Patrimoine culturel d’Irak et de Syrie : état des lieux et actions à mener

13.07.2015 | par Cécile Michel | Non classé

Lors de la dernière Rencontre Assyriologique Internationale qui s’est tenue à Genève et à Bern en Suisse le mois dernier, philologues, historiens, historiens de l’art et archéologues du Proche-Orient ancien ont consacré une journée aux stratégies de reconstruction et de recréation des musées, des sites et parcs archéologiques en Irak et en Syrie une fois la paix revenue. Cette session spéciale avait été initiée par l’association Syrian heritage in danger : an international research initiative (shirīn). Y avaient été invités à s’exprimer des représentants des directions générales des antiquités et des musées d’Irak et de Syrie qui doivent faire face, sur place, à la destruction et au pillage du patrimoine culturel.

On a beaucoup parlé de l’Irak ces derniers mois en raison de la propagande menée par Daesh via des vidéos chocs mises en ligne. Le directeur des musées d’Irak est revenu sur les pillages des musées de Bagdad et Mossul. En 2003, en  moins de trois jours, le musée de Bagdad a été dévasté, 15 300 objets exposés ou en réserve ont été pillés et 40 % des archives ont été détruites, 4 300 pièces seulement ont été retrouvées. Grâce à des aides venant de l’étranger, les galeries présentant les collections sumérienne, assyrienne et parthe ont été restaurées et le musée a rouvert ses portes au public le 28 février 2015 de manière anticipée en réaction aux destructions de Daesh. Y sont aussi présentés les petits objets évacués du musée de Mossul dès 1999 où ils ont été remplacés par des répliques. Depuis 2009, les collections du musée sont en cours de numérisation.

En Syrie, au moins 322 sites archéologiques sont l’objet de pillages et de trafics, tels Apamée, Ebla, Dura-Europos, Mari, Tell al-Ashari, et au moins 86 fouilles illégales ont été recensées à travers le pays ; Daesh a pris le contrôle de nombreux sites pour lesquels on manque cruellement d’information. Michel al-Maqdissi, directeur du Service des Fouilles et Etudes Archéologiques en exil, évoque un génocide culturel dont la mise en scène est reproduite par les médias sans vraiment de recul. Selon Cheikhamous Ali qui a fondé l’Association for the Protection of Syrian Archaeology (APSA), Palmyre, la perle du désert classée au patrimoine mondial de l’Unesco, a doublement souffert. L’armée syrienne en a fait une base militaire y creusant des tunnels, y laissant des décharges, enlevant de couches archéologiques pour y aménager des routes pour le passage des chars. Au cours des conflits, trois des quatre portiques du temple de Ba’al, datant de 32 ap. J.-C. furent endommagés. 125 pièces archéologiques provenant de Palmyre ont été confisquées entre 2012 et avril 2015. En juin, Daesh s’est emparé de ce site gréco-romain désormais miné.

Les monuments historiques, souvent situés en centre-ville, ont aussi subi beaucoup de dégâts. En Syrie, beaucoup de musées ont été pillés, en particulier les musées ethnographiques. Par anticipation, plusieurs musées archéologiques ont été vidés de leurs collections afin de les mettre à l’abri, les pièces de grandes tailles ont été protégées par des sacs de sables. Des inventaires numériques sont en cours de réalisation sur les collections des musées encore accessibles ; des cartes interactives des sites sont établies.

Dans l’immédiat, il faut sécuriser les sites et les maisons de fouilles : peu de gardiens sur place reçoivent encore leurs salaires des chefs de missions. Mais il est également  indispensable de préparer l’après-conflit en évaluant les besoins, planifiant les études et les actions à entreprendre. Il faut poursuivre l’inventaire des sites, monuments et objets dans les musées et dresser la liste des dommages. L’analyse des photos aériennes permet par exemple d’évaluer l’ampleur des pillages sur les sites.

Irak et Syrie manquent cruellement de conservateurs et de laboratoires. Il convient donc d’envoyer les jeunes en formation à l’étranger et assurer la transmission des connaissances sur place. Cette formation inclut la reconstruction des monuments historiques en respectant les matériaux et techniques antiques. Au-delà de la formation de spécialistes, il est primordial de sensibiliser les populations aux vestiges de leur passé; cette éducation concerne aussi les réfugiés dans les camps en Turquie, Jordanie et au Liban. Des associations comme Heritage for peace, sont déjà actives en ce sens.

L’une des principales sources de financement de Daesh est le trafic des antiquités ; celui-ci se fait sur commande, il s’agit alors d’un pillage professionnel, ou encore à petite échelle, via la vente à des particulier sur internet. En Allemagne ou en Suisse, la vente sur internet est surveillée, ce n’est pas le cas en France. L’alinéa 3 du préambule de la convention de l’Unesco du 14 novembre 1970 précise : « Considérant que les biens culturels sont un des éléments fondamentaux de la civilisation et de la culture des peuples, et qu’ils ne prennent leur valeur réelle que si leur origine, leur histoire et leur environnement sont connus avec la plus grande précision », les États signataires s’engagent (article 13) : « à empêcher, par tous moyens appropriés, les transferts de propriété de biens culturels tendant à favoriser l’importation ou l’exportation illicites de ces biens ; à faire en sorte que leurs services compétents collaborent en vue de faciliter la restitution, à qui de droit, dans les délais les plus rapides des biens culturels exportés illicitement. »

Pour stopper ce trafic, chacun doit y mettre du sien. Les acheteurs d’antiquités doivent comprendre qu’ils se rendent complices des pilleurs!

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