L’invention du dictionnaire : les listes lexicales sumériennes

Le 13 janvier 2019, le monde de l’assyriologie a appris avec tristesse le décès de Miguel Civil à l’âge de 92 ans le. Né en même temps que la discipline « Sumérologie », il en fut l’un des plus grands savants et le meilleur connaisseur des listes lexicales sumériennes[i]. Natif de Catalogne, il se forma à Paris et y rencontra, par l’intermédiaire de Jean Bottéro, le grand sumérologue Samuel Noah Kramer, qui le recruta comme assistant à Philadelphie en 1958. Cinq ans plus tard, il rejoignit Chicago. Or c’est là qu’était né, quelques années plus tôt, l’idée de produire un dictionnaire akkadien, Chicago Assyrian Dictionary, dont le premier volume « H » est paru en 1956, et le dernier « U et W », en 2010. Chaque entrée de ce dictionnaire commence par un paragraphe qui présente les équivalents sumériens des termes akkadiens développés, avec références aux listes lexicales suméro-akkadiennes. De quoi s’agit-il donc ?

Ces listes lexicales sont des énumérations de signes (syllabaires) ou de mots (vocabulaires), présentés en colonnes, classés selon des critères thématiques, sémantiques ou graphiques. Inventées par les Sumériens dès la seconde moitié du 4e millénaire av. J.-C., elles ont pour but d’aider à l’apprentissage du sumérien et de l’écriture cunéiforme. Les syllabaires proposent la prononciation des mots sumériens écrits de manière logographique, tandis que les vocabulaires en donnent la signification. Lorsque le sumérien devient une langue morte à la toute fin du 3e millénaire av. J.-C., les scribes akkadiens, toujours dans le cadre scolaire, continuent de recopier, compléter et développer ces listes qui sont monolingues jusqu’au milieu du 2e millénaire, puis deviennent bilingues suméro-akkadiennes : les mots sumériens sont énumérés dans la colonne de gauche tandis que la traduction en akkadien est donnée dans la colonne de droite.

Il existe de très nombreuses listes lexicales recopiées par les apprentis-scribes jusqu’à la fin du 1er millénaire av. J.-C.[ii] Certaines de ces listes devenues bilingues ont été organisées en grands catalogues dans la seconde moitié du 2e millénaire av. J.-C. Le plus complet s’intitule, selon son incipit URRA (sumérien) = hubullu (akkadien), « la dette ». Cette collection comporte 24 tablettes thématiques regroupées autour des réalités de la nature et de la société. Après un recueil de formules juridiques, figurent par exemple le vocabulaire relatif aux arbres et objets en bois, aux roseaux et objets en roseaux, aux pierres, aux plantes, aux métaux, aux étoffes, mais aussi aux animaux domestiques et sauvages, aux poissons et oiseaux, aux aliments, aux véhicules et instruments agricoles, armes et outils, ou encore aux parties du corps.

Les listes lexicales suméro-akkadiennes constituent les tous premiers dictionnaires. Ce genre de textes a été diffusé bien au-delà de la Mésopotamie, et adapté à d’autres langues dans des versions bilingues, mais également trilingues, ajoutant à droite de la colonne de l’akkadien les mots équivalent en ugaritique (Ugarit, Syrie), en hittite (Anatolie), ou en hourrite (haute Mésopotamie et Anatolie). Grâce à ces dictionnaires, les savants du début du siècle passé ont pu venir à bout du déchiffrement du sumérien et ces autres langues[iii]. L’assyriologie a donc une grande dette envers Miguel Civil qui a passé plus de soixante ans de sa vie à publier, éditer et commenter les listes lexicales sumériennes.

 

[i] Il est l’auteur ou le co-auteur de plus d’une dizaine volumes consacrés aux textes lexicaux sumériens dans la collection Materials for the Sumerian Lexicon, cf. L. Feliu, F. Karahashi et G. Rubio (éd.), The First Ninety Years. A Sumerian Celebration in Honor of Miguel Civil, Studies in Ancient Near Eastern Records 12, Berlin, 2017.

[ii] A. Cavigneaux, « Lexikalische Listen » (article en français), Reallexikon der Assyriologie 6, 1980-1983, p. 609-641 ; C. Michel, « Listes lexicales », dans F. Joannès, assisté de C. Michel, Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Paris : Robert Laffont, Coll. BOUQUINS, 2001, p. 475-476.

[iii] B. Lion et C. Michel, Histoires de déchiffrements. Les écritures du Proche-Orient à l’Égée, Paris, 2009.


Un commentaire pour “L’invention du dictionnaire : les listes lexicales sumériennes”

  1. Besançon Répondre | Permalink

    Vertigineux.Merci de publier de telles informations auprès du grand public.

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