Déchiffrer les écritures cunéiformes : une affaire complexe !

08.05.2015 par Cécile Michel, dans Non classé

Entre l’abandon définitif de l’écriture cunéiforme au Ier siècle après J.-C. et l’exploration du Proche-Orient par les premiers voyageurs occidentaux aux XVIIe et XVIIIe siècles, on avait tout oublié de l’histoire de la Mésopotamie, ou presque. Seuls demeuraient dans les mémoires quelques noms de lieux rapportés par la Bible et les historiens grecs : la Tour de Babel, Kalhu, Ninive, les « jardins suspendus » de Babylone et des figures imaginaires, inspirées de célébrités assyriennes et babyloniennes, comme Sémiramis ou Sardanapale.

En 1786, le dépôt du « caillou Michaux » au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale marque l’arrivée du premier objet inscrit en cunéiforme en Europe. Les  interprétations proposées pour le texte qui y est gravé sont totalement farfelues. Le processus de déchiffrement de ces écritures dont on ignore tout est long. En effet, contrairement aux hiéroglyphes égyptiens ou au linéaire B qui notent chacun une seule langue, l’écriture cunéiforme a servi à noter une dizaine de langues différentes.

Inscription trilingue de Persépolis

Credit: Gauthier Tolini Inscription trilingue de Persépolis

Tout comme Jean-François Champollion, les savants du XIXe siècle ont travaillé sur des textes trilingues. Mais si la pierre de Rosette présente trois langues et trois écritures différentes, dont le grec, les trois langues inscrites sur les reliefs et tablettes d’argile utilisent toutes des caractères cunéiformes. Les premiers savants qui tentent de comprendre le fonctionnement de cette écriture se servent de la technique du « dé-chiffrement », c’est-à-dire le décryptage de ce qui a été codé. Carsten Niebuhr (1733-1815), mathématicien danois, lors d’un voyage en Iran en 1763, compte le nombre de signes utilisés dans chaque version d’inscriptions trilingues de Persépolis. Il identifie trois systèmes d’écritures cunéiformes différents se lisant de gauche à droite, et suppose que le plus simple est un alphabet comportant 40 signes. Georg Friedrich Grotefend (1775-1853), jeune philologue classique allemand, s’intéresse à ce système d’écriture le plus simple. Il y cherche des séquences qui se répètent, et tente de localiser les noms propres. Il s’agit d’inscriptions royales datant de l’époque achéménide et comportant nécessairement les noms d’un ou plusieurs rois perses connus par les textes des auteurs classiques grecs. Il suppose que la langue transcrite est un état ancien du perse, langue indo-européenne connue par le texte sacré de l’Avesta. Grotefend isole des séquences répétitives et les identifie comme signifiant « roi, fils de … roi, roi des rois » et reconnaît les noms de Darius et Xerxès. Il identifie ainsi, en 1802, un quart des signes de l’alphabet vieux-perse cunéiforme. Le travail de déchiffrement de cet alphabet est achevé 45 ans plus tard par Henry Creswicke Rawlinson (1810-1895), un militaire anglais de l’armée des Indes qui, défiant le vide, recopie l’immense inscription trilingue de Darius Ier à Behistun. L’alphabet vieux-perse, en usage entre le VIe et le IVe siècle av. J.-C., est le système d’écriture cunéiforme le plus simple et le plus récent.

Inscription rupestre de Behistun

Credit: Gauthier Tolini Inscription rupestre de Behistun

Une fois acquis le déchiffrement du vieux-perse, les savants se retrouvent dans une situation comparable à celle de Champollion ; ils connaissent désormais le contenu du texte cunéiforme des trilingues de Persépolis. Ils supposent que l’une des deux autres langues est sémitique et que la plupart des signes notent des syllabes ; cela explique leur nombre conséquent. Les inscriptions et tablettes cunéiformes écrites dans cette langue, appelée par la suite akkadien (du nom du pays d’Akkad), se sont multipliées grâce aux fouilles archéologiques menées par des diplomates français et anglais dans le nord de l’Irak à partir du milieu du XIXe s. Quatre savants, excellents philologues, travaillent simultanément au déchiffrement de cette langue sémitique. À la fois collègues et rivaux, ils échangent constamment. Henry Rawlinson, après avoir achevé le déchiffrement du vieux-perse, identifie les noms propres dans la version akkadienne du rocher de Behistun, et publie une édition de cette dernière en 1851. Jules Oppert (1825-1905), savant juif allemand expatrié en France, se rend au British Museum pour y étudier les tablettes venant de la bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive, et participe à l’expédition de Mésopotamie entre 1852 et 1854. Il rédige des rapports à son retour montrant qu’il a compris les principes de notation de l’akkadien et le fonctionnement de la langue. Henry William Fox Talbot (1800-1877) s’intéresse aussi bien à la botanique et aux mathématiques qu’à la philologie et à l’archéologie. C’est aussi un inventeur : son calotype (1841) permet d’obtenir plusieurs images en positif à partir d’un seul négatif papier. Pour mettre en œuvre son invention il se rend au British Museum et photographie les reliefs de Ninive. Cela le ramène à sa passion pour la philologie ; il échange avec les savants de l’époque dont Edward Hincks (1792-1866). Ce pasteur d’une petite ville d’Irlande, contrairement à ses collègues, n’a guère bougé de chez lui. Après des travaux remarqués sur les hiéroglyphes, il se penche sur le déchiffrement de l’inscription de Behistun, lit le nom du roi d’Israël sur l’Obélisque Noir de Salmanazar III et identifie le dieu de l’Assyrie sur les reliefs de Kalhu. En 1857, à la demande de W. Fox Talbot, la Royal Asiatic Society à Londres décide d’envoyer à ces savants la copie d’une inscription du roi assyrien Tiglath-phalazar Ier (1113-1074) qui vient d’être exhumée. Leurs traductions en anglais remises sous plis scellés sont décachetées le 25 mai 1857 par une commission spécialement nommée : elles concordent pour l’essentiel et cette date marque donc le déchiffrement de l’akkadien écrit en cunéiforme. L’akkadien est attesté depuis le milieu du IIIe millénaire jusqu’à la fin de l’écriture cunéiforme. À partir du début du IIe millénaire, il se divise en deux dialectes principaux, dans le nord de la Mésopotamie, l’Assyrien et dans le sud, le Babylonien. La troisième langue notée à l’aide d’un syllabaire cunéiforme sur les inscriptions de Persépolis et du relief rupestre de Behistun est l’élamite, une langue pour laquelle on n’a pas identifié de famille linguistique.

Les quatre déchiffreurs de l'akkadien écrit en cunéiforme

Les quatre déchiffreurs de l'akkadien écrit en cunéiforme

D’autres langues utilisant l’écriture cunéiforme étaient encore à découvrir. Des tablettes bilingues de Ninive comprennent une version en akkadien et un texte notant une langue inconnue. E. Hincks suggère que l’écriture cunéiforme n’a pas une origine sémitique et J. Oppert suppose que les signes qui notent cette langue inconnue correspondent non plus à des syllabes mais à des mots ; il appelle cet idiome « sumérien » d’après le titre de « roi de Sumer et d’Akkad » porté par certains rois mésopotamiens. Des dizaines de milliers de tablettes en sumérien sont exhumées dans le dernier quart du XIXe siècle dans le sud de la Mésopotamie. Au début du XXe siècle, François Thureau-Dangin (1872-1944) publie des inscriptions royales sumériennes. Le déchiffrement de cette langue qui s’est poursuivi tout au long du XXe siècle, repose en partie sur les lexiques bilingues utilisés par les apprentis scribes obligés d’apprendre, à partir du début du IIe millénaire, cette langue devenue morte.

Le déchiffrement du hittite, première langue indo-européenne écrite à l’aide du syllabaire cunéiforme akkadien, est dû au tchèque Bedřich Hrozný (1879-1952) en 1915. En 1933, Johannes Friedrich (1893-1972) décrypte l’ourartéen, employé dans la région du lac de Van entre le IXe et le VIe siècle. L’éblaïte, attestée en Syrie au XXIVe siècle est redécouvert avec le site éponyme en 1975. Beaucoup de travail reste encore à faire pour une compréhension parfaite de langues dont on ignore la filiation et qui ont également emprunté le syllabaire cunéiforme, comme le hourrite écrit dans le nord de la Mésopotamie et de la Syrie. En outre, il reste encore du travail pour plusieurs générations d’assyriologues pour venir à bout du déchiffrement des tablettes cunéiformes exhumées à ce jour, sans compter celles qui, hélas, sortent clandestinement de terre chaque jour et dont on ignore le contexte archéologique.


12 commentaires pour “Déchiffrer les écritures cunéiformes : une affaire complexe !”

  1. Gillis JM Répondre | Permalink

    Très clair-Merci.Mais comment a-t-on fait pour donner une prononciation à des langues que plus personne ne parle ? Est-on parti du perse ancien ? ou du perse actuel ? Merci d'éclairer

  2. Cécile Michel Répondre | Permalink

    Bonjour,

    Nous avons une idée de la prononciation de certaines de ces langues car elles sont apparentées à des langues encore pratiquées aujourd'hui. Le vieux-perse est la forme la plus ancienne connue du persan (famille des langues indo-iraniennes, sous-groupe des langues indo-européennes). L'akkadien appartient à la famille des langues sémitiques (famille à laquelle appartiennent par exemple l'hébreu et l'arabe). Pour le sumérien, le problème est tout autre car il n'est apparenté à aucune famille linguistique répertoriée. Certains textes cunéiformes à l'usage des apprentis-scribes donnent la prononciation des logogrammes sumériens.
    Même avec tous ces éléments, nous ne pouvons pas être certains de la prononciation de ces langues.
    Merci pour votre question.

  3. Bruno Cazauran Répondre | Permalink

    Merci pour cet article fort clair. Pouvez-vous me rappeler en quelle langue l'épopée de Gilgamesh nous a été transmise? Merci de votre réponse...

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      Bonjour,

      Nous avons plusieurs récits en Sumérien relatant des exploits de Gilgamesh, mais la version la plus complète de l'épopée est rédigée en Akkadien et a été découverte dans la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive. Les aventures de Gilgamesh étaient si célèbres que l'on a découvert des fragments de cette histoire dans tout le Proche-Orient, jusqu'au Levant et en Anatolie, avec des traductions en hittite et en hourrite.
      Merci pour votre question.

  4. Cazauran Répondre | Permalink

    Bonjour, je me demandais si, pour un assyriologue chevronné, la "lecture" d'une tablette écrite en cunéiformes se fait relativement rapidement ou bien si elle exige des journées entières de travail... ou plus. Je suppose que cela dépend évidemment du contenu du texte concerné, Pour résumer ma question: à quel rythme un assyriologue peut-il avancer dans un travail de déchiffrement? Les textes les plus difficiles sont-ils ceux écrits en sumérien?
    Merci de votre réponse!

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      Bonjour,
      Comme l'écriture cunéiforme a été utilisée sur plus de trois millénaires, selon trois systèmes différents et par des gens parlant une douzaine de langues différentes, les assyriologues se sont souvent spécialisés sur une période et une langue/dialecte. Sur le domaine de leur spécialisation, ils peuvent déchiffrer assez rapidement les textes, même s'ils butent souvent sur des signes ou des mots nouveaux. Lorsqu'ils sont confrontés à des textes d'une autre période ou d'une autre aire géographique, ils mettent plus de temps. Mon domaine de spécialisation est l'assyrien ancien (un des dialectes de l'akkadien, de la première moitié du IIe millénaire avant J.-C.). Je peux lire une tablette d'une quarantaine de lignes en moins d'une heure, mais cela ne signifie pas que j'ai compris dans le détail l'intégralité du texte. Un bonne traduction, accompagné d'une analyse du contenu, demande ensuite beaucoup de temps. J'ai également été formée au babylonien ancien (un autre dialecte de l'akkadien, première moitié du IIe millénaire avant J.-C.). Lire un texte en sumérien du IIIe millénaire ou un texte en babylonien de l'époque hellénistique me demande nécessairement beaucoup plus de temps. Pour la lecture des textes en sumérien, tout dépend de votre formation initiale. De manière générale, un petit texte comptable de la fin du IIIe millénaire sera toujours beaucoup plus facile à lire qu'une oeuvre sumérienne littéraire rédigée au IIe millénaire alors que le sumérien est devenu une langue morte.
      En espérant avoir répondu à votre question,
      Cécile Michel

  5. Cazauran Bruno Répondre | Permalink

    Merci beaucoup de toutes ces précisions. Je suis très admiratif de l'énorme travail que demande certainement la maîtrise d'écritures et de langues aussi complexes. Une question toute naïve: à combien peut-on estimer le nombre d'assyriologues en exercice dans le monde actuellement? Et est-ce que la relève est assurée? Des étudiants se tournent-ils en nombre suffisant vers ce domaine de recherche? Il me semble que les médias français se préoccupent relativement peu des irréparables destructions que la guerre en Irak et en Syrie doivent provoquer sur les sites de Mésopotamie (contrairement au site de Palmyre qui lui a été médiatisé). Est-ce là le signe d'un certain désintérêt?

    Merci de votre réponse!

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      Bonjour,

      L'International Association for Assyriology (IAA) que je préside compte 450 membres, ce qui correspond à peu près au nombre d'assyriologues qu'il y a dans le monde, du Brésil à la Chine, car cette discipline existe dans de très nombreux pays. En France, nous sommes environ une vingtaine. Il y a beaucoup de jeunes: nous avions 23 thèses en compétition pour le prix de thèse de l'IAA (thèses soutenues en 2015 et 2016, rédigées en anglais, allemand et français), sachant que tous les jeunes docteurs ne postulent pas. En revanche, les postes académiques sont beaucoup trop rares, et nombre de ces jeunes post-doctorants désertent la discipline au bout de quelques années, faute d'emploi. Il y a pourtant encore des milliers de textes cunéiformes à déchiffrer, de quoi occuper plusieurs générations d'assyriologues!
      Depuis 2003, les médias français et internationaux se sont intéressés au Proche-Orient et à son patrimoine culturel; c'est un phénomène nouveau, provoqué par la multiplication des conflits en Irak et en Syrie. Depuis l'arrivée de Daesh dans le nord de l'Irak en juillet 2014, les spécialistes ont été régulièrement interviewés par des journalistes. La presse a mentionné les destructions à Ninive, Kalhu (Nimrud), et Dur-Sharrukin (Khorsabad). Il est vrai que Palmyre, en Syrie, mieux connue du grand public, a davantage fait parler d'elle, sans doute en partie parce que ses ruines relèvent de la période gréco-romaine, et aussi parce que certains savants français y ont consacré leur carrière et de nombreux ouvrages.
      En espérant avoir répondu à vos questions,
      Cécile Michel

  6. Bruno Cazauran Répondre | Permalink

    Merci beaucoup de prendre le temps de me répondre, il n'est pas donné tous les jours de dialoguer ainsi avec un éminent représentant d'une discipline fascinante comme la vôtre. Les cunéiformes - contrairement aux hiéroglyphes - ont un côté un peu rébarbatif au premier abord et ce doit être un immense plaisir que d'apprendre à y voir clair dans ce qui n'est pour le commun des mortels qu'un magma de signes incompréhensibles. Connaissant un peu la Syrie (d'avant la guerre, ça va sans dire), je voulais savoir si vous et vos collègues avez des informations sur le site de Mari, aux mains de Daesh de même que le site hellénistique tout proche de Doura europos. Il me semble que seule une petite partie du site avait été fouillée. Quelle peut être dans l'état actuel de nos connaissances l'étendue des destructions? Ce doit être un crève-coeur pour les archéologues qui y travaillaient....
    Merci pour toutes ces réponses!

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      Bonjour
      Le site de Mari a fait l'objet de pillages extensifs, des images satellites montraient déjà en 2015 que plus de 75 % du site présentaient des cratères creusés par les pilleurs. Les maisons de fouilles à Mari et Doura Europos ont été vandalisées et des objets volés, et le musée de Dour-Europos a subi les mêmes dégâts et a servi de squat.
      C'est hélas la triste réalité!

  7. Cazauran Répondre | Permalink

    Voilà de bien terribles nouvelles... Mais où les vandales écoulent-ils leur marchandise? Si les pilleurs continuent leur sinistre besogne, c'est bien qu'il y a des acheteurs quelque part dans le monde, des collectionneurs sans scrupule? J'imagine que les musées et les maisons de vente vérifient l'origine des objets qui leur sont proposés. Comment mettre fin à ce traffic qui détruit le patrimoine des pays concernés? Vaste question sans doute....

  8. Régis Pluchet Répondre | Permalink

    Puisque vous parlez du caillou Michaux, j'ai raconté dans " L'extraordinaire voyage d'un botaniste en Perse - André Michaux " : 1782-1785, paru aux éditions Privat, les conditions dans lesquelles ce botaniste a découvert ce kudurru et l'a rapporté et comment ce " monument persépolitain " a contribué au déchiffrement de l'écriture cunéiforme.

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