Un paresseux aux toilettes pour faire plaisir aux papillons

06.03.2014 | par Loïc Mangin | Articles & Billets

Cela fait longtemps que j’ai envie de parler de ces bestioles, en l’occurrence les paresseux, et ce, uniquement pour une légende qui m’amuse beaucoup. Et puisque l’actualité de ces animaux est riche, j’en profite. La légende en question veut que le paresseux confonde parfois ses propres bras avec des branches d'arbres et tombe à terre. Ce n’est pas très charitable, et on peut mettre en doute la véracité de cette histoire, mais l’idée me fait rire.

Qui plus est, les paresseux ont un look inimitable : un air ahuri accompagné d’une coupe très 70’s. La preuve.

Un paresseux à trois doigts (Bradypus sp.) photographié au Costa Rica. © C. Mehlführer

Un paresseux à trois doigts (Bradypus sp.) photographié au Costa Rica. © C. Mehlführer

Les paresseux ont donc toute leur place dans le BOB. On connaît tous l’image de ces mammifères arboricoles d’Amérique, suspendus par leurs longues pattes à une branche…

Une femelle paresseux à gorge brune Bradypus variegatus et son petit.

Une femelle paresseux à gorge brune Bradypus variegatus et son petit.

…mais que sait-on vraiment d’eux ?

D’abord, un peu de classification. Les paresseux, qui constituent le sous-ordre des Folivora, sont répartis en deux familles et deux genres distincts par le nombre de doigts des pattes antérieures. Nous avons ainsi, d’une part, la famille des Megalonychidae (le genre Choloepus), c’est-à-dire des paresseux à deux doigts et, d’autre part, la famille des Bradypodidae (le genre Bradypus), dont les membres antérieurs sont pourvus de trois doigts. Les premiers sont aussi nommés unaus tandis que les seconds font les délices des cruciverbistes sous le nom de aïs.

Aujourd’hui, six espèces vivent dans les forêts tropicales, mais on connaît quatre espèces éteintes de paresseux géants qui vivaient en Amérique du Nord.

Première caractéristique étonnante, les paresseux sont particulièrement résistants : leurs plaies, même profondes, ne s’infectent pratiquement jamais.

Autre particularité, le cou du paresseux est doté de huit à neuf vertèbres cervicales, lui autorisant des rotations de la tête d’environ 270 degrés ! Pour info, le cou de l’homme n’en a que 7. Et celui de la girafe ? 7 aussi ! La souris ? 7 encore. En fait, c’est le cas de tous les mammifères, sauf des paresseux donc, mais aussi du lamantin.

Revenons aux paresseux. Pourquoi ce nom ? Voyons… Ils se déplacent à une vitesse inférieure à 10 mètres par minute (600 mètres par heure !). Rapporté à la taille du corps, c’est un record ! Précisons que cette lenteur est un atout, elle lui permet d’échapper à la vue perçante de ses prédateurs (jaguars, ocelots, aigle harpie…). En captivité, les paresseux dorment près de 18 heures par jour (ce serait beaucoup moins dans la nature). Ils descendent une fois par semaine au sol pour y faire leurs besoins. Résumons : quasi immobile, endormi une grande partie de la journée, toilette minimale… c’est bien l’idée que l’on se fait d’un paresseux !

Ce mode de vie en fait un territoire privilégié pour une foule d’organismes commensaux vivants dans sa fourrure : champignons, algues vertes nichées au cœur des poils dont la structure crevassée de la gangue protectrice favorise la rétention de l’eau (c’est l’inverse pour toutes les fourrures connues), papillons (familles des pyralidés), coléoptères… Au Brésil, on a découvert qu’un seul paresseux pouvait héberger plus de 120 papillons, près de 1 000 coléoptères et de nombreux acariens. Cette faune et surtout cette flore confèrent aux paresseux une couleur verdâtre.

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La fourrure verdâtre d'un paresseux.

Une équipe emmenée par Jonathan Pauli, de l’Université du Wisconsin-Madison, aux États-Unis, a récemment mis en évidence les liens qui unissent ces hôtes aux paresseux. La clef est dans la descente au sol hebdomadaire pour y déféquer !

De fait, pourquoi se risquer au sol, terre de tous les dangers, dans une expédition coûteuse en énergie à la seule fin de se soulager, alors que, du haut d’un arbre, ce serait si pratique ? Pour que tout le monde en profite ! En effet, les papillons pondent leurs œufs dans les fèces dont se régaleront les chenilles coprophages. Les adultes qui en résulteront coloniseront à leur tour la fourrure des paresseux. Là, selon J. Pauli, une fois morts et décomposés, les papillons sont transformés en nutriments exploités par les algues. Elles prolifèrent alors et sont ingérées par les paresseux. Ces algues sont beaucoup plus riches en lipides que les feuilles de leur ordinaire. C’est donc une relation mutualiste à trois qui s’est installée : papillons, algues et paresseux !

On ignore encore comment les mammifères mangent les algues, mais on a identifié dans leur estomac une espèce d’algue que l’on ne trouve que dans leur fourrure. Ces résultats ne concernent que les aïs, dont le régime folivore est notablement plus spécialisé que celui des unaus.

Vous pouvez donc vous promener en forêt sans risquer de prendre sur la tête les déjections d’un paresseux, c’est plutôt rassurant.

Puisque nous parlons de paresseux à terre, et comme c’est l’heure de la pause, regardons à quoi ressemble sa locomotion sur le plancher des vaches :

Quelle classe !

Néanmoins, les paresseux sont de bons nageurs.

La brasse du paresseux

La brasse du paresseux

Mais ils apprécient parfois les transports modernes.

Les algues hébergées par les paresseux ont commencé à livrer leurs secrets. En 2010, l’équipe de M. Suutari, de l’Université d’Helsinki, a analysé, avec les outils de la génétique, la flore de la fourrure de 71 paresseux de plusieurs pays (Brésil, Panama, Costa-Rica, France…). La diversité est telle que l’on en déduit que les algues sont « attrapées » au hasard, au gré des rencontres dans l’environnement. Cependant, l’espèce Trichophilus welckeri se distingue en étant présente chez la plupart des individus. Elle serait donc essentielle et, peut-être, transmise de la mère aux petits.

Sara Higginbotham, de l’Institut de recherche tropicale Smithsonian, à Panama, et ses collègues, se sont quant à eux intéressés aux champignons de la fourrure d’un Bradypus variegatus. Ils ont montré que plusieurs étaient doués d’une activité antiparasitaire, notamment contre l’agent du paludisme (Plasmodium falciparum) et celui de la maladie de Chagas (Trypanosoma cruzi). D’autres étaient efficaces contre une lignée de cellules tumorales pulmonaires. Enfin, plusieurs auraient une activité antibiotique, dont certains selon des mécanismes inconnus. Une nouvelle pharmacopée se cache dans les poils de paresseux !

Ce serait un juste retour des choses, sachant que l’espèce Choloepus didactylus est, en Guyane française, le réservoir principal du parasite Leishmania braziliensis guyanensis transmettant la leishmaniose cutanée aux villageois.

Gaston Lagaffe n’est donc pas un paresseux parmi les paresseux, mais un pharmacien en quête de médicaments innovants !

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