Réponse de Nathalie Rouquerol à la question 3 :

Cette question reste pour beaucoup en suspens, peut-être pour toujours. Néanmoins certains faits donnent quelques ébauches de réponses. Si l'art des grottes ornées est attaché au lieu, ces figurines de petite taille – Renancourt d’à peine quatre centimètres est  si petite qu'elle pèse à peine dans la poche – sont manifestement des objets que l'on conserve et véhicule avec soi.  On connaît des pièces perforées pour être cousues ou attachées, donc là aussi accompagnement.

Le fait qu’elles soient majoritairement féminines – et d’une féminité accomplie – montre l'importance du cycle de la vie, ce qui ne surprend pas puisqu'il est le fondement universel de l'humanité. Nous n'avons pas de moyen d'établir l'existence de religions paléolithiques, mais une spiritualité sans doute, en tout cas une inquiétude existentielle que ces figurines pourraient rassurer. Un sens érotique ? Pourquoi pas.

Certaines étaient-elles parées de vertus ? Cela est possible, en particulier pour les épisodes risquées de la vie de femme, le moment de l'accouchement par exemple ? Mais l'on ne voit jamais le nouveau-né, sauf précisément dans la Vénus de Lespugue, extraordinaire, notamment pour cette raison.

Considérée sous un certain angle, la Vénus de Lespugue représente une femme en train d'accoucher.

Certes, comment ne pas s'interroger sur ces figures sans visage, sans parole (La Dame de Brassempouy, voir tout en haut n'a pas de bouche), ou encore coiffée d'une matière tressée masquant le visage jusqu'au menton (Willendorf) ? Signe-t-on la mort ? Ou bien être clos empêche les esprits de pénétrer le corps par les orifices, comme pense le chaman ?

Le risque est grand aussi d'attribuer à ces représentations les questions de notre époque qu'agite un féminisme légitime, mais anachronique dans ce cas.

C'est pourquoi, il faut sans doute accepter, prudemment, que ces questions demeurent sans réponse. En revanche, il est nécessaire d'observer ces pièces exceptionnelles avec un regard sensible, et pas seulement froidement archéologique ou scientifique. En empruntant cette voie, on aura un peu plus de chance sinon de les comprendre, du moins de s'en rapprocher.

 

Question 4 : Compte tenu des Vénus, que pouvons-nous dire sur le rôle des femmes dans les sociétés gravettiennes ?

 

Réponse de Claudine Cohen à la question 4 :

Les femmes ont sans nul doute joué un rôle essentiel dans la reproduction, dans la transmission des savoirs et des valeurs, mais aussi dans la subsistance au cours de la très longue durée des temps paléolithiques. On a longtemps pensé que le rôle de la femme paléolithique se bornait à la reproduction et à l’élevage des enfants, et certaines lectures des Vénus gravettiennes invitent à adopter ce biais. Dans une visionstéréotypée, on imagine même la mère paléolithique terrée au fond de la caverne entourées d’une abondante progéniture, attendant le retour du valeureux mâle chargé du butin de chasse.

Signé en 1888, Deux mères, du peintre français Maxime Faivre, illustre la vision stéréotypée de la femme préhistorique de la fin du XIXe siècle. (C: Musée d'Orsay)

Certes, la mise au monde des enfants est une fonction majeure  et indispensable dans toute société. Toutefois, nous savons d’une part que les chasseurs cueilleurs nomades ont tendance à limiter le nombre des naissances, et d’autre part que les femmes participent largement à la subsistance de ces groupes. Elles parcourent des kilomètres chaque jour pour la cueillette – une activité qui contribue pour une grande part aux besoins alimentaires du groupe - , s’occupent de tout ce qui concerne le travail des fibres (tissus, paniers, cordes, etc.) , des plantes (épices, pharmacopée), chassent avec les hommes et rabattent le gibier…

Le statut et les rôles des femmes ont certainement connu des variations aux différentes périodes de la préhistoire. D’après ce qu’on connaît des vestiges osseux et culturels gravettiens, les femmes des sociétés gravettiennes étaient robustes, et certaines semblent avoir été honorées (une série de sépultures italiennes gravettiennes avec offrandes témoignent d’un statut réel et symbolique valorisé) – ce que pourrait également traduire l’abondance des figurines féminines.

On a dit souvent que les groupes de chasseurs cueilleurs étaient plus égalitaires que les populations sédentaires, et c’était probablement le cas au Gravettien. Cependant, que les femmes aient eu un rôle essentiel dans les pratiques de subsistance, les techniques, et les décisions du groupe ne signifie pas qu’elles y ont dominé.

La réponse de Nathalie Rouquerol à la question 4 :

Quelle est donc la part de la femme paléolithique dans les manifestations que sont les Vénus gravettiennes?  D'aucuns ont envisagé un matriarcat affirmé, les sculptures masculines étant presque absentes, voire des divinités. Une mère mythique. Qui le prouvera ?

Il y a toujours une part d'invisible dans l'archéologie, et qui le restera. Mais le statut des Vénus gravettiennes paraît assez important pour que savoir, technique, talent (inégal selon les spécimens) et patience se soient exercés afin de transfigurer la vie dans ces miniatures. Toutefois, le statut d'un objet est changeant, sa signification a pu aussi varier dans le temps, et selon la personne qui le détient, le statut d'un objet change. Or, avec ces documents nous traversons plusieurs millénaires...

En outre, s'agissait-il de toutes les femmes ? De certaines seulement ? Qui le dira ? Pour le peintre avec qui j’ai co-écrit le livre La Vénus de Lespugue, le modèle humain qui a servi au sculpteur de cette Vénus transparaît dans son œuvre. La Vénus de Lespugue serait alors pour une part un hommage, le témoignage ou souvenir d'un être cher et de chair ?

Mais à Renancourt, on pourrait avoir trouvé plus banalement un atelier, où subsisteraient les pièces ratées, ce qui évoque une fabrication en série, standardisée. Ce cas paraît assez nouveau, même s'il a été évoqué pour Brassempouy, où les pièces sont cependant de forme plus variées. L'analyse des nombreux morceaux trouvés à Renancourt depuis 2014 donnera sûrement des indices à ce sujet. Attendons.

Question 5 : Comment la question de la femme préhistorique évolue-t-elle dans les études préhistoriques aujourd’hui ?

 

Réponse de (seulement) Claudine Cohen à la question 5 :       

Depuis les années 1970, des critiques des idéologies implicites en préhistoire se sont développées de façon systématique dans les pays anglo-saxons. Ces critiques ont rejoint, celles adressées par toute une génération de féministes anthropologues, primatologues, préhistoriennes anglo-saxonnes, qui ont dénoncé le « machisme » des interprétations en préhistoire.

À la radicalité de ces positions a succédé dans les années 1990 une génération de féministes plus modérée, qui s’est proposé de rechercher  sur le terrain les traces de la présence des femmes dans les sociétés de la préhistoire sans préjuger de leur rôle dominant.  Il s’est agi alors d’aborder,  à partir du matériel partiel et fragmentaire que livrent les fouilles,  la question des rôles respectifs des hommes et des femmes, et aussi d’examiner jusqu’à quel point la préhistoire peut fournir des repères pour comprendre la manière dont s’est constituée la domination masculine et la hiérarchie des sexes.

Cette approche du genre en préhistoire exige une étude fine, qui tente de reconnaître à travers les vestiges matériels, la place respective des hommes et des femmes dans chacune des sociétés étudiées, les rôles, les rapports de subsistance, la division du travail, et les représentations.

Ces débats ont été introduits plus récemment en France.  Je crois y avoir  personnellement contribué, notamment par mon livre La Femme des origines  qui fut en 2003 le premier publié en France sur le sujet. La question des femmes en préhistoire, longtemps ignorée en France, fait aujourd’hui l’objet d’un réel intérêt aujourd’hui. Depuis quinze ans, de multiples conférences, expositions, colloques, ont été organisés, des thèses ont été soutenues ou sont en cours, de multiples monographies  savantes ou ouvrages vulgarisés ont été publiés.

Certaines hypothèses, comme  celle de la contribution des femmes à l’art paléolithique, naguère rejetée par les spécialistes du domaine, sont presque devenues des lieux communs… Les musées de préhistoire intègrent peu ou prou ces problématiques dans leurs présentations au public. Ainsi, le Paléosite de Saint Césaire a fait le choix de centrer sa muséographie et ses animations sur la figure féminine, le fossile néandertalien qui est à l’origine du musée étant identifié comme une femme. Le Musée National de Préhistoire des Eyzies, a consacré  en 2011  une exposition temporaire  aux figures de femmes dans l’art paléolithique régional (Mille et une femmes de la fin des temps glaciaires), et depuis 2017, l’équipe d’animation de la réplique de la Grotte Chauvet à Vallon Pont d’Arc organise chaque année des « journées du Matrimoine », avec un grand succès. Le Parc de la Préhistoire de Tarascon sur Ariège a consacré trois journées entières, avec conférences, débats, activités et spectacles offerts au public, sur les femmes de la préhistoire. Ces différentes animations publiques, quoique ponctuelles, semblent  révéler un intérêt certain, qui commence à se répandre en France,  pour la question.

Plus largement, le développement de ces problématiques rejoint l’ambition des sciences de la préhistoire de se constituer, non pas seulement comme des « sciences naturelles », classificatrices et descriptives, mais comme des sciences sociales à part entière.

 

 

 

 


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