Maîtriser les épidémies au Proche-Orient ancien

Alors que l’épidémie de coronavirus, après s’être développée en Chine, se répend à une vitesse croissante dans le reste du monde, on peut se demander quelles mesures les habitants du Proche-Orient ancien prenaient dans des conditions analogues.

La documentation cunéiforme exhumée sur les sites fouillés en Irak, Syrie, Iran et Turquie fait état d’une grande variété de maladies. Les textes médicaux proposent toutes sortes de traitements et de rituels pour soigner les malades, et mentionnent une pharmacopée très développée pour des maladies dont nous ne connaissons que le nom akkadien[1].

Des maladies contagieuses ont donné lieu à des épidémies qui ont décimé des familles, comme on l’apprend parfois incidemment. Un memorandum daté du 19e siècle avant notre ère rapporte les dépenses effectuées pour l’enterrement de l’épouse d’un marchand assyrien à Kanesh, en Anatolie centrale. Avant de mourir elle avait distribué ses biens par testament à ses deux fils qui vivaient auprès d’elle et à sa fille, une prêtresse résidant à Assur (Irak). Cette dernière finit par hériter de l’ensemble des biens de sa mère, ses deux frères, sans doute atteints du même mal que leur mère, ayant succombé à leur tour[2].

Les épidémies pouvaient aussi avoir un impact politique important. Le roi hittite Suppiluliuma Ier (14e siècle avant notre ère) connu pour avoir relevé l’empire hittite menacé de toutes parts, fut emporté par la peste après trente ans de règne. L’épidémie qui sévissait alors en Égypte fut rapportée en Anatolie par les égyptiens capturés par les troupes hittites lors de batailles menées dans le Nord de la Syrie. La peste se répandit au sein de la population hittite et décima une partie de la famille royale, dont Arnuwanda II, fils de Suppiluliuma Ier, qui succomba moins d’un an après avoir succédé à son père. Son jeune frère, Mursili II, monta à son tour sur le trône. Persuadé qu’il s’agissait d’un fléau envoyé par les dieux pour punir son père d’un fraticide perpétré au début de son règne, Mursili II a laissé des Prières au sujet de la peste.

Les mesures prises pour stopper une épidémie sont particulièrement bien documentées par les archives royales du palais de Mari, une capitale du Moyen-Euphrate au 18e siècle avant notre ère. Quelques lettres de la correspondance échangée entre le roi et son épouse montrent que le sujet était pris au sérieux lorsqu’une servante du palais tombait malade[3].

Zimrîm-Lîm écrivit à son épouse : « J’ai appris que Nannâ souffrait de la maladie-simmum. Or elle ne fréquente pas qu’un seul endroit du palais et elle met de nombreuses femmes en contact par son intermédiaire. A présent, donne des ordres stricts : que personne ne boive à la coupe où elle boit, que personne ne s’asseye sur le siège où elle s’assoit et que personne ne se couche sur le lit où elle se couche, afin qu’elle ne contamine pas par son seul contact de nombreuses femmes. Cette maladie-simmum s’attrappe facilement. » Nannâ, la porteuse d’eau, allait puiser de l’eau au puit et circulait auprès de toutes les habitantes du palais pour les alimenter en eau. Elle risquait ainsi contaminer de nombreuses autres femmes du palais.

La reine alerta le roi à propos d’une autre servante malade : « On m’a dit : ‘La femme, même si on la touche, ne vivra pas.’ J’ai demandé son nom. Cette femme est Ashtakka. Pour l’heure, je l’ai fait habiter dans  les bâtiments neufs. Elle prend sa boisson et son repas séparément. Nul ne doit s’approcher de sa couche ou de son siège. »

Dans une autre lettre adressée à la reine par son roi, ce dernier insiste sur les mesures à prendre par rapport à une autre malade : « Concernant la maladie de cette femme, Summudum, de nombreuses femmes vont être malades de ce mal-simmum. Il faut que cette femme habite dans une pièce séparée. Que personne ne la visite ! »

On voit là que le phénomène de contamination était déjà bien connu et pris au sérieux. Afin d’éviter l’épidémie, on mettait donc le malade en quarantaine afin d’éviter tout contact avec la population saine du palais ; ces décisions semblent avoir porté leur fruit. Espérons que les mesures prises aujourd’hui dans les différents pays touchés par le coronavirus soient aussi efficaces que celles prises à Mari il y a quatre mille ans.

 

[1] Le Journal des médecines cunéiformes, créé en 2003, propose de nombreuses études sur le sujet.

[2] C. Michel, Women of Aššur and Kaneš: Texts from the Archives of Assyrian Merchants, Writings from the Ancient World, SBL, Baltimore (parution juin 2020), texte n°60.

[3] J.-M. Durand, Documents épistolaires du palais de Mari t. III, Littératures Anciennes du Proche-Orient 18, Paris, Editions du Cerf, textes n°1163-1165. La maladie-simmum n’est pas identifiée mais s’accompagnait d’une éruption cutanée.


2 commentaires pour “Maîtriser les épidémies au Proche-Orient ancien”

  1. Algenib Répondre | Permalink

    Bonjour, est-on capable de déterminer précisément la nature des maladies en question. Par exemple vous parlez de la peste, est ce bien vraiment la peste ("Yersinia pestis") ?

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