Marais et sites du sud de l’Irak au patrimoine mondial de l’Unesco : une première mondiale !


Le 17 juillet 2016, le Comité de l’Unesco réuni pour sa 40e session à Istanbul a décidé d’accéder à la demande des Irakiens en classant au Patrimoine mondial les Ahwar, marais du sud de l’Irak, refuge de biodiversité, et trois grands sites archéologiques. Pour la toute première fois de son histoire, cet organisme a distingué une région présentant un patrimoine mixte, naturel et culturel. Parmi les sept éléments de cet ensemble figurent les quatre zones humides marécageuses constitutives de l’un des plus grands deltas intérieurs formé par les embouchures du Tigre et de l’Euphrate, les deux fleuves qui sont à l’origine de la Mésopotamie (pays-entre-les-fleuves). Il s’agit des « marais du centre », entre les fleuves, le marais Al-hammar, incluant le lac salé du même nom, au sud de l’Euphrate et le Marais Hawizeh, à l’est du Tigre.

À l’origine, ces marais couvraient une superficie de plus de 20 000 km2 et W. Thesiger a décrit la vie des populations arabes qui y habitaient dans les années 1950 [1]. Mais après la Guerre du Golfe en 1991, Saddam Hussein a construit des canaux et des digues en terre drainant les marais afin de pouvoir traquer les rebelles chiites qui s’y étaient réfugiés. Lors de la chute du dictateur en 2003, près de 90% des marais étaient asséchés, ce qui a eu pour conséquence de détruire à jamais leur écosystème et diversité biologique. Par exemple, avant l’assèchement des marais, les oiseaux se comptaient par millions. Dès 2003, les Irakiens ont détruit les digues et après de nombreux efforts en ce sens, les marais recouvrent aujourd’hui à peu près 40% de leur surface d’origine. On peut désormais y voir évoluer une quarantaine d’espèces d’oiseaux.

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Marais du sud de l'Irak dans les années 1980. Crédit: Luc Bachelot

Les trois autres éléments de cet ensemble sont les villes sumériennes d’Uruk et d’Ur et le site archéologique du Tell Eridu, trois sites qui ont subi des pillages importants au cours des guerres de ces vingt-cinq dernières années. Uruk, aujourd’hui Warka, est un tell énorme, vestige d’une ville créée au IVe millénaire et qui a gardé son importance jusqu’au tout début de notre ère. Cette ville a vu la naissance de l’écriture, vers 3 400 avant notre ère et fut la capitale de Gilgamesh, célèbre héros pour un tiers humain et pour deux-tiers divin de la littérature suméro-akkadienne. Ur (Tell Muqqayar) a livré le plus grand cimetière royal de Mésopotamie avec près de 1800 tombes et un matériel funéraire hors du commun. Capitale d’un vaste empire à la fin du IIIe millénaire avant notre ère, Ur était un port de toute première importance dans l’économie mésopotamienne. Quant à Eridu (Abu Shahrain), c’est une ville sainte au IIIe millénaire, siège du temple principal du dieu de la sagesse et des eaux souterraines Enki. Le classement de ces trois sites antiques au patrimoine mondial de l’Unesco favorise le retour des archéologues spécialistes de la civilisation sumérienne, dans une région qui jusqu’à peu était inaccessible en raison des conflits armés qui s’y déroulaient.

D’autres sites d’Irak font actuellement partie du patrimoine mondial de l’Unesco, comme la ville d’Assur, capitale de l’Assyrie (moderne Qal’at Cherqat), classée en urgence en 2003 car menacée par la construction d’un barrage dans la région de Makhoul. Ce projet de construction a semble-t-il été abandonné. Avant cela, la ville de Hatra avait rejoint le patrimoine mondial culturel en 1985, mais ses vestiges ont été fort endommagés par Daesh ces dernières années. La ville de Samarra figure aussi sur la liste depuis 2007, et la citadelle d’Erbil, dans le Kurdistan, a été classée en 2014. Bien d’autres sites archéologiques sont en liste d’attente. Les capitales assyriennes de Ninive et Kalhu ont été largement endommagées par Daesh depuis 2014. Après avoir fait exploser le palais nord-ouest d’Assurnazirpal II, les terroristes ont rasé le temple de Nabû, dieux des scribes et des intellectuels – tout un symbole –, d’après des photos satellites prises en juin dernier. Aujourd’hui, les Irakiens rêvent d’ajouter la grande Babylone au palmarès, mais il y a beaucoup d’obstacles, parmi lesquels les restaurations intempestives réalisées par Saddam Hussein et le château qu’il s’y est fait construire, de même que le complexe touristique bâti à proximité. L’Unesco a suggéré de transformer ces bâtiments en musée et centre de recherche. De plus, un oléoduc traverse le site archéologique, mais le département des antiquités a obtenu que cet oléoduc soit déplacé hors du périmètre concerné. Espérons que l’Unesco accède à ce souhait et classe prochainement Babylone parmi les joyaux du patrimoine culturel mondial.

 

[1] Les Arabes des marais, Paris : Plon, Terre humaine, 1983 (première édition: The Marsh Arabs, Londres, 1964).

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