Toison et poison : quand un lever le coude est dangereux !

10.10.2014 | par Loïc Mangin | Articles & Billets

Aujourd’hui manions l’oxymore et associons deux mots qui n’ont pas coutume d’aller ensemble. À ma gauche, le mot Venin, qui suffit à lui seul à évoquer des bêtes que beaucoup redoutent au-delà de toute raison : serpents, araignées, insectes… et autres bestioles qui ont la désagréable habitude d’injecter via des crochets (ou tout autre organe ressemblant de près ou de loin à une seringue) des substances peu connues pour leur action bénéfique. À ma droite, un mot bien plus agréable à l’oreille, j’ai nommé Mammifère, une catégorie à laquelle nous appartenons puisque nous allaitons nos petits. Quand on réunit ces deux mots, on obtient des mammifères venimeux. Certes, ces bestioles sont rares, mais ils existent et en sont d’autant plus intéressants. Ils seront les vedettes de ce billet !

Écartons tout de suite de cette catégorie de mammifères venimeux les chanteurs et groupes de rock

http://youtu.be/HU2Ovoy8x9Y

http://youtu.be/9qNxyNbQa6w

On trouve les mammifères venimeux chez les insectivores, les monotrèmes, les chiroptères et les primates.

Chez les insectivores, ce sont des glandes salivaires modifiées qui produisent du venin, celui-ci s’écoulant par des canaux ou des sillons creusés dans des dents modifiées. Premier exemple, deux solénodons, celui de Cuba Solenodon cubanus et celui d’Hispaniola, ou Almiqui paradoxal, Solenodon paradoxus.

Un solénodon de Cuba Solenodon cubanus © J. Brocca

Un solénodon de Cuba Solenodon cubanus © J. Brocca

Un solénodon d’Hispaniola Solenodon paradoxus © Seb az86556

Un solénodon d’Hispaniola Solenodon paradoxus © Seb az86556

Plusieurs espèces de musaraignes ont aussi la fâcheuse habitude d’infliger des morsures venimeuses. C’est le cas des quatre membres du genre Blarina, tous Nord-américains, dont la Grande musaraigne à queue courte Blarina brevicauda.

La grande musaraigne à queue courte Blarina brevicauda. © G. Gonthier

La grande musaraigne à queue courte Blarina brevicauda. © G. Gonthier

Étonnamment, elle se déplace par écholocation, comme les chauves-souris, en émettant des ultrasons.

En Europe, deux espèces du genre Neomys utilisent du venin. La crossope de Miller Neomys anomalus et la crossope aquatique Neomys fodiens.

La crossope de Miller Neomys anomalus. © L. Hlasek

La crossope de Miller Neomys anomalus. © L. Hlasek

Puisque nous sommes chez les musaraignes, quelques informations surprenantes s’imposent. Certaines espèces (le genre Scutisorex) ont des vertèbres renforcées qui leur permettent de résister à la pression d’un homme qui aurait la malencontreuse idée de marcher sur l’animal ! Autre étrangeté, le nombre de chromosomes de la musaraigne commune Sorex araneus varie selon les individus : 21 à 27 chez le mâle ; 20 à 25 chez la femelle. Enfin, durant l’hiver, quand la pénurie menace, certaines espèces n’hibernent pas et ont recours à un stratagème unique pour économiser les ressources : plusieurs organes, notamment le foie, les reins, mais aussi les vertèbres et même la boîte crânienne rétrécissent ! Ce phénomène est dit de Dehnel, du nom du zoologiste polonais August Dehnel (1903-1962) qui l’a mis en évidence en 1949.

Parmi les autres mammifères venimeux, citons la taupe commune Talpa europaea.

La taupe commune Talpa europaea. © M. Talbot

La taupe commune Talpa europaea. © M. Talbot

Chez ces différents animaux, le venin sert le plus souvent à faire des réserves de proies vivantes, par exemple des lombrics, mais paralysées, en vue de l’hiver.

Poursuivons avec notre inventaire des mammifères venimeux. On n’en attendait pas moins de lui, l’ornithorynque Ornithorhynchus anatinus est aussi de cette liste !

Un ornithorynque Ornithorhynchus anatinus. © Stefan Kraft

Un ornithorynque Ornithorhynchus anatinus. © Stefan Kraft

De fait, les mâles sont dotés d’un aiguillon sur les membres postérieurs.

L’aiguillon d’un ornithorynque. © Elonnon

L’aiguillon d’un ornithorynque. © Elonnon

Attardons-nous un peu sur cette bestiole. Le venin n’est produit qu’à la saison des amours, ce qui plaide pour un rôle dans la compétition entre mâles. La substance contient un moins 19 peptides que l’on peut classer en trois catégories (OvDLP, OvCNP et OvNGF). Ils diminuent la pression sanguine, augmentent le flux sanguin autour de la zone d’injection et entraînent une forte douleur qui peut durer des mois et résiste à la morphine. Selon Richard Dawkins, cette dernière propriété indique de nouvelles voies neurologiques de la douleur et pourrait aider à mettre au point de nouvelles méthodes pour atténuer la douleur intense associée à certains cancers.

Reste-il encore des mammifères venimeux ? Oui, quelques-uns. D’abord, selon certaines définitions de ce qu’est un venin, des chauves-souris peuvent être considérées comme venimeuses. C’est le cas des vampires dont les dents injectent une toxine anticoagulante.

Le vampire Desmodus rotundus. © M. & P. Fogden

Le vampire Desmodus rotundus. © M. & P. Fogden

Et enfin, un singe pour boucler la boucle entamée avec les primates chanteurs. Il s’agit ici de loris, des primates du genre Nycticebus que l’on trouve en Asie du Sud.

 Le loris paresseux, ou loris de la Sonde Nycticebus coucang. © D. Haring.

Le loris paresseux, ou loris de la Sonde Nycticebus coucang. © D. Haring.

Le cas est particulier en ce sens que, certes, la salive est toxique, mais le poison n’est pas sécrété dans la bouche : il l’est par des glandes situées à l’intérieur du coude ! L’animal lèche les zones productrices et dispose ainsi d’une morsure redoutable, le venin étant injecté par des dents spécialisées. Parfois, il enduit les jeunes de cette salive pour les protéger d’éventuels prédateurs.

Dorénavant, quand vous verrez un loris (on ne sait jamais) les mains sur la tête, ce n’est pas qu’il se rend, c’est qu’il se prépare à se défendre.

© K. Moore, R. Rode et B. Fry

© K. Moore, R. Rode et B. Fry

J’ai écrit Loris, pas Lorie !!

© Lorie

© Lorie

P.S. En 2005, Richard Fox et Craig Scott, de l’Université d’Alberta, ont suggéré que Bisonalveus browni (un animal de la taille d’une taupe vivant il y a 60 millions d’années) était peut-être venimeux. Ils fondent leur hypothèse sur la présence de cavités dans les canines, des sillons qui auraient pu conduire un venin.

Pour en savoir plus :

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