Des découvertes en cascade dans le Kurdistan irakien


Depuis le milieu des années 2000, les archéologues, chassés du sud de l’Irak et de la Syrie par les guerres, ont investi le Kurdistan irakien. Dans cette région auparavant peu explorée, les découvertes se succèdent. Ainsi, les chercheurs de l’Université de Tübingen (Allemagne) viennent de mettre à jour la ville antique de Mardaman, dont l’histoire couvre plus d’un millénaire.

En 2013, une mission archéologique germano-irakienne a ouvert une fouille sur le site de Bassetki, dans la province de Dohuk, dans le Kurdistan irakien, non loin de la frontière syro-turque. C’est dans cette zone qu’avait été découvert, au milieu des années 1970, un fragment de statue du roi Naram-Sîn d’Akkad (2254-2218). Les fouilles récentes montrent que la ville aurait été fondée au tout début du IIIe millénaire av. J.-C. À l’été 2017, en dégageant un bâtiment monumental, les archéologues ont découvert 92 tablettes cunéiformes intentionnellement cachées dans un récipient en argile. La lecture de ces textes, qui datent du 13e siècle, a dévoilé le nom antique du site : Mardama.

Tablettes médio-assyriennes découvertes dans une céramique

Cette ville est connue par les sources cunéiformes sur plus d’un millénaire, entre 2250 av. J.-C. et 1200 av. J.-C. Après sa destruction par Naram-Sîn d’Akkad, la ville est mentionnée dans des textes datant de la Troisième Dynastie d’Ur (21e siècle). C’est alors un centre commercial important situé à la jonction des routes reliant la Mésopotamie, l’Anatolie et la Syrie. Attestée sous le nom de Mardaman dans les sources du début du IIe millénaire, elle est conquise en 1786 par Shamshi-Adad Ier, et intégrée au royaume de Haute-Mésopotamie. Quelques années plus tard, elle acquiert de nouveau son indépendance, dirigée par un souverain hourrite Tish-ulme, puis elle est capturée et détruite par les Turukkéens, un peuple montagnard du Zagros. La découverte de tablettes cunéiformes sur le site en 2017 dévoile que Mardama était, au 13e siècle av. J.-C., le siège administratif d’une province médio-assyrienne inconnue jusqu’alors. Les textes décrivent les activités du gouverneur local, Assur-nazir, entre 1250 et 1200 av. J.-C. La lecture de ces textes en mauvais état de conservation devrait permettre de préciser le rôle de la province de Mardama dans le royaume médio-assyrien.

Ces dernières années, d’autres villes antiques du Kurdistan irakien ont également été identifiées grâce aux textes cunéiformes qui y ont été exhumés. Une équipe internationale, qui a exploré au début des années 2010 un tell à proximité du village de Satu Qala dans la province d’Erbil, y a découvert la ville ancienne d’Idu, identifiée grâce à une inscription découverte par les villageois. Sous le joug du royaume médio-assyrien au 13e siècle, la ville devient ensuite la capitale d’un Etat indépendant qui prospère pendant près d’un siècle et demi, sous l’autorité du roi Edima et de son fils Ba’auri, avant de retomber aux mains des Assyriens. Le roi Assurnazirpal II (883-859) y construit un palais. La découverte d’un sceau-cylindre montre que la ville existe encore au 6e siècle av. J.-C.

Enfin, des tablettes cunéiformes découvertes sur d’autres sites permettent de reconstituer l’histoire encore mal connue de cette région à la fin du IIIe millénaire. C’est le cas, entre autres, du site de Kunara, dans la région de Souleymaniyeh, sur la rive droite du Tanjaro, qui est fouillé par une équipe française depuis 2012. Entre 2015 et 2017, cent vingt tablettes cunéiformes ont été découvertes dans des pièces d’un bâtiment administratif consacré aux activités artisanales ; elles détaillent le fonctionnement d’un bureau de la farine à la fin du IIIe millénaire av. J.-C. et indiquent que la ville, sise dans une riche région céréalière, fait alors partie du Lullubum, annexé par le roi Shulgi au milieu du 21e siècle av. J.-C. Gageons que ces tablettes permettront également de découvrir le nom antique de la ville de Kunara.


3 commentaires pour “Des découvertes en cascade dans le Kurdistan irakien”

  1. Jocelyn ADOLPHE Répondre | Permalink

    Bonsoir, il est 20h32 chez moi.
    Je viens de prendre lecture de toutes ces révélations sur l'Antiquité, je vous félicite et vous encourage à continuer. Merci.

  2. KI DU Répondre | Permalink

    Merci pour cette communication. Permettez-moi deux questions d'ordre linguistique :

    Première remarque IDU peut s'entendre en sumérien exalter, révérer (I) la colline (DU) ou encore pierre-colline (I₄ = pierre).

    Deuxième remarque : 'Satu qala' est un toponyme moderne. 'Sahara' aussi mais le mot arabe qui signifie désert a une parenté manifeste avec le sumérien SAHAR, sable, poussière... 'Satu qala' peut aussi avoir des origines sumériennes SATU = filet-création = montagne et kal puissant, fort...

    Quelle lecture faites-vous de ces deux noms propres ?

    • Cécile Michel Répondre | Permalink

      Bonjour,

      Le Kurdistan irakien est assez éloigné du pays de Sumer antique, en outre, la ville d'Idu n'est pas attestée au 3e millénaire, époque où le sumérien est une langue encore vivante. Il faut en général se méfier des rapprochements étymologiques.
      Un célèbre sumérologue allemand donnait parmi d'autres les exemples suivants: DU(3) en sumérien (à prononcer [dou]) signifie "faire" ("to do" en anglais), et DAM en sumérien signifie "femme", doit-on pour autant en conclure que le sumérien est l'ancêtre de nos langues indo-européennes que sont l'anglais et le français? Ce n'est bien sûr pas le cas.
      SAHAR en Sumérien désigne en effet "le sol, la pousière", mais l'équivalent akkadien (qui est une langue sémitique comme l'est l'arabe) est eperu. Le nom du Sahara vient de l'arabe ṣaḥarā’ qui signifie "de couleur ocre" et désigne plus largement n'importe quel désert.
      Cécile Michel

Publier un commentaire