Les animaux n’existent plus !

27.09.2013 | par Loïc Mangin | Articles & Billets

Qu’est-ce qu’un animal ? Qu’est-ce qu’une plante ? Facile ! Pas du tout. En fait, les biologistes sont même bien en peine de répondre à ces questions. Plus précisément, nous verrons qu’elles n’ont tout simplement plus de sens aujourd’hui ! Les bestioles du jour sont la preuve que la frontière animale-végétale est floue, voire obsolète.

La première est la limace de mer Elysia chlorotica, un mollusque gastéropode (comme l’escargot) de la famille des nudibranches.

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La limace de mer Elysia chlorotica. © N. E. Curtis et R. Martinez

Ces animaux sont réputés pour leur kleptomanie. Par exemple, certains se repaissent de méduses et recyclent les cellules urticantes à leur profit en en parant leurs excroissances dorsales ! Le passage par le tube digestif ne les a pas neutralisés, et ils restent dangereux. Elysia chlorotica a commis un larcin d’un autre genre et autrement plus étonnant. Selon Sidney Pierce, de l’Université de Floride du Sud, elle a récupéré, à partir d’algues ingérées, l’ensemble des gènes nécessaires à la synthèse de… chlorophylle ! Où est la ligne de démarcation entre animal et végétal ?

Une jeune limace de mer, après son premier repas d’algues, ne conserve que les chloroplastes (les petits organites des cellules végétales où se déroule la photosynthèse) et les intègre à ses cellules. Cependant, pour rester fonctionnels, ces éléments ont besoin d’être alimentés, notamment en chlorophylle. Les cellules de l’animal y pourvoient !

Ce n’est pas le premier cas d’association animal-végétal, mais on n’avait encore jamais observé de fusion aussi poussée. Par exemple, les coraux et les anémones de mer ont des micro-algues dans leurs cellules, et chaque protagoniste de l’endosymbiose y trouve son compte.

Anémones de mer Condylactis gigantea. © Shutterstock.com/K. Werry

Anémones de mer Condylactis gigantea. © Shutterstock.com/K. Werry

Limace de mer, corail, anémone de mer… qu’en est-il chez les animaux plus complexes ? En 2011, Ryan Kerney, de l’Université Dalhousie, à Halifax, au Canada, et ses collègues ont décrit un cas similaire particulièrement étonnant, car l’animal en question est un vertébré : une salamandre. C’est le deuxième bestiole du jour.

Les salamandres passent la période de reproduction en groupe dans des points d’eau où les femelles pondent. On connaissait l’association entre la salamandre maculée Ambystoma maculatum et les algues vertes Oophila amblystomatis, mais on l’imaginait « superficielle », ces dernières étant parfois présentes à la surface des embryons de l'amphibien. En outre, on supposait que ce rapprochement cessait avec l'éclosion des œufs.

Une salamandre maculée Ambystoma maculatum. © R. Hangarte.

Une salamandre maculée Ambystoma maculatum. © R. Hangarte.

Les liens qui unissent les deux espèces sont plus intimes. En effet, les algues pénètrent à l’intérieur des cellules embryonnaires jusqu’à un stade avancé du développement larvaire. Plus encore, on détecte le végétal, sous forme de kystes, dans les œufs à des stades très précoces, avant que des algues venues de l'extérieur n'aient pu s’y glisser : l'algue était déjà là au moment de la ponte. Enfin, des traces d'algues ont été repérées dans le système reproducteur des salamandres adultes.

Des embryons de salamandre, qui se développent dans les œufs, abritent des algues vertes (qui donnent sa couleur à cette photo) soit héritées de leurs parents, soit venues de l’extérieur (on distingue des algues sur l’enveloppe protectrice de l’ensemble des œufs). © R. Hangarte.

Des embryons de salamandre, qui se développent dans les œufs, abritent des algues vertes (qui donnent sa couleur à cette photo) soit héritées de leurs parents, soit venues de l’extérieur (on distingue des algues sur l’enveloppe protectrice de l’ensemble des œufs). © R. Hangarte.

Les algues seraient transmises d’une génération d’amphibiens à la suivante et s’installeraient de façon stable dans les cellules animales ! Le végétal échappe donc au système immunitaire de l’hôte (sans doute en envahissant les cellules avant qu’il ne se mette en place).

L’endosymbiose a joué un rôle crucial dans le monde vivant et c’est elle, entre autres, qui bouscule la frontière entre animal et végétal. D’abord, sachez qu’un groupe n’a de sens, et n’est reconnu par les spécialistes, que s’il englobe un ancêtre et tous ses descendants sans aucune exception. Un tel groupe est alors dit monophylétique. Maintenant regardez l’arbre phylogénétique des eucaryotes, soit tous les êtres vivant sans les bactéries ni les archées.

L’arbre des eucaryotes. © Pour la Science.

L’arbre des eucaryotes. © Pour la Science.

Il montre les neuf grands groupes reconnus aujourd’hui. Cet arbre est sans racine, c’est-à-dire qu’on ignore sur quelle branche a commencé l’évolution des eucaryotes. On constate que les termes végétaux, champignons et animaux ne correspondent pas à un groupe monophylétique. Ainsi, les lignées qui ont « adopté » la photosynthèse (en vert), par suite d’endosymbiose (les ronds roses, le nom indique l’origine de leur plaste), sont représentées dans six des neuf groupes. Notons que certaines lignées naissent de la perte (les triangles bleus) d’un plaste (l’organite cellulaire qui contient la chlorophylle). Les champignons (en marron) sont constitués de deux lignées éloignées. Enfin, les animaux regroupaient traditionnellement les métazoaires (en bleu) et les protozoaires (en orange), qui sont éparpillés dans l’arbre.

En clair, les animaux et les végétaux n’existent plus ! Pourtant, la limace de mer Elysia chlorotica, la salamandre Ambystoma maculatum, etc. sont en train de quitter le royaume animal pour rejoindre le monde végétal.

Ca me rappelle un dessin animé, Jayce et les conquérants de la lumière, où le héros doit lutter contre les Monstroplantes, des espèces mi-végétales mi-animales dotées d'intelligence, mais malheureusement habitées par la Lumière Noire… Le générique pour ceux qui veulent :

Pour en savoir plus :


3 commentaires pour “Les animaux n’existent plus !”

  1. Gilles Répondre | Permalink

    Et voici encore une nouvelle classification.
    Enfin le plus important reste que les plongeurs existent toujours.

  2. Nicobola Répondre | Permalink

    Bonjour 🙂 Tout d'abord je me permet un brin de pub renvoyant à un article rédigée par une amie sur notre blog collectif : http://fish-dont-exist.blogspot.fr/2012/08/elysia-histoire-dune-voleuse-peu.html , ça pourra toujours donner des infos supplémentaires 😉
    Sinon c'est un article intéressant, plein des d'anecdotes, j'en ai même appris sur ces salamandres.
    Cependant j'aurais une critique de fond sur les notions discutées ici "végétal" et "animal", il y a clairement une confusion entre végétal et animal au sens fonctionnel et au sens phylogénétique qui rend la discussion un peu confuse. D'un point de vue fonctionnel, oui, on trouve des plantes et des animaux partout. Si une plante est un organisme photosynthétique immobile (au moins à une phase), y'en a plein. Si un animal est un hétérotrophe mobile (au moins à une phase), c'est la même chose. L'un n'excluant pas l'autre (notamment par l'alternance de phase), la barrière n'est pas floue mais simplement inexistante d'un point de vue logique. Pour la définition phylogénétique, l'intersection ne peut pas être partielle : soit tous les animaux sont de plantes, soit toutes les plantes sont des animaux, soit ils s'excluent totalement, soit au moins l'un des deux groupes est faux (en d'autres termes non monophylétique 🙂 ). Pour pallier à ce problème il y a deux solutions: soit considérer les groupes faux et abandonner les noms, soit les redéfinir (dans les deux cas on abandonne le concept). Aujourd'hui animal est synonyme de Metazoa. Le vieille définition incluant les Protozoa est effectivement fausse dans un cadre phylogénétique moderne. D'un point de vue pragmatique, Elysia a toujours été classé dans les animaux et très précisément (mollusque, gastéropode, euthyneure, opisthobranche etc.). Pour l'anémonde, dès qu'on a eu des règles de classif un peu solides, elle a été classée dans les cnidaires qui ont dès alors été classé dans les animaux (il y a eu cette discussion avec les Radiata). Leurs algues ont toujours été considérées comme des zooxanthelles autant que je sache. L'ensemble des deux (l'algue et l'animal) n'étant fonctionnellement pas dissociable (on a une plante et (intersection) animal), il l'est phylogénétiquement (on a un dinoflagellé ET (excluant) un métazoaire).
    Et pour chipoter un peu (j'espère que vous ne le prendrez pas mal, si je discute c'est que l'article est interessant !), il est un peu gênant de lire "Limace de mer, corail, anémone de mer… qu’en est-il chez les animaux plus complexes ?". Si on peut tergiverser sur la complexité d'une anémone ( http://fish-dont-exist.blogspot.fr/2012/03/evolution-et-complexite-ce-nest-pas.html ), j'espère quand même que vous ne voyez pas les mollusques comme des animaux simples...

    En tout cas un blog sur les bestioles ça me botte, je vais faire y faire un tour !

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