À l’école des scribes : écrire et compter en cunéiforme


« J’ai récité ma tablette, j’ai pris mon déjeuner. J’ai préparé ma nouvelle tablette, je l’ai remplie d’écriture, je l’ai terminée. Puis on m’a indiqué ma récitation et dans l’après-midi on m’a indiqué mon exercice d’écriture. À la fin de la classe, je suis allé chez moi, je suis entré dans la maison, où j’ai trouvé mon père assis. J’ai parlé à mon père de mon exercice d’écriture, puis j’ai récité ma tablette et mon père a été ravi. » Cet extrait d’un texte scolaire rédigé en sumérien montre que les apprentis scribes de Babylonie, il y a 4 000 ans, allaient à l’école pour apprendre à lire et écrire en sumérien, une langue alors morte utilisée dans la culture écrite, et à compter.

Scribe de Til Barsip (VIIIe s., dessin X. Faivre) – Tablettes (C. Michel)

Scribe de Til Barsip (VIIIe s., dessin X. Faivre) – Tablettes (C. Michel)

Des milliers de tablettes scolaires, découvertes pour l’essentiel dans les sites du sud de la Mésopotamie et datant de la première moitié du IIe millénaire avant J.-C., ont permis aux assyriologues de reconstituer le cursus suivi par les élèves. Ceux-ci se rendaient sans doute en petit nombre chez un maître scribe où ils apprenaient tout d’abord à modeler leur tablette sous forme lenticulaire (une boule aplatie, forme la plus facile à obtenir), puis quadrangulaire, et à tenir leur stylet en roseau. Comme les enfants en maternelle aujourd’hui, les petits scribes commençaient par faire des lignes de « clous », les signes de base de l’écriture cunéiforme étant le clou horizontal, le clou vertical et la tête de clou ou chevron, puis ils recopiaient pour les mémoriser les signes syllabiques selon des séquences fixes : tu-ta-ti, bu-ba-bi… Ils devaient ensuite recopier et apprendre des listes de mots classés thématiquement, d’abord monolingues en sumérien, quelques siècles plus tard bilingues, avec la traduction en akkadien, des listes de signes élaborés classés selon leur forme, leur son ou encore leur sens. Enfin, ils recopiaient proverbes et modèles de contrats. Dans une phase plus avancée du cursus, les apprentis scribes copiaient des textes littéraires.

Tablette lenticulaire avec les syllabes tu-ta-ti puis bu-ba-bi. C. Michel.

Tablette lenticulaire avec les syllabes tu-ta-ti puis bu-ba-bi. (C. Michel)

En parallèle, les élèves apprenaient à compter et à noter les nombres selon le système sexagésimal de position. Les nombres 1 et 60 étaient représentés par un même signe : un simple clou vertical. Une base intermédiaire décimale avec un signe particulier pour 10, le chevron, permettait de simplifier l’écriture des nombres. De 1 à 9, on ajoutait autant de clous verticaux que d’unités, en les groupant en général par trois pour en faciliter la lecture immédiate. De la même manière, les dizaines étaient écrites en additionnant le signe pour 10, toujours selon une notation additionnelle. Cette écriture des nombres était positionnelle dans la mesure où, selon la position respective des deux mêmes signes, il était possible d’écrire deux nombres différents. Sur la tablette ci-dessous, à la dernière ligne, le chevron suivi du clou vertical vaut 11 (10+1) tandis que le clou vertical suivi du chevron vaut 70 (60+10). Il n’existait pas de signe pour le zéro, le clou vertical seul pouvant être lu 1, 60, 60 × 60 ou encore 1/60 ; il s’agissait donc d’une notation flottante. Nous avons hérité du système sexagésimal mésopotamien pour la mesure du temps et des angles. Tout en s’exerçant à l’écriture des nombres sexagésimaux positionnels, les élèves apprenaient par cœur les listes et tables métrologiques (capacité, poids, surface, longueur) et les tables numériques (inverses, multiplication, carrés, racines carrées…), et s’initiaient au calcul : multiplication, calculs de surfaces et volumes…

Ecriture des nombres – Table de multiplication par 15 (C. Michel)

Ecriture des nombres – Table de multiplication par 15 (C. Michel)

Une exposition sur les écritures cunéiformes, organisée par Laetitia Graslin-Thomé, Maître de Conférences à l’Université de Lorraine, est actuellement présentée à la Bibliothèque Universitaire Lettres Sciences Humaines et Sociales à Nancy ; elle est ouverte au public jusqu’au 24 février. Des ateliers d’écriture cunéiforme sur argile sont organisés par les étudiants les jeudis midi.

 


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