Le chameau à une bosse et demie

21.08.2013 | par Loïc Mangin | Articles & Billets

Selon la mythologie grecque, la Chimère ravagea la région de Lycie (en Asie mineure) jusqu’à ce qu’elle soit tuée par Bellérophon, missionné par le roi Iobatès. La Chimère était un animal composite, constitué d’une tête de lion, d’un corps de chèvre et d’une queue de serpent. Quelques fois, la tête de chèvre est également présente, ce qui n’améliore guère l’aspect de la bestiole.

La Chimère d’Arezzo, un bronze étrusque. © Lucarelli

La Chimère d’Arezzo, un bronze étrusque. © Lucarelli

La créature était fille de Typhon et d’Échidna (un mélange de femme et de serpent géant), cette dernière ayant eu quelques déboires avec ses différents « bébés » : en effet, outre la Chimère, elle aurait donné naissance à l’Hydre de Lerne, à Cerbère, au Sphinx, au Lion de Némée, au Dragon de Colchide… On imagine les réunions de famille à Noël !

Dans les mythes grecs, on trouve encore d’autres animaux hybrides plus ou moins aimables (le centaure, le griffon, l’hippocampe…), et tous sont aujourd’hui regroupés sous le terme de « chimère ». Nous nous intéresserons aux réels croisements d’espèces ! Ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pense, et ils sont parfois étonnants.

Les plus connus sont les mules et les bardots, les croisements respectifs d’un âne et d’une jument, et d’une ânesse et d’un cheval. Restons chez les équidés, une famille où l’on découvre d’autres hybrides plus rares. Par exemple, les zébrules sont issus de l’accouplement d’un cheval et d’un zèbre, tandis que les zébrânes sont les fruits des amours d’un âne et d’un zèbre.

Un zébrâne © Sannse

Un zébrâne © Sannse

Méli-mélo chez les félins

Chez les félidés du genre Panthera, toutes les options sont possibles ! Un lion et un tigre (pour chaque couple, la femelle est indiquée en premier) donne un tigron ; lion et jaguar, un jaglion ; lion et léopard, un léopon ; léopard et lion, un liard ; léopard et tigre, un tigard… Ces animaux n’apparaissent le plus souvent que dans des conditions particulières, par exemple dans des zoos. Ainsi, Hercule est né à l’institut des animaux en voie de disparition et des espèces rares, à Miami, en Floride. L’animal en question est un ligre (un père lion et une mère tigresse) qui, en l’occurrence est, selon le Livre Guinness des records, le plus gros félin du monde, avec 420 kilogrammes et 3,6 mètres de longueur. Il est plus gros que ses parents. Un autre ligre, né en 1897, aurait pesé 467 kilogrammes !

Hercule le ligre. © TIGERS

Hercule le ligre. © TIGERS

Comment expliquer un tel phénomène ? Selon certains, on doit y voir l’expression de la « vigueur hybride », ou hétérosis, c’est-à-dire l’augmentation des capacités d’un hybride par rapport aux lignées pures, un processus bien connu des horticulteurs. Il résulterait d’un brassage des allèles (les différentes versions d’un même gène) des deux parents. Dans le cas spécifique des ligres, d’autres proposent une explication alternative. Le ligre profiterait du gène du lion mâle qui favorise la croissance de son petit, mais que la lionne « contrôle » grâce à un gène inhibiteur dont la tigresse est dépourvue.

Un conflit caché

Cette guerre des sexes par gènes interposés serait, à en croire plusieurs spécialistes, l’explication évolutive du phénomène d’empreinte parentale selon lequel des gènes s’expriment différemment selon qu’ils proviennent du père ou de la mère. En quelques mots : le père serait avantagé par une meilleure croissance de ses descendants, notamment in utero, et donc par une augmentation de la captation des ressources maternelles, quitte à nuire à la femelle qui porte les embryons. À l’inverse, une femelle serait avantagée par une croissance un tant soit peu limitée des fœtus, pour garder par devers elle quelques réserves d’énergie. Ainsi, via l’empreinte parentale qui réduit au silence certains gènes, père et mère s’affrontent. Précisons que l’hypothèse fait encore débat.

Une autre question qui se pose à propos des hybrides est leur fécondité : peuvent-ils se reproduire ? Ce n’est pas souvent le cas, mais certaines naissances montrent que la stérilité n’est pas une règle intangible. Par exemple, Kiara, un liligre (un père lion et une mère ligre) a vu le jour en 2012 au zoo de Novosibirsk, en Russie.

La blague du chameau…

Finissons par un dernier cas d’hybride, celui qui a ma préférence, car il a l'apparence d'une blague : à quoi ressemblent les rejetons d’un chameau (à deux bosses) et d’un dromadaire (à une bosse) ? Les deux animaux sont des camélidés et vivent dans des aires presque distinctes. Les chameaux (Camelus bactrianus) sont plutôt à leurs aises en Asie centrale (Mongolie, Chine du Nord, Kazakhstan...), tandis que les dromadaires (Camelus dromedarius) se rencontrent de la Mauritanie jusqu’au Rajasthan (en Inde). Précisons que quelques dromadaires vivent en Europe, sur les îles Canaries, où ils ont été introduits en 1405 par un Normand…

Les zones de répartition des deux espèces se recouvrent notamment au Kazakhstan, des rives orientales de la mer Noire jusqu’à la mer d’Aral, où les éleveurs ont souvent recours à l’hybridation : il s’agit d’obtenir des animaux, nommés turkomans, dotés, d’une part, de la robustesse du chameau et, d’autre part, de l’endurance et de la productivité laitière du dromadaire. Ces croisements, le plus souvent d’un chameau mâle avec une femelle dromadaire, sont pratiqués depuis plusieurs siècles pour faciliter le transport le long de la route de la soie. Le turkoman a une silhouette étrange avec une bosse qui semble allongée. En fait, sa bosse arrière se prolonge dans une bosse avant peu individualisée. En d’autres termes, on observe une sorte de bosse légèrement divisée en deux dans la partie supérieure.

© CIRAD

Un chameau, un dromadaire et un turkoman, né des deux premiers. © CIRAD

Un turkoman. © CIRAD

Un turkoman. © CIRAD

Les turkomans portent différents noms selon la nature de leurs parents que les éleveurs croisent pour, au bout de quelques générations, obtenir des races pures.

 Schéma d’hybridation. À la première génération (au centre), on obtient soit un Nar-Maya (obtenu à partir d’une chamelle et d’un dromadaire mâle), soit un Iner-Maya (le cas inverse). Aux générations suivantes, les spécimens sont des Kurt ou des Kospak. © CIRAD

Schéma d’hybridation. À la première génération (au centre), on obtient soit un Nar-Maya (obtenu à partir d’une chamelle et d’un dromadaire mâle), soit un Iner-Maya (le cas inverse). Aux générations suivantes (en bas), les spécimens sont des Kurt ou des Kospak. © CIRAD

Ces différents exemples jettent le trouble sur la définition d’une espèce. Peut-on encore dire qu’il s’agit de l’ensemble des individus interféconds ? Quid des différences morphologiques entre par exemple un dromadaire et un chameau ? Où sont les limites de l’hybridation ? Peut-on imaginer un cheval ailé, tel Pégase, allié de Bellérophon contre la chimère mythologique ? Ces questions, complexe (et sans réponse nette), sont abordées en détail ici (sauf le cas de Pégase !).

P.S. Question subsidiaire : pouvez-vous me dire si un dromadaire est un chameau qui a perdu une bosse ou bien si le chameau est un dromadaire qui a gagné une bosse ? Nous parlons évolution bien sûr !

Pour en savoir plus :

 


9 commentaires pour “Le chameau à une bosse et demie”

  1. Bruno Répondre | Permalink

    "Ces différents exemples jettent le trouble sur la définition d’une espèce. Peut-on encore dire qu’il s’agit de l’ensemble des individus interféconds ? "

    pour l'immense majorité des espèces décrites, ce critère est inapplicable, car l'interfertilité ne peut être testée.

    les espèces n'existent pas dans la nature! cette dernière ne comprend que des individus! Les unités taxonomiques (espèce, genre, famille, ordre ...) existent certes, mais dans nos têtes uniquement ! Ce sont en fait des noms hypothétiques, proposés par un scientifique. Sur la base des données disponibles, il pose l'hypothèse que les individus ayant telle(s) caractéristique(s) sont apparentés et peuvent placés dans une même unité taxonomique, c'est tout.

    Par la suite, cette hypothèse sera confirmée, testée, corroborée, infirmée au gré des découvertes. Comme d'hab. en sciences !!

    • Loïc Mangin Répondre | Permalink

      On peut tester l'interfécondité de deux individus d'une supposée espèce en prenant un mâle et une femelle : s'il y a descendance, il y a interfécondité. Le post met l'accent sur le fait que cette interfécondité est insuffisante pour définir une espèce.
      Le cas des espèces en anneau est significatif. Il s'agit d'une série de populations voisines dont les populations proches apparentées peuvent se reproduire entre elles, mais dont les deux populations « terminales » sont trop peu apparentées pour qu'il y ait interfécondité. C'est le cas des goélands, par exemple, comme l'a décrit K. Lorenz.
      La notion d'espèce était au départ définie sur des critères de ressemblance, mais c'est là aussi très insuffisant.
      L'article de Ph. Lherminier décrit très bien toutes les limites (dont celles que vous citez) à l'idée d'espèce. Les biologistes ont déjà du mal à définir un animal ou un végétal, alors une espèce !

      • Bruno Répondre | Permalink

        "On peut tester l'interfécondité de deux individus d'une supposée espèce en prenant un mâle et une femelle "

        et pour toutes les espèces définies sur quelques spécimens secs ou alcoolisés échantillonnés quelques (euphémisme!) années auparavant ?

        tester l'interfertilité est très bien, mais ne peut être appliqué que pour une minorité d'espèces ... on en revient à l'étude de la variation qu'elle soit morphologique, écologique ou moléculaire, sans garantie absolue aucune. Une espèce est une hypothèse.

  2. Richard Taillet Répondre | Permalink

    Bonsoir et merci pour ce chouette article !

    J'ai une question : la femelle tigronne est-elle différente de la femelle ligre et si oui, d'où vient génétiquement la différence ?

    • Loïc Mangin Répondre | Permalink

      Merci pour le compliment.

      Difficile de répondre. À regarder différentes photos de tigrons et de ligres (mâles et femelles), on se rend compte qu'il y en a rarement deux pareils au sein de chaque type d'hybride. Pour chaque individu, l'apparence dépend des interactions des différents gènes, un processus en partie aléatoire, tous les gènes n'étant pas soumis à l'empreinte parentale.

  3. nicolas Répondre | Permalink

    Très intéressant.
    J'ai au moins compris comment former les noms des hybrides chez les félins : on prend le début du nom du mâle, suivi de la fin du nom de la femelle.
    Ainsi le rejeton d'un tigron mâle et d'une tigresse est un tigrongre.
    Peut-on avoir un interfécondité entre un tigrongre mâle et une liligre femelle ? Je n'ose alors imaginer jusqu'où on peut aller 🙂

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