Fabrication de faux en série

Aujourd’hui, chaque institution scientifique française est dotée d’un ou d’une Référent(e) Intégrité Scientifique chargé(e) d’enquêter sur les méconduites scientifiques. Celles-ci reposent principalement sur la falsification et la fabrication de données, ou encore sur le plagiat. En archéologie ou en histoire, la fabrication de données peut prendre la forme d’un texte écrit sur un support artificiellement vieilli, rédigé dans une langue aujourd’hui morte à l’aide d’un système d’écriture qui n’a plus court. C’est un faux réalisé dans le but tromper ; de tels faux ne sont pas toujours fabriqués par les savants eux-mêmes, mais par d’autres personnes dans un but lucratif.

Un ouvrage récent consacré aux histoires de faux dans différentes cultures de l’écrit à travers le monde montre que si ce phénomène existait déjà dans l’antiquité, il a connu un certain succès depuis la Renaissance avec les voyageurs et découvreurs des sociétés antiques.[1] Le 19e et le début du 20e siècle représentent un véritable Âge d’or des faussaires. Les faux écrits peuvent être désormais cachés dans les collections d’inscriptions et de manuscrits authentiques. Bien entendu, les méthodes pour détecter les faux n’ont cessé de progresser. Mais dans les disciplines nouvelles, comme l’assyriologie au milieu du 19e siècle, où l’on commence tout juste à déchiffrer les caractères cunéiformes, la production de fausses tablettes connaît une période florissante.

Avant même les toutes premières fouilles organisées en Irak sous la direction de diplomates français et anglais au milieu du 19e siècle, des objets inscrits en caractères cunéiformes sont arrivés en Europe. Le premier d’entre eux, une stèle surmontée de symboles divins est rapportée par le botaniste André Michaux et déposée au Cabinet des Médailles à la Bibliothèque nationale en 1786. Claudius James Rich (1787-1821), Consul britannique à Bagdad entre 1808 et 1820, achète des antiquités sur les bazars, parmi lesquelles des tablettes cunéiformes. Au sein de sa collection, aujourd’hui conservée par le British Museum, figurent les premiers faux cunéiformes modernes. Ceux-ci ont été faits par la simple impression de vrais textes sur de l’argile façonnée en tablettes rectangulaires. Les signes, au lieu d’apparaître en 3D en négatif, y apparaissent donc en positif et en miroir.

Les tablettes cunéiformes rédigées en akkadien, une langue sémitique, commencent à être déchiffrées à partir de 1857. La fascination pour cette nouvelle civilisation mésopotamienne peu à peu révélée est perceptible par la multiplication de collectionneurs. A la fin du 19e siècle, de grandes quantités de tablettes cunéiformes mises au jour au Proche-Orient sont acheminées vers l’Europe et les Etats-Unis. En parallèle, les faux se multiplient. La technique alors utilisée consiste à créer des moules des deux faces d’une vraie tablette, de les remplir d’argile puis de recoller ensemble les deux parties avec de l’argile fraîche. L’illusion est parfaite pour quiconque ne sait pas lire les caractères cunéiformes. Les spécialistes repèrent les problèmes rencontrés par les faussaires pour joindre les deux moitiés de tablettes : ils ont lissé l’argile ou ajouté des signes imaginaires. Parfois, ils ont collé deux moitiés de tablettes différentes dont le texte ne fait plus sens ou encore deux fois la même face d’une tablette.

La découverte en 2014, dans la région de Çorum en Anatolie, d’une partie d’un moule en plomb d’une face de tablette paléo-assyrienne, a confirmé cette technique de faussaire. Ce moule a vraisemblablement été réalisé à la fin de l’Empire Ottoman. Par ailleurs, on a pu recenser l’existence de plus d’une vingtaine de répliques d’une même tablette paléo-assyrienne ayant été produites par cette technique.

Réaliser des moulages d’originaux nécessite un accès à ces derniers. Au tournant du 20e siècle, des lots conséquents de tablettes cunéiformes sont acquis par les collections américaines de Philadelphie, New Haven, Chicago et New York parmi lesquels figurent des faux en nombre. Il s’est avéré que les originaux se trouvent au British Museum où les frères Reading devaient réaliser des faux pour le musée. Sans doute leur production a largement excédé les besoins du musée et ils ont ainsi pu arrondir leurs fins de mois en écoulant des faux avec la complicité de Joseph Shemtob, antiquaire de Bagdad alors principal fournisseur des collections et musées.

Aujourd’hui encore, on trouve des faux sur le marché des antiquités, comme le contenu de deux malles en provenance de Bahreïn saisies à l’aéroport de Londres. Cette production répond hélas à la demande. Mais les musées ne s’y laissent plus prendre. Quant aux assyriologues, pour une pratique éthique et responsable de la recherche, ils ne doivent tout simplement pas acheter d’antiquités.

 

[1] C. Michel et M. Friedrich (éd.), Fakes and Forgeries of Written Artefacts. From Ancient Mesopotamia to Modern China, Studies for Manuscript Cultures 20, Berlin: De Gruyter, 2020, 338 p. téléchargeable gratuitement à l’adresse suivante: https://www.degruyter.com/view/title/590832

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