Confinement dans l’antique Mésopotamie, le destin des femmes ?

Plus d’un tiers de la population mondiale se trouve actuellement confinée en raison de l’épidémie de coronavirus qui sévit depuis la fin de 2019. Nous avons vu que des mesures de distanciation sociale étaient déjà prises dans l’antique Mésopotamie pour éviter que les épidémies ne déciment les populations. Néanmoins, une lettre d’un marchand assyrien datée du 19e siècle avant notre ère suggère que le confinement n’était pas toujours réservé aux malades, mais aurait également pu être le destin des femmes : « Pourquoi m’as-tu gardé confiné dans la ville d’Assur pendant dix mois, comme si j’étais une femme ? » Pour illustrer son abandon, ce marchand utilise des arguments que l’on retrouve dans certaines lettres de femmes, comme par exemple le manque d’argent pour acheter de quoi se nourrir alors que l’hiver est là. Que sous-entend donc ce message en argile sur la place des femmes dans la société d’Assur ?

Il est vrai qu’un certain nombre de femmes se retrouvaient seules dans la ville, située sur la rive du Tigre, dans le nord de l’Irak actuel, une fois leur époux, leurs frères et leurs fils partis négocier étain et étoffes en Anatolie centrale, dans la ville de Kanesh située à plus de mille kilomètres à l’ouest. La solitude de ces femmes était notoire ; elle est parfois perceptible dans les courriers qu’elles adressent à leurs proches. Elles demandent régulièrement leur retour pour consacrer leur fille au dieu, pour régler des dettes à l’Hôtel de Ville, pour honorer les morts de la famille, ou encore tout simplement pour le bonheur des retrouvailles. Leurs lettres, vivantes et riches en émotions, nous permettent de reconstruire leur quotidien.

Ces femmes avaient des journées bien remplies. Elles devaient s’occuper de leur maison, la réparer en stockant les briques d’argile crues nécessaires, élever et éduquer les enfants, les nourrir ainsi que les domestiques, et tisser les étoffes nécessaires à la confection des vêtements mais aussi celles destinées à l’exportation en Anatolie.

De leur production textile elles retiraient des bénéfices qu’elles réinvestissaient parfois dans le commerce international ou dans différents types de partenariats. De fait, elles étaient d’excellentes femmes d’affaires, gérant leur propre bourse, faisant les comptes avec leurs époux et représentant ces derniers auprès des autorités de la ville et des collègues restés sur place.

L’image que l’on peut se faire de ces femmes, d’après leur correspondance, ne donne pas l’impression d’épouses confinées chez elles, mais plutôt de femmes actives au sein de la société assyrienne. On les imagine volontiers fréquentant les marchés pour acheter de l’orge pour faire le pain et la bière, ainsi que la laine pour tisser. Elles fréquentent sans doute l’Hôtel de Ville pour régler les dettes de leurs proches, payer les amendes et les impôts, ainsi que le temple pour affirmer leur dévotion au dieu Assur.

Si les plus âgées n’ont effectivement pas suivi leurs époux en Anatolie, donnant ainsi l’impression d’être confinées dans la ville d’Assur, certaines femmes parmi leur descendance ont entrepris le grand voyage et se sont installées à Kanesh. Certaines ont même fondé des familles sur place en épousant des Anatoliens.

Par conséquent, l’historien ne peut fonder son discours sur une unique affirmation, ici celle du confinement des Assyriennes, qui de surcroît définit, de manière partiale, une situation donnée à un instant donné. Il doit confronter cette affirmation avec toutes les données accessibles pour construire son discours historique. Par ailleurs, le confinement peut se décliner de mille et une façons, depuis l’enfermement à son domicile à la fermeture des frontières d’un pays. Au-delà des ressemblances et des dissemblances, le passé et le présent dialoguent.

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