Les accouplements traumatiques : Fais moi mal Johnny !

15.11.2013 | par Loïc Mangin | Articles & Billets

Ahhh, les limaces de mer…. Elles nous surprendront toujours, et le Best of Bestioles leur doit déjà beaucoup. Souvenez-vous : Elysia chlorotica qui se prend pour un végétal ; Chromodoris reticulata dont le sexe est détachable pour mieux repousser ; Glaucus atlanticus chanté par Chantal Goya….

Une précision est nécessaire. Le terme « limace de mer » est ambigu et regroupe plusieurs groupes dont les Opisthobranches (des mollusques gastéropodes, tels les nudibranches), mais aussi les holothuries ou concombres de mer, qui eux sont des échinodermes (à l’instar des oursins et des étoiles de mer). Certains cnidaires sont également nommés limaces de mer. Elles constituent donc un groupe paraphylétique : à l’inverse des groupes monophylétiques, il ne regroupe pas un ancêtre et tous ses descendants. De quoi se perdre dans les méandres de la phylogénie. Cette mise au point s’imposait, car je pense que les limaces de mer sont appelées à être des personnages récurrents du Best of Bestioles.

Nous pouvons maintenant découvrir notre bestiole du jour, une limace de mer du genre Siphopteron.  L’animal, qui hante les eaux australiennes, n’a pas encore de nom officiel : il est désigné par Siphopteron sp. 1. Il n’en reste pas moins très élégant avec ses lignes jaunes et rouges. Et pourtant, il illustre parfaitement la chanson de Boris Vian Fais moi mal Johnny, chantée par Magali Noël en 1956. Au passage, l’un des premiers rock'n'roll chantés en français !

La limace de mer Siphopteron sp. 1. La tête et les yeux sont à gauche, la queue est à droite.

La limace de mer Siphopteron sp. 1. La tête et les yeux sont à gauche, la queue est à droite. © J. Werminghausen.

Ces gastéropodes sont hermaphrodites, c’est-à-dire que chaque individu arbore les deux sexes. Intéressons-nous d’abord à leur accouplement, visible ici.

Un accouplement de Siphopteron sp. 1. Courtesy of J. Weminghausen

Un accouplement de Siphopteron sp. 1. Courtesy of J. Weminghausen

Regardons de plus près le pénis, l’animal n’est pas pudique. L’organe est bifide, ou fourchu. Plus précisément, il est constitué d’un bulbe pénien, qui transfère les spermatozoïdes au partenaire et d’un stylet pénien plus innattendu.

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Le pénis bifide de Siphopteron sp. 1 consiste en (a) un bulbe (a, pb) et d’un stylet péniens (b, pst). Le premier est orné de six épines (psp, indiquées en bleu) et prolongé par une protubérance conique elle aussi hérissée d’épines(la flèche verte indique une de ces petites épines). La barre noire représente 100 micromètres. © R. Lange et al.

À quoi sert le stylet pénien dont la longueur est équivalente à celle du corps entier ? À une injection bien particulière… dans la tête du partenaire ! C’est ce qu’ont mis en évidence Nils Anthes, de l’Université de Brisbane, en Australie, Rolanda Lange, de l’Université de Tübingen, en Allemagne, et leurs collègues.

Dans cet accouplement, on distingue les stylets péniens : ce sont les appendices transparents, au milieu de la photo, dirigés vers la tête de l’autre. © J. Werminghausen.

Dans cet accouplement, on distingue les stylets péniens : ce sont les appendices transparents, au milieu de la photo, dirigés vers la tête de l’autre. © J. Werminghausen.

Voici le déroulé plus précis de l’accouplement.

© R. Lange et al

© R. Lange et al

D’abord, les deux partenaires s’enlacent (à gauche), puis s’accouplent mutuellement (au centre) avant que cet équilibre ne soit rompu au profit d’un seul des deux protagonistes (à droite) : l’accouplement est devenu unilatéral. Voici la scène en vrai :

Le stylet pénien pénètre les chairs de la tête et y injecte des sécrétions produites par la prostate. Ces substances influeraient sur le système nerveux du partenaire, peut-être de façon à augmenter les chances de fécondation. R. Lange a d’ailleurs remarqué qu’une limace de mer Siphopteron sp. 1 devient beaucoup plus calme après cette injection. Les analyses des liquides restent à faire pour confirmer cette hypothèse, mais un effet sur le système nerveux central est vraisemblable, car l’injection toujours au même endroit, à proximité de l’œil ! Des examens en imagerie révéleront en outre l’endroit exact à l’intérieur de l’animal.

Ce type d’accouplement, aussi « barbare » qu’il apparaisse (parce qu’accompagné de blessures), n’est pas inédit. En revanche, l’emplacement de la pénétration « non prévue par l’anatomie », à savoir la tête du partenaire, l’est.

De fait, on connaît plusieurs cas d’accouplements de ce type : ils sont dits traumatiques. D’abord, plusieurs espèces de limaces de mer s’adonnent à l’amour vache, mais la zone outragée change. Ce peut être le pied, les viscères, les parapodes (les « ailes » de la limace)…

Voyons maintenant quelques autres exemples d’amours traumatiques Le plus célèbre est celui de la punaise de lit Cimex lectularius. Le mâle utilise son appareil reproducteur acéré comme une aiguille pour perforer l’abdomen de la femelle et injecter son sperme dans un organe dédié. Les voies génitales de la femelle ne servent qu’aux œufs.

Un accouplement traumatique de punaises de lit. © R. Ignell

Un accouplement traumatique de punaises de lit. © R. Ignell

Autre exemple, l’escargot de nos jardins utilise un dard d’amour (une tige solide minéralisée et indépendante de l’appareil reproducteur) pour injecter dans son partenaire une sorte de mucus qui empêche la dégradation des spermatozoïdes introduits un peu plus tard lors de l’accouplement proprement dit.

Ces escargots Helix aspersa se préparent à l’accouplement. On distingue un dard d’amour dans le flanc de celui de droite. © Eynar

Ces escargots Helix aspersa se préparent à l’accouplement. On distingue un dard d’amour dans le flanc de celui de droite. © Eynar

Je vais arrêter la liste ici, histoire d’en garder en réserve pour un prochain billet sur « l’amour qui fait boum ». En attendant, la chanson de Vian :

Pour en savoir plus :


3 commentaires pour “Les accouplements traumatiques : Fais moi mal Johnny !

  1. laure Répondre | Permalink

    (Bonjour !)
    (Merci pour l'intéressant article que voici.)

    Question bébête 😉 :
    Les blessures causées par de telles pratiques n'encourent-elles pas de grands risques pour la vie d'un des partenaires et/ou celles des descendants ?

    • Loïc Mangin Répondre | Permalink

      Bonjour,
      C'est effectivement un risque. Par exemple, chez les punaises de lit, la femelle perd des fluides corporels, est exposée aux infections et dépense de l'énergie pour cicatriser. Des élevages denses en laboratoire finissent par disparaître (les femelles en premier) suite aux nombreux accouplements. Mais d'un point de vue évolutif, on peut supposer que quelques garde-fous on été sélectionnés, car sinon l'espèce s'éteindrait rapidement : il faut au moins que femelle vive jusqu'à la ponte.
      Chez certaines espèces, les femelles ont mis en place des stratégies de défense pour lutter contre les assauts des mâles et éviter les accouplements. Cependant, évitons tout anthropomorphisme, les insectes n'ont pas un système nerveux suffisamment développé pour ressentir de la douleur.

  2. HAEFFELE Elise Répondre | Permalink

    Bonjour,
    Je souhaiterais utiliser la photo de l'accouplement traumatique de la punaise des lits pour ma thèse de docteur en pharmacie. Pouvez-vous m'en donner l'autorisation ou à défaut la publication d'origine de cette photo?

    Merci d'avance de votre réponse

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