Les archives des Judéens déportés en Babylonie

30.12.2015 par Cécile Michel, dans Non classé

Des sources écrites – autres que la Bible – documentent pour la première fois la vie des Judéens exilés à Babylone aux VIe et Ve siècles avant J.-C. Une centaine de tablettes cunéiformes écrites en akkadien et provenant d’une collection privée fait l’objet d’une exposition temporaire au Bible Lands Museum à Jérusalem intitulée « By the rivers of Babylon ». Ces textes, publiés en 2015, proviennent vraisemblablement de fouilles illicites dans le sud de l’Irak.

Rédigés entre 572 et 477 av. J.-C., ils forment les archives d'une communauté, forte d’un millier à deux mille personnes, déportée dans différentes localités de Mésopotamie du Sud. Le prophète Ezéchiel raconte : « La trentième année, le quatrième mois, le cinq du mois, j’étais au milieu des déportés, près du fleuve Kebar » ; cette rivière Kebar est mentionnée à plusieurs reprises dans les tablettes cunéiformes (Ez 1 : 1). Une partie de cette communauté résidait à al Yahudu « la ville des Judéens », nom donné dans la Bible et dans les sources babyloniennes à la ville de Jérusalem (2 Ch 25 : 28). Al Yahudu correspond, dans ce contexte, au lieu où avaient été installés les déportés du royaume de Judée en Babylonie quelques années après la destruction du Temple de Salomon. En effet, après la révolte de la Judée en 589 av. J.-C. et l’alliance de cette dernière à l’Égypte contre la Babylonie, Nabuchodonosor II envahit la Judée et mit le siège devant Jérusalem en 587. La ville fut pillée, le Temple incendié, et la population déportée en Babylonie. La communauté judéenne d’Al Yahudu ne constitutait pas un cas isolé. D’autres populations déportées vers la Babylonie étaient regroupées dans des localités qui portaient le nom de leur ville d’origine : il existait ainsi une Ascalon ou une Gaza de Babylonie.

Ces archives sont composées pour l’essentiel de textes économiques, contrats de vente, de location ou de prêt de céréales, voire des textes de succession et un contrat de mariage. Les textes décrivent la vie ordinaire d’une communauté rurale sur quelques générations, cultivant la terre, payant l’impôt, construisant des maisons et soumise au service militaire. Certains de ses membres se sont enrichis, possédant des maisons, des plantations et des esclaves, et ont ensuite intégré la hiérarchie bureaucratique babylonienne. Cette communauté, déportée mais libre, paraît tout à fait adaptée à la vie locale ; elle a toutefois préservé une certaine identité culturelle et religieuse perceptible à travers quantité de noms propres en lien avec la religion de Yahweh ; y figure par exemple le nom Natan-Yâma/Nathanaël. On y trouve aussi des noms de Babyloniens, d’Araméens ou d’Egyptiens, et quelques-uns de ces textes appartiennent à d’autres exilés ouest-sémitiques, qui ont une histoire similaire à celle des Judéens. Ce mélange de noms propres témoigne d’une mixité de cultures, voire d’un phénomène d’acculturation entre communautés par la création de noms incluant par exemple le dieu des Judéens avec une construction babylonienne (Yahû-šar-uṣur « Dieu protège le roi », aussi appelé Bêl-šar-uṣur).

Certaines tablettes portent sur leur tranche gauche une inscription alphabétique en araméen (texte 41) ou en paléo-hébreu (texte 10) où l’on peut lire le nom propre Shalemiyahû. Ces mentions sur la tranche auraient servi à l’archivage des tablettes cunéiformes rangées debout, tout comme des livres dont on peut lire le titre sur la tranche.

Ces tablettes cunéiformes éclairent donc sous un nouvel angle la vie des Judéens exilés à Babylone. Comme elles sont issues de fouilles illicites, leur provenance géographique est malheureusement inconnue, comme tant d’autres vendues aujourd’hui sur le marché des antiquités, souvent au profit des djihadistes de Daesh. Si elles avaient été trouvées lors de fouilles régulières, il aurait été sans doute possible de localiser avec certitude la ville d’al Yahudu, de reconstituer l’architecture des maisons des exilés, d’analyser leur mobilier et leurs objets du quotidien, et d’évaluer le niveau de leur intégration dans l’environnement local.


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